par Raymond-Robert Tremblay, du cégep du Vieux Montréal
La responsabilité consiste à assumer les conséquences de ses gestes.
J'ai oublié de vous dire : Ariane et Thomas s'aiment bien. Enfin, ils sortent ensemble. De temps à autres, ils se voient, mais ce n'est pas aussi souvent qu'ils le voudraient. D'abord à cause des cours, ensuite en raison du journal étudiant (dans lequel Thomas écrit assidûment), puis à cause du sport (Ariane fait de la compétition). Mais, tout de même, ils trouvent le temps d'aller danser ou de voir un film. Ils couchent ensemble aussi. Çà, c'est chez elle, parce que Thomas habite encore chez ses parents qui ne sont pas commodes là-dessus. Enfin, ils se voient régulièrement.
C'était peu après l'histoire du café et Ariane avait songé à tout ça depuis, mais maintenant ses réflexions avaient pris un cours beaucoup plus personnel. Elle se disait qu'elle aimerait bien avoir un enfant, mais pas maintenant. Or justement, ses menstruations retardaient. Cela n'aurait rien eu d'inquiétant - Ariane n'était pas régulière - si elle et Thomas n'avaient commis une imprudence le mois précédent.
Ce soir-là, ils s'étaient donnés rendez-vous à la brasserie. Thomas était arrivé plus tôt que prévu et il avait bu une bière déjà. Il était de mauvais poil, ça se sentait. Cependant Ariane était bien décidée à lui en parler ce soir. Il fallait qu'elle lui en parle.
Ils s'embrassèrent à la va-vite et Thomas, plus ou moins attentif, se lança dans une diatribe contre l'administration du collège qui avait coupé les maigres subventions accordées aux activités étudiantes. Ariane avait l'esprit ailleurs, elle répondit pourtant.
- Tu ne devrais pas t'en faire à ce point, dit-elle. Tu sais bien que l'association étudiante sera accréditée dans un mois, alors nous aurons notre propre argent.
- Peut-être, mais en attendant nous ne pourrons pas faire imprimer le journal en deux couleurs. En plus, nous devons fournir le papier nous-mêmes pour les photos. C'est pas possible! Dès qu'ils le peuvent, ils nous étranglent!
Ariane a commandé une vodka-jus d'orange. Thomas a pris une autre bière. Ils devaient aller dans un cinéma de répertoire. On y passait &laqnoPortion d'éternité», un film sur les manipulations génétiques et la fécondation in vitro (décidemment! pensait Ariane). Elle prit deux petites gorgées d'alcool, puis attaqua:
- Écoute Thomas, il faut qu'on parle de quelque chose.
Elle avait pris un ton sérieux qui saisit Thomas. Ce dernier tendit l'oreille, attentif mais un peu méfiant.
- Tu te rappelles, le mois passé quand tu es venu chez moi.
- Eh! si je me rappelle, dit Thomas d'un ton enjoué!
- C'est justement de cela dont je veux te parler.
Là, Thomas commença à se douter de ce qui allait venir. Il se sentait mal à l'aise mais il ne voulait rien laisser paraître. Ariane continua :
- J'ai peur d'être enceinte. Nous n'avons pris aucune précaution cette fois-là et mes menstruations retardent.
- Mais as-tu fait un test à la pharmacie ?
- Non. Çà ne fait pas assez longtemps.
- Alors pourquoi t'en fais-tu ?
- Mais parce que je ne veux pas avoir d'enfant maintenant. Ça n'a aucun sens. Nous ne sommes pas prêts, je veux dire ensemble; et je veux terminer mes études.
Thomas prenait la chose un peu à la légère. Il ne voulait pas de ce problème-là en plus. Il voulait l'écarter au plus vite. Il dit sans ménagement:
- Si c'est comme ça, il faudra te faire avorter. C'est tout!
Ariane bondit:
- Parce que tu crois que ça se décide comme ça! Belle mentalité! Ah, ça vraiment, les hommes vous êtes imbattables! Parce que je suis une machine distributrice peut-être? Quand ça ne fait plus l'affaire de "môssieur", on renvoie la marchandise, et hop, plus de problème! Tu sauras mon p'tit vieux que quand on met une fille enceinte, on doit assumer ses responsabilités! Cet embryon-là il serait autant de toi que de moi. Et l'avortement ça n'a rien de particulièrement intéressant. Comme dernier recours, d'accord! C'est mon choix, d'accord! Mais si je mène ma grossesse à terme, ce sera ton enfant autant que le mien!
- Capote pas, dit Thomas estomaqué! Ce n'est pas ce que j'ai voulu dire. Je veux dire, oui, tu as raison.
- Non? Oui? Tu pourrais être plus clair?
- J'ai voulu dire, que si c'est ton choix, après avoir réfléchi, parlé, alors ça pourrait être une solution.
- Je pense que nous avons été un peu irresponsables. Il faut faire plus attention.
- OK, j'ai parlé un peu trop vite. J'ai pris le risque avec toi, j'assume les conséquences avec toi.
- J'espère bien, ajouta Ariane d'un ton décidé. Il n'en reste pas moins que ce n'est pas toi qui va se faire avorter.
- T'inquiète pas, je serai avec toi.
Ariane regarda Thomas avec reconnaissance. L'incident était clos. C'était aussi le temps de vider les verres et d'aller au cinéma. En route, Thomas proposa à Ariane d'arrêter à la pharmacie.
- Pourquoi, demanda-t-elle?
- Pour acheter tu sais quoi, répondit Thomas et la regardant d'un air entendu.
Et les deux éclatèrent d'un beau rire sonore.
© CVM, 1997