par Emmanuel Kant
2- Histoire de la philosophie Avant les Grecs, il ny a à proprement parler pas de peuple qui ait entrepris de philosopher; auparavant tout se représentait par images et rien par concepts. Les Grecs découvrirent tout dabord quon ne devait pas cultiver la connaissance rationnelle en se laissant conduire par les images mais in abstracto. Aucun peuple navait examiné ce quest la vertu bien quon lui en prescrivît les règles. La sagesse égyptienne ne peut nullement se comparer à celle des Grecs. Dans les mathématiques également, les Grecs ont été les premiers à démontrer toute proposition à partir déléments; mais même chez eux cela nest pas très ancien, et lon ne peut savoir exactement quand et où est né lesprit philosophique. Les Thraces, semble-t-il, ont constitué dans la première antiquité un peuple perspicace. Ce sont eux qui nous ont donné Orphée. On peut situer juste après la fondation de la ville de Rome le début de la période à laquelle les sept Sages se sont illustrés en Grèce par leurs sentences, que les Orientaux connaissaient depuis longtemps. On nomme sentences ce qui ramasse beaucoup de pensées en peu de mots. Parmi les sept Sages, celui auquel on fait remonter la science est Thalès, surnommé le Physicien. On dit quil est le fondateur de lécole ionienne, à laquelle appartiennent Anaximandre, Anaximène et Anaxagore. Il y a encore certains peuples, comme les Chinois et quelques Indiens, qui traitent de questions tirées de la seule raison, par exemple de limmortalité de lâme. Mais ils ne distinguent pas lusage de la raison in concreto de son usage in abstracto. Les Perses et les Arabes ont également emprunté à Aristote et donc aux Grecs. Chez Zoroastre, on ne trouve, à la lecture du Zend-Avesta, pas la moindre trace de philosophie.
Il faut prêter une attention particulière aux démarches que lentendement humain a accomplies pour sélever à lusage spéculatif. Chez les Grecs, il existait une différence entre physiciens et théologiens. Lécole éléatique a produit de nombreux théologiens. Les épicuriens ont été les meilleurs physiciens, mais si peu théologiens quon les tenait pratiquement pour des athées. La première incitation à la philosophie a sans doute été le progrès accompli par lhomme en sélevant, par la raison commune, du monde visible à son auteur invisible. Cette démarche est aussi très naturelle, car lordre de la nature atteste déjà un auteur, à quoi sajoute encore la série imparfaite des causes dans la nature. Lintérêt de la raison dans ce domaine est si grand quil a fait entrer les mathématiques dans les spéculations dont lobjet paraissait digne de toute la peine quelles y prenaient et de toutes les tentatives avortées; et ainsi les premiers philosophes pourraient fort bien avoir été des théologiens. Le fait que certains ont été physiciens suppose déjà une grande culture. Car nous navons pas la même incitation à nous y adonner, lexpérience restant toujours identique.
La poésie est plus ancienne que la prose. Car les premiers philosophes habillaient tout dimages. Le premier poète a été Orphée, puis est venu Hésiode. Phérécyde serait le premier qui ait écrit en prose. De lui comme dHéraclite on dit que leurs écrits étaient fort obscurs. Cela vient du fait que la langue philosophique était toute neuve à cette époque. En ce qui concerne les poètes, cest la variété des images et des expressions quil faut admirer. À lécole ionienne a succédé lécole éléatique, dont le fondateur fut Xénophane. Son principe était que dans les sens, il ny a quillusion et apparence, que dans lentendement seul est la vérité. Cette école a entrepris dun seul coup de se détacher des poètes, car ceux-ci donnaient à tout une parure sensible. Par ailleurs cette école na pas précisément produit de grands fruits. Parmi eux Zénon dÉlée a été quelquun dune grande intelligence et dune grande ingéniosité. Alors, le terme de dialectique signifiait lusage pur de lentendement ou caractérisait la faculté de se servir de son entendement suivant des concepts abstraits de toute sensibilité. De là les éloges si nombreux que nous trouvons chez les Anciens et en ce sens elle est en effet louable. Les philosophes qui rejetaient alors totalement les sens devaient nécessairement se livrer à des subtilités, et cest ainsi quest née la dialectique au sens où nous lentendons, elle est devenue un art de soutenir et de contredire toute proposition, elle nétait que la pratique des sophistes, des avocats et des rhéteurs. Auparavant, le nom de sophiste était honorable; on donnait ce nom à ceux qui savaient parler de toute chose avec raison et intelligence. Mais lorsquils ont prétendu raisonner sur tout et en ont fait toute leur étude, alors ce nom a été abominé et le nom de philosophe a fait son apparition. À cela sajoute que Socrate, par son ironie, a poussé les sophistes dans leurs retranchements et les a ridiculisés. Carnéade, un stoïcien, est venu à Rome où il a tenu des discours, et Cicéron a dit de lui quil nattaquait aucune proposition sans la discuter et la ruiner, et quil nen soutenait aucune sans la confirmer et Iavérer. Pourtant, Caton le Censeur aurait dit quil lui était impossible de trouver la vérité dans ses arguments. Vers lépoque de lécole ionienne est apparu dans la Grande Grèce (Naples) un homme dun rare génie, il sagit de Pythagore de Samos, qui a ouvert une école et conçu un projet qui navait pas encore eu son pareil. Il a fondé en effet une société de philosophes qui étaient liés par le secret. Une partie de son enseignement était exotérique, autrement dit adressé à tout le peuple. Il faisait de certains des novices qui devaient prononcer des vux et auxquels il révélait déjà plus de choses, et il en accueillait quelques-uns dans le cercle particulier de ses amis qui avaient une place tout à fait à part. Il appelait acousmatiques les premiers, qui nétaient autorisés quà écouter, mais acroamatiques les seconds, qui pouvaient aussi poser des questions. Le véhicule de sa doctrine secrète était la physique et la théologie : doctrine du visible et de linvisible. Son projet paraît avoir été de purifier la religion des illusions populaires, de tempérer la tyrannie et dintroduire davantage de justice dans les gouvernements. Cette secte tout entière a été exterminée peu avant sa mort. De ses doctrines on ne peut rien dire parce quon ne les connaît pas vraiment. Ceux de ses élèves qui ont survécu étaient des novices qui savaient peu de chose. Par la suite, on a attribué à Pythagore nombre de préceptes qui ne sont certainement que controuvés. Cétait, du reste, un esprit mathématique.
Parmi les Grecs est apparu plus tard un homme qui, entre les esprits spéculatifs, a fait une nouvelle démarche et a conduit les hommes au vrai bien : cétait Socrate. Il a été, entre tous, celui dont le comportement sest le plus rapproché de lidée dun sage. Son disciple le plus remarquable a été Platon, qui a mis laccent sur la doctrine pratique de Socrate. Il a eu pour disciple Aristote, qui a porté plus loin la philosophie spéculative. Sont alors venus les épicuriens qui plaçaient tout bien dans la joie du cur, quils nommaient volupté, et les stoïciens, qui plaçaient tout bonheur dans lélévation de lâme par laquelle on peut se passer de tous les plaisirs de la vie. On peut en dire autant des précédents; aussi bien, de toutes les écoles de la Grèce, ont-ils été, quoi quon en dise, les meilleurs philosophes de la nature. Les écoles grecques les plus remarquables portaient des noms particuliers. Lécole de Platon sappelait lAcadémie, celle dAristote le Lycée, celle de Zénon de Citium le Portique, celle dÉpicure le Jardin. Le Lycée était un endroit où la jeunesse sentraînait à des exercices physiques. Les disciples de cette école sont aussi appelés péripatétitiens. Le Portique (promenade) était un passage couvert, stoa en grec, doù les stoïciens tirent aussi leur nom. Lécole dÉpicure sappelait le Jardin parce quil enseignait dans les jardins. Chez les premiers épicuriens régnait la plus grande modération dans la jouissance de tous les plaisirs. À celle de Platon ont succédé dautres Académies, qui ont été fondées par ses disciples. Speusippe a fondé la première, Arcésilas la deuxième, Carnéade la troisième. Platon a exposé une grande part de ses doctrines sous forme de dialogues, cest-à-dire quétaient données les raisons pour et contre, sans quil tranchât rien, quoiquil ait été par ailleurs très dogmatique. La méthode denquête sur la vérité doit être dubitative. Le premier disciple de Platon, Speusippe, pratiquait le doute, Arcésilas en était également partisan et Carnéade la porté plus loin. Cest pourquoi les académiciens ont aussi été nommés esprits de doute (Zweifler); on les appelle ordinairement sceptiques, et les sceptiques ont été des philosophes subtils et dialecticiens Pyrrhon, entre autres, a été un grand sceptique. On ne trouve pas de grand successeur dans lécole dAristote, en dehors de Théophraste et de Démétrius de Phalère; mais on nen possède pas décrits et lon ne voit pas non plus, si on se fie aux Anciens quils aient contribué à lextension de la philosophie dAristote. Les stoïciens étaient dialecticiens dans la philosophie spéculative, pratiques dans la morale, et ils faisaient montre dune grande dignité dans leurs principes. Cette école débute avec Zénon de Citium. Lui ont succédé deux hommes célèbres, Cléanthe et Chrysippe. La secte épicurienne na jamais pu atteindre la célébrité qui a été celle de Iécole stoïcienne, et toutes deux ont été des ennemies jurées. Du Jardin on ne peut rapporter de témoignage en dehors de celui du poète romain Lucrèce, auquel on ne peut cependant pas accorder un trop grand crédit.
LAcadémie a sombré dans le scepticisme; et si Ion commence à Pyrrhon, on a toute une école de sceptiques (Zweifler) qui se distinguaient des dogmatiques. Les dogmatiques disaient quon peut à coup sûr atteindre la certitude par le seul entendement, sans laide de lexpérience. Les sceptiques pensaient au contraire que lorsque lentendement tire de lui-même ses combinaisons, ce nest rien que pure apparence. Mais ensuite ils sont allés plus loin, et ne se sont plus contentés de dire que les jugements généraux de lentendement séparé de lexpérience ne sont rien que pure apparence, ils Iont dit aussi de toute expérience. De ces sceptiques il ne nous est rien resté que luvre de Sextus Empiricus qui a fait un recueil de tous les doutes.
Lorsque la philosophie est passée des Grecs aux Romains, elle ne sest pas développée, car les Romains nont jamais été que des disciples. Cicéron a été, pour la philosophie spéculative, un disciple de Platon, pour la morale, un stoïcien. Chez les Romains on ne trouve pas de naturaliste, à lexception de Pline lAncien, qui a laissé une description de la nature. Font partie des stoïciens, chez les Romains, Épictète et le philosophe Antonin [Marc-Aurèle].
Finalement la culture sest éteinte chez les Romains et la barbarie est apparue jusquà ce que les Arabes, qui avaient submergé partiellement lEmpire romain, entreprennent, au VIIe siècle, de se consacrer à la science, et rendent à Aristote une place éminente. Lorsque les sciences se sont relevées en Occident, on a suivi servilement Aristote. Aux XIe et XIIe siècles se sont distingués les scolastiques, qui ont illustré la pensée dAristote et ont poussé à linfini ses subtilités. Cette bourbe a été balayée par la Réforme pour faire place aux éclectiques, cest-à-dire à ceux qui nadhéraient à aucune école mais qui cherchaient la vérité là où ils la trouvaient.
Le perfectionnement de la philosophie à notre époque vient de ce quune étude plus approfondie de la nature a fait son apparition et quon a associé les mathématiques à la science de la nature. Lorganisation de la pensée qui en est résultée sest étendue aussi aux autres parties de la philosophie. Le plus grand naturaliste a été Bacon de Verulam qui a attiré lattention des hommes sur les observations et les expérimentations. Descartes aussi a largement contribué à donner de la clarté à la pensée. Il est difficile de déterminer doù vient le perfectionnement de la pensée spéculative. Leibniz et Locke comptent parmi ceux qui lont perfectionnée. Le dogmatisme philosophique qui était caractéristique de Leibniz et de Wolff est très défectueux et il est tellement fauteur dillusion quil est nécessaire den finir avec cette méthode. En revanche, lautre méthode que lon pourrait suivre serait la Critique ou la méthode qui soumet la raison à lexamen et au jugement. Locke a analysé lentendement humain et montré quelles facultés correspondent à telle ou telle connaissance, mais il na pas achevé louvrage. Sa méthode était dogmatique et il a rendu le service de nous faire entreprendre de mieux étudier lâme. À lheure actuelle, la philosophie de la nature (dont la marche suit le fil conducteur de la nature) est à son apogée. Dans la morale, nous ne sommes pas allés plus loin que les Anciens. En ce qui concerne la métaphysique, on a limpression que nous restons interdits devant la recherche de la vérité; et lon assiste à une sorte dindifférentisme qui se fait une gloire de parler avec mépris des abstractions philosophiques, bien que la métaphysique soit la philosophie au sens propre. Notre temps est celui de la Critique et il faut voir ce qui sortira de ces recherches critiques. On ne peut réellement citer le nom dune philosophie moderne parce que tout va pour ainsi dire à vau-leau : ce que lun construit lautre le démolit.