Leçons de métaphysique (extraits)  1775-1780

par Emmanuel Kant

 

2- Histoire de la philosophie

Avant les Grecs, il n’y a à proprement parler pas de peuple qui ait entrepris de philosopher; auparavant tout se représentait par images et rien par concepts. Les Grecs découvrirent tout d’abord qu’on ne devait pas cultiver la connaissance rationnelle en se laissant conduire par les images mais in abstracto. Aucun peuple n’avait examiné ce qu’est la vertu bien qu’on lui en prescrivît les règles. La sagesse égyptienne ne peut nullement se comparer à celle des Grecs. Dans les mathématiques également, les Grecs ont été les premiers à démontrer toute proposition à partir d’éléments; mais même chez eux cela n’est pas très ancien, et l’on ne peut savoir exactement quand et où est né l’esprit philosophique. Les Thraces, semble-t-il, ont constitué dans la première antiquité un peuple perspicace. Ce sont eux qui nous ont donné Orphée. On peut situer juste après la fondation de la ville de Rome le début de la période à laquelle les sept Sages se sont illustrés en Grèce par leurs sentences, que les Orientaux connaissaient depuis longtemps. On nomme sentences ce qui ramasse beaucoup de pensées en peu de mots. Parmi les sept Sages, celui auquel on fait remonter la science est Thalès, surnommé le Physicien. On dit qu’il est le fondateur de l’école ionienne, à laquelle appartiennent Anaximandre, Anaximène et Anaxagore. Il y a encore certains peuples, comme les Chinois et quelques Indiens, qui traitent de questions tirées de la seule raison, par exemple de l’immortalité de l’âme. Mais ils ne distinguent pas l’usage de la raison in concreto de son usage in abstracto. — Les Perses et les Arabes ont également emprunté à Aristote et donc aux Grecs. Chez Zoroastre, on ne trouve, à la lecture du Zend-Avesta, pas la moindre trace de philosophie.

Il faut prêter une attention particulière aux démarches que l’entendement humain a accomplies pour s’élever à l’usage spéculatif. — Chez les Grecs, il existait une différence entre physiciens et théologiens. L’école éléatique a produit de nombreux théologiens. Les épicuriens ont été les meilleurs physiciens, mais si peu théologiens qu’on les tenait pratiquement pour des athées. La première incitation à la philosophie a sans doute été le progrès accompli par l’homme en s’élevant, par la raison commune, du monde visible à son auteur invisible. Cette démarche est aussi très naturelle, car l’ordre de la nature atteste déjà un auteur, à quoi s’ajoute encore la série imparfaite des causes dans la nature. L’intérêt de la raison dans ce domaine est si grand qu’il a fait entrer les mathématiques dans les spéculations dont l’objet paraissait digne de toute la peine qu’elles y prenaient et de toutes les tentatives avortées; — et ainsi les premiers philosophes pourraient fort bien avoir été des théologiens. — Le fait que certains ont été physiciens suppose déjà une grande culture. Car nous n’avons pas la même incitation à nous y adonner, l’expérience restant toujours identique.

La poésie est plus ancienne que la prose. Car les premiers philosophes habillaient tout d’images. Le premier poète a été Orphée, puis est venu Hésiode. Phérécyde serait le premier qui ait écrit en prose. De lui comme d’Héraclite on dit que leurs écrits étaient fort obscurs. — Cela vient du fait que la langue philosophique était toute neuve à cette époque. — En ce qui concerne les poètes, c’est la variété des images et des expressions qu’il faut admirer.— À l’école ionienne a succédé l’école éléatique, dont le fondateur fut Xénophane. Son principe était que dans les sens, il n’y a qu’illusion et apparence, que dans l’entendement seul est la vérité. Cette école a entrepris d’un seul coup de se détacher des poètes, car ceux-ci donnaient à tout une parure sensible. Par ailleurs cette école n’a pas précisément produit de grands fruits. — Parmi eux Zénon d’Élée a été quelqu’un d’une grande intelligence et d’une grande ingéniosité. — Alors, le terme de dialectique signifiait l’usage pur de l’entendement ou caractérisait la faculté de se servir de son entendement suivant des concepts abstraits de toute sensibilité. — De là les éloges si nombreux que nous trouvons chez les Anciens et en ce sens elle est en effet louable. Les philosophes qui rejetaient alors totalement les sens devaient nécessairement se livrer à des subtilités, et c’est ainsi qu’est née la dialectique au sens où nous l’entendons, elle est devenue un art de soutenir et de contredire toute proposition, elle n’était que la pratique des sophistes, des avocats et des rhéteurs. Auparavant, le nom de sophiste était honorable; on donnait ce nom à ceux qui savaient parler de toute chose avec raison et intelligence. Mais lorsqu’ils ont prétendu raisonner sur tout et en ont fait toute leur étude, alors ce nom a été abominé et le nom de philosophe a fait son apparition. À cela s’ajoute que Socrate, par son ironie, a poussé les sophistes dans leurs retranchements et les a ridiculisés. Carnéade, un stoïcien, est venu à Rome où il a tenu des discours, et Cicéron a dit de lui qu’il n’attaquait aucune proposition sans la discuter et la ruiner, et qu’il n’en soutenait aucune sans la confirmer et I’avérer. Pourtant, Caton le Censeur aurait dit qu’il lui était impossible de trouver la vérité dans ses arguments. — Vers l’époque de l’école ionienne est apparu dans la Grande Grèce (Naples) un homme d’un rare génie, il s’agit de Pythagore de Samos, qui a ouvert une école et conçu un projet qui n’avait pas encore eu son pareil. Il a fondé en effet une société de philosophes qui étaient liés par le secret. Une partie de son enseignement était exotérique, autrement dit adressé à tout le peuple. Il faisait de certains des novices qui devaient prononcer des vœux et auxquels il révélait déjà plus de choses, et il en accueillait quelques-uns dans le cercle particulier de ses amis qui avaient une place tout à fait à part. Il appelait acousmatiques les premiers, qui n’étaient autorisés qu’à écouter, mais acroamatiques les seconds, qui pouvaient aussi poser des questions. Le véhicule de sa doctrine secrète était la physique et la théologie : doctrine du visible et de l’invisible. Son projet paraît avoir été de purifier la religion des illusions populaires, de tempérer la tyrannie et d’introduire davantage de justice dans les gouvernements. Cette secte tout entière a été exterminée peu avant sa mort. De ses doctrines on ne peut rien dire parce qu’on ne les connaît pas vraiment. Ceux de ses élèves qui ont survécu étaient des novices qui savaient peu de chose. Par la suite, on a attribué à Pythagore nombre de préceptes qui ne sont certainement que controuvés. C’était, du reste, un esprit mathématique.

Parmi les Grecs est apparu plus tard un homme qui, entre les esprits spéculatifs, a fait une nouvelle démarche et a conduit les hommes au vrai bien : c’était Socrate. Il a été, entre tous, celui dont le comportement s’est le plus rapproché de l’idée d’un sage. Son disciple le plus remarquable a été Platon, qui a mis l’accent sur la doctrine pratique de Socrate. Il a eu pour disciple Aristote, qui a porté plus loin la philosophie spéculative. — Sont alors venus les épicuriens qui plaçaient tout bien dans la joie du cœur, qu’ils nommaient volupté, et les stoïciens, qui plaçaient tout bonheur dans l’élévation de l’âme par laquelle on peut se passer de tous les plaisirs de la vie. On peut en dire autant des précédents; aussi bien, de toutes les écoles de la Grèce, ont-ils été, quoi qu’on en dise, les meilleurs philosophes de la nature. — Les écoles grecques les plus remarquables portaient des noms particuliers. — L’école de Platon s’appelait l’Académie, celle d’Aristote le Lycée, celle de Zénon de Citium le Portique, celle d’Épicure le Jardin. Le Lycée était un endroit où la jeunesse s’entraînait à des exercices physiques. Les disciples de cette école sont aussi appelés péripatétitiens. Le Portique (promenade) était un passage couvert, stoa en grec, d’où les stoïciens tirent aussi leur nom. L’école d’Épicure s’appelait le Jardin parce qu’il enseignait dans les jardins. Chez les premiers épicuriens régnait la plus grande modération dans la jouissance de tous les plaisirs. — À celle de Platon ont succédé d’autres Académies, qui ont été fondées par ses disciples. Speusippe a fondé la première, Arcésilas la deuxième, Carnéade la troisième. Platon a exposé une grande part de ses doctrines sous forme de dialogues, c’est-à-dire qu’étaient données les raisons pour et contre, sans qu’il tranchât rien, quoiqu’il ait été par ailleurs très dogmatique. La méthode d’enquête sur la vérité doit être dubitative. Le premier disciple de Platon, Speusippe, pratiquait le doute, Arcésilas en était également partisan et Carnéade l’a porté plus loin. C’est pourquoi les académiciens ont aussi été nommés esprits de doute (Zweifler); on les appelle ordinairement sceptiques, et les sceptiques ont été des philosophes subtils et dialecticiens Pyrrhon, entre autres, a été un grand sceptique. On ne trouve pas de grand successeur dans l’école d’Aristote, en dehors de Théophraste et de Démétrius de Phalère; mais on n’en possède pas d’écrits et l’on ne voit pas non plus, si on se fie aux Anciens qu’ils aient contribué à l’extension de la philosophie d’Aristote. — Les stoïciens étaient dialecticiens dans la philosophie spéculative, pratiques dans la morale, et ils faisaient montre d’une grande dignité dans leurs principes. Cette école débute avec Zénon de Citium. Lui ont succédé deux hommes célèbres, Cléanthe et Chrysippe. — La secte épicurienne n’a jamais pu atteindre la célébrité qui a été celle de I’école stoïcienne, et toutes deux ont été des ennemies jurées. Du Jardin on ne peut rapporter de témoignage en dehors de celui du poète romain Lucrèce, auquel on ne peut cependant pas accorder un trop grand crédit.

L’Académie a sombré dans le scepticisme; et si I’on commence à Pyrrhon, on a toute une école de sceptiques (Zweifler) qui se distinguaient des dogmatiques. Les dogmatiques disaient qu’on peut à coup sûr atteindre la certitude par le seul entendement, sans l’aide de l’expérience. Les sceptiques pensaient au contraire que lorsque l’entendement tire de lui-même ses combinaisons, ce n’est rien que pure apparence. Mais ensuite ils sont allés plus loin, et ne se sont plus contentés de dire que les jugements généraux de l’entendement séparé de l’expérience ne sont rien que pure apparence, ils I’ont dit aussi de toute expérience. De ces sceptiques il ne nous est rien resté que l’œuvre de Sextus Empiricus qui a fait un recueil de tous les doutes.

Lorsque la philosophie est passée des Grecs aux Romains, elle ne s’est pas développée, car les Romains n’ont jamais été que des disciples. Cicéron a été, pour la philosophie spéculative, un disciple de Platon, pour la morale, un stoïcien. Chez les Romains on ne trouve pas de naturaliste, à l’exception de Pline l’Ancien, qui a laissé une description de la nature. Font partie des stoïciens, chez les Romains, Épictète et le philosophe Antonin [Marc-Aurèle].

Finalement la culture s’est éteinte chez les Romains et la barbarie est apparue jusqu’à ce que les Arabes, qui avaient submergé partiellement l’Empire romain, entreprennent, au VIIe siècle, de se consacrer à la science, et rendent à Aristote une place éminente. Lorsque les sciences se sont relevées en Occident, on a suivi servilement Aristote. Aux XIe et XIIe siècles se sont distingués les scolastiques, qui ont illustré la pensée d’Aristote et ont poussé à l’infini ses subtilités. Cette bourbe a été balayée par la Réforme pour faire place aux éclectiques, c’est-à-dire à ceux qui n’adhéraient à aucune école mais qui cherchaient la vérité là où ils la trouvaient.

Le perfectionnement de la philosophie à notre époque vient de ce qu’une étude plus approfondie de la nature a fait son apparition et qu’on a associé les mathématiques à la science de la nature. L’organisation de la pensée qui en est résultée s’est étendue aussi aux autres parties de la philosophie. Le plus grand naturaliste a été Bacon de Verulam qui a attiré l’attention des hommes sur les observations et les expérimentations. Descartes aussi a largement contribué à donner de la clarté à la pensée. Il est difficile de déterminer d’où vient le perfectionnement de la pensée spéculative. Leibniz et Locke comptent parmi ceux qui l’ont perfectionnée. Le dogmatisme philosophique qui était caractéristique de Leibniz et de Wolff est très défectueux et il est tellement fauteur d’illusion qu’il est nécessaire d’en finir avec cette méthode. En revanche, l’autre méthode que l’on pourrait suivre serait la Critique ou la méthode qui soumet la raison à l’examen et au jugement. Locke a analysé l’entendement humain et montré quelles facultés correspondent à telle ou telle connaissance, mais il n’a pas achevé l’ouvrage. Sa méthode était dogmatique et il a rendu le service de nous faire entreprendre de mieux étudier l’âme. À l’heure actuelle, la philosophie de la nature (dont la marche suit le fil conducteur de la nature) est à son apogée. Dans la morale, nous ne sommes pas allés plus loin que les Anciens. En ce qui concerne la métaphysique, on a l’impression que nous restons interdits devant la recherche de la vérité; et l’on assiste à une sorte d’indifférentisme qui se fait une gloire de parler avec mépris des abstractions philosophiques, bien que la métaphysique soit la philosophie au sens propre. Notre temps est celui de la Critique et il faut voir ce qui sortira de ces recherches critiques. On ne peut réellement citer le nom d’une philosophie moderne parce que tout va pour ainsi dire à vau-l’eau : ce que l’un construit l’autre le démolit.