Manuel d'Épictète

par Flavius Arrien

 

[Flavius Arrien, un disciple du grand philosophe stoïcien, Épictète, note les propos que son maître lui adresse.]

Deuxième partie

22. Souviens-toi de te comporter comme dans un banquet. Quand le plat, faisant le tour des convives, arrive devant toi, tends la main et sers-toi comme il convient. S'il te passe sous le nez, n'insiste pas. S'il tarde, ne louche pas dessus en salivant mais attends qu'il arrive devant toi. Fais de même pour les enfants, pour une femme, pour les charges officielles, pour l'argent, et, un jour, tu seras digne de boire à la table des dieux. Mais si, les choses t'étant offertes, tu t'abstiens même d'y toucher, d'y jeter les yeux, tu seras digne non seulement de boire avec les dieux, mais de régner comme eux. C'est ainsi qu'ont vécu Diogène, Héraclite et leurs semblables, s'égalant par là aux dieux et gagnant le renom d'hommes divins.  

23. Lorsque tu vois quelqu'un se lamenter sur son fils parti en exil, ou parce qu'il a perdu ses biens, ne te laisse pas aller à croire que ces événements font son malheur: ce qui cause du chagrin à cet homme, ce n'est pas ce qui lui arrive (sinon cela ferait le même effet à tel ou tel), mais l'opinion qu'il se fait de cet événement. Cependant, ne refuse pas de t'associer raisonnablement à sa peine, et même, au besoin, pleure avec lui; prends seulement garde de ne pas pleurer aussi en toi-même.  

24. Souviens-toi que tu joues dans une pièce qu'a choisie le metteur en scène: courte, s'il l'a voulue courte, longue, s'il l'a voulue longue. S'il te fait jouer le rôle d'un mendiant, joue-le de ton mieux; et fais de même, que tu joues un boiteux, un homme d'Etat ou un simple particulier. Le choix du rôle est l'affaire d'un autre.  

25. Si un corbeau pousse un cri de mauvais augure, ne te laisse pas entraîner par ton imagination: définis ce dont il s'agit et dis-toi: "Rien de ce qui est annoncé là ne me concerne; seulement ma petite carcasse, ma petite fortune, ma petite réputation, ma femme ou mes enfants. Quant à moi, pourvu que je le veuille, tous les présages me sont favorables: car, quoi qu'il résulte de ce signe, il est en mon pouvoir de faire tourner la chose à mon profit."  

26. Tu peux être invaincu, si jamais tu n'engages de lutte où la victoire ne dépende pas de toi. Garde-toi d'estimer heureux un homme choisi pour une charge officielle, ou très puissant, ou jouissant, pour une raison ou une autre, de l'estime publique. En effet, si l'essence du bien réside dans ce qui dépend de nous, il n'y a de raison ni d'être jaloux, ni d'être envieux. Quant à toi, ce n'est pas général, magistrat ou consul que tu veux être, mais libre; or, pour y arriver, il n'y a qu'un chemin: le mépris de ce qui ne dépend pas de nous.  

27. Souviens-toi que ce qui te cause du tort, ce n'est pas qu'on t'insulte ou qu'on te frappe, mais l'opinion que tu as qu'on te fait du tort. Donc, si quelqu'un t'a mis en colère, sache que c'est ton propre jugement le responsable de ta colère. Essaye de ne pas céder à la violence de l'imagination: car, une fois que tu auras examiné la chose, tu seras plus facilement maître de toi.  

28. Que la mort, l'exil et tout ce qui semble redoutable soient présents à tes yeux tous les jours; la mort surtout, et jamais tu n'auras de pensées lâches, ni de désirs immodérés.  

29. Si ton désir te pousse vers la philosophie, prépare-toi à être partout en butte aux moqueries et aux sarcasmes; à entendre dire: "Voyez-le nous revenir en philosophe!" ou "Qu'est-ce qui nous vaut ce front superbe?" Mais toi, garde ton front de tous les jours; tiens-t'en fermement aux conduites qui te semblent les meilleures, conscient que c'est Dieu qui t'a mis à ce poste. Et souviens-toi que, si tu restes constant dans ces principes, ceux qui au début se moquaient de toi finiront par t'admirer; tandis que si tu ne te montres pas à la hauteur, on rira de toi deux fois plus fort.  

30. S'il t'arrive un jour d'accorder du poids aux objets extérieurs par désir de plaire à quelqu'un, sache que tu réduiras à néant tes principes de vie. Borne-toi donc à être toujours philosophe; mais si tu tiens aussi à le paraître, que ce soit à tes propres yeux et tu en auras fait assez.  

31. Ne te laisse pas décourager par des réflexions du genre: "Je vais vivre sans honneur, je ne serai qu'un zéro." Si vivre sans honneur est un mal, aucun mal ne peut t'arriver par la faute d'autrui; rien de honteux non plus. Crois-tu qu'il dépende de tes efforts d'être tiré au sort comme magistrat, invité à un banquet? Pas du tout. Alors, comment serait-ce un déshonneur de ne pas l'être? Comment peux-tu dire que tu n'es qu'un zéro, puisque tu n'es tenu d'être quelque chose qu'au regard de ce qui dépend de nous (domaine où tu peux prétendre aux plus grands honneurs)? Tes amis resteraient sans secours? Comment cela? Ils ne recevraient pas de tes mains leur petite pièce?  

32. Tu ne les ferais pas nommer citoyens romains? Qui te dit que ces choses-là dépendent de nous et nous regardent? Qui peut donner à autrui ce qu'il n'a pas lui-même? - Alors procure-le toi, dira-t-on, pour nous en faire profiter. Si je peux me le procurer sans déchoir à mes propres yeux, en restant loyal et sans bassesse, qu'on me montre le chemin, j'y vais. Mais si l'on veut que je perde mes biens propres pour vous procurer des choses qui ne sont pas des biens, considérez comme vous êtes injustes et ingrats. Et puis, qu'est-ce que vous aimez le mieux? De l'argent ou un ami loyal et digne d'estime? Aidez-moi à être tel au lieu de vouloir que j'agisse d'une façon qui me ferait cesser de l'être. - Mais, dis-tu, ma patrie resterait sans secours quand je pourrais l'aider. Là encore, de quelle aide parles-tu ? Tu ne peux lui offrir ni thermes, ni portiques? Et alors? Le forgeron lui offre-t-il des chaussures, le cordonnier des armes? Il suffit à chacun d'accomplir sa tâche. En travaillant à fabriquer pour elle un citoyen de plus, plein de loyauté et de respect de soi, ne ferais-tu rien pour elle? - Si fait. -Donc, tu peux, par toi-même, lui être utile. - Quelle place aurai-je dans la cité?- Celle où tu pourras rester loyal et digne d'estime. Mais si, voulant servir la patrie, tu réduis à néant ces vertus, une fois perdus toute loyauté et tout respect de toi, quels services pourrais-tu lui rendre?  

33. Pour un festin, un discours, un conseil, on t'a préféré quelqu'un d'autre. Si ce sont des biens, réjouis-toi qu'ils lui échoient. Si ce sont des maux, ne te plains pas d'y avoir échappé! D'ailleurs, souviens-toi aussi que si tu n'en fais pas autant que d'autres pour obtenir ce qui ne dépend pas de nous, tu ne peux pas t'attendre aux mêmes résultats qu'eux. Si tu ne vas pas rendre visite aux gens qui comptent, comment pourrais-tu être récompensé comme ceux qui y courent? Comment, si tu ne flattes personne, obtenir autant que les flatteurs? Tu as refusé de payer le prix de ces faveurs et tu voudrais qu'on te les accorde pour rien? Tu es injuste et insatiable. Combien coûte une laitue? Une obole, plus ou moins. Suppose que quelqu'un donne une obole pour une laitue; si, toi, tu ne donnes rien et ne reçois rien, ne considère pas avoir eu moins que lui: il a sa laitue, toi, l'obole que tu n'as pas donnée. Eh bien, là encore, c'est la même chose: on ne t'a pas invité à un festin? C'est que tu n'as pas donné le prix auquel on estimait le repas. Et ce prix, c'étaient flatteries ou services. Donc, si cela te sert, donne ton dû quel qu'en soit le prix. Mais si tu veux être payé de retour sans rien donner, tu n'es qu'un insatiable et un fou. N'as-tu rien obtenu à la place de ce repas? Si: l'honneur de n'avoir pas flatté qui tu ne voulais pas, de n'avoir pas eu à supporter la morgue des serviteurs devant sa porte.  

34. L'expérience commune nous sert à comprendre ce que veut la nature. Ainsi, quand le jeune esclave du voisin casse une coupe, nous sommes prêts à dire: "Ce sont des choses qui arrivent." Sache donc que, si c'est une de tes coupes qu'on a cassée, tu dois avoir la même réaction que pour celle du voisin. Applique cette règle aux choses les plus graves. Quelqu'un perd son enfant, sa femme? Chacun de dire: "Nous sommes tous mortels." Mais si l'on est soi-même frappé par un deuil, on s'écrie aussitôt: "Hélas, pauvre de moi!" Nous devrions avoir à l'esprit la réaction que nous avons eue en apprenant la nouvelle à propos de quelqu'un d'autre.  

35. De même que la marque n'est pas là pour faire rater la cible, de même il n'y a pas de place pour le mal dans l'ordre universel.

36. Si on livrait ton corps au premier venu, tu serais indigné; et pourtant tu livres à n'importe qui ton jugement, avec pouvoir d'y jeter trouble et confusion pour peu qu'on t'injurie, et tu n'as pas honte.  

37. Pour tout ce que tu entreprends, examine les tenants et aboutissants avant de passer à l'action. Sans cela, tu seras d'abord plein de zèle, parce que tu ne penseras à rien de ce qui va s'ensuivre, et puis, dès que surgiront les difficultés, tu abandonneras lâchement la partie. Tu aimerais être vainqueur aux Jeux olympiques? Moi aussi, par les dieux! Gagner aux Jeux, c'est bien agréable! Mais, avant de te lancer, examine un peu les tenants et aboutissants: l'abstinence sexuelle, le régime, le renoncement aux friandises, les exercices sous la contrainte et aux heures réglementaires, qu'on cuise ou qu'il gèle. Il ne faut pas boire frais; dans certains cas même pas de vin, s'en remettre entièrement à son entraîneur comme à un médecin; ensuite, en luttant, piétiner dans la poussière au coude à coude avec son adversaire, parfois se démettre un poignet, se tordre la cheville, et peut-être recevoir le fouet pour finalement être vaincu. Pense à tout cela et après, si tu en as encore envie, entre dans la carrière. Sinon, tu ne seras qu'un gamin qui joue tantôt aux lutteurs, tantôt aux gladiateurs, tantôt aux sonneurs de trompette, tantôt aux acteurs de tragédie. Un jour tu seras athlète, un autre gladiateur, un autre rhéteur, un autre philosophe, mais jamais tu ne seras rien à fond. Comme un singe, tu imiteras tout ce que tu vois, et tu choisiras tantôt une chose, tantôt l'autre. Car tu ne te seras pas mis à la tâche après réflexion, en ayant fait le tour de la question, mais au petit bonheur, poussé par une éphémère envie. C'est ainsi que d'aucuns, en voyant un philosophe, en l'entendant parler comme Euphratès (et pourtant, qui pourrait se vanter de parler comme lui?), veulent aussitôt se lancer dans la philosophie.  

38. Mais, mon brave, il faut d'abord examiner ce dont il s'agit! Bien observer ton caractère pour voir si tu pourras tenir. Tu as envie d'être champion au pentathlon ou à la lutte? Regarde tes biceps, tes cuisses, tes reins. Nous ne sommes pas tous doués pour les mêmes choses. Crois-tu, en te mettant à la philosophie, que tu pourras boire et manger comme à présent, céder à tes désirs et te laisser emporter par la colère comme à présent? Il te faudra veiller, souffrir, quitter tes proches, endurer le mépris d'un petit esclave, être tourné en dérision par les passants et, toujours, avoir le dessous, qu'il s'agisse d'honneurs officiels, du pouvoir, de procès, ou d'autres affaires de même farine. Voilà ce qu'il te faut examiner. Seras-tu prêt, alors, à payer de ce prix l'insensibilité aux émotions, la liberté, la sérénité? Si c'est non, il ne va pas plus loin. Ne sois pas, comme les enfants, philosophe un jour, percepteur impôts le lendemain, et puis rhéteur, et puis encore procurateur de César: tout cela ne fait pas bon ménage ! Il faut que tu sois un; bon ou mauvais, il te faut cultiver ou bien la part qui dirige ton âme, ou alors tes biens matériels; consacrer tes efforts au dedans ou au dehors; c'est-à-dire régler ta vie en philosophe ou en homme ordinaire.  

39. La plupart du temps, notre conduite se mesure à l'aune de nos relations. Celui-ci est mon père? Je dois prendre soin de lui, lui céder en tout, supporter ses injures, ses coups. "Mais, c'est un mauvais père!" Eh bien, la nature ne t'a pas fixé pour rôle de vivre avec un bon père, mais avec un père. "Mon frère me fait du tort!" Alors garde, vis-à-vis de lui, le poste qui est le tien et ne te demande pas comment il se conduit, mais comment, toi, tu dois te conduire pour suivre, dans tes choix, ce qu'enjoint la nature. Personne ne te fera de mal, à moins que tu n'y consentes; le mal ne viendra que lorsque tu jugeras qu'on te fait du mal. De la même façon, examine ce que doivent être tes relations avec tes voisins, tes concitoyens, le gouverneur de ta province, et tu sauras quelle conduite adopter à l'égard de chacun d'eux.  

40.  Pour se conduire avec piété envers les dieux, l'essentiel est d'avoir d'eux une conception juste; à savoir qu'ils existent et régissent l'univers conformément au bien et à la justice. Ensuite, il faut être personnellement résolu à leur obéir, à céder au cours des événements et à le suivre de son plein gré, en sachant que c'est un dessein idéal qui le gouverne. De cette façon, jamais tu n'adresseras de reproches aux dieux, ni ne les accuseras de te négliger. D'ailleurs, il est exclu que cela t'arrive si tu ne te laisses pas emporter par des buts qui ne dépendent pas de nous, Si tu choisis de ne voir le bien et le mal que dans ce qui dépend de nous. De même, si tu considères un mal ou un bien ce qui ne dépend pas de nous, si tu ne peux obtenir ce que tu voulais ou s'il t'échoit ce que tu voulais éviter, tu t'en prendras aux responsables et tu leur en voudras. Car la nature fait que tout être vivant cherche à éviter et à fuir les événements qui lui semblent nuisibles, ainsi que les causes qui les déterminent, tandis qu'il accueille avec gratitude les événements conformes à son intérêt avec ce qui les cause. Il est donc impossible, quand on se croit lésé, d'être bien disposé envers l'auteur de ce tort supposé, tout comme on ne saurait se réjouir du dommage lui-même. Voilà pourquoi on voit des fils injurier leur père quand celui-ci refuse de leur donner une part de ce qu'ils considèrent comme des biens. Et, de même, ce qui a dressé Étéocle contre Polynice, c'est de croire que la tyrannie était un bien. C'est pour la même raison que le paysan blasphème le nom des dieux, comme le marin, le marchand et ceux qui ont perdu leur femme ou leurs enfants. Car, là où est l'intérêt, là est la piété. En sorte que si l'on s'attache à diriger ses désirs et ses aversions comme il convient, du même coup, on sera assuré de se conduire avec piété. Pour ce qui concerne les libations et les sacrifices aux dieux, il convient d'agir suivant les traditions de son pays, en état de pureté, sans négligence ni oubli, mais sans excès de minutie non plus, et sans dépasser ses moyens.  

41. Quand tu as recours à la divination, souviens-toi que, puisque tu es venu trouver le devin pour qu'il te l'apprenne, tu ignores ce qui doit arriver. Mais une fois l'événement prévu, pour ce qui est de sa nature, tu la connais si tu es vraiment philosophe: s'il s'agit de quelque chose qui ne dépend pas de nous, ce ne saurait être ni un bien, ni un mal. Donc, quand tu vas voir un devin, laisse derrière toi désirs et aversions, ne t'avance pas en tremblant mais en homme pénétré de cette vérité que tout ce qui peut arriver est indifférent et ne te concerne en rien. Alors, quel que soit l'événement, tu seras en mesure d'y faire face comme il convient et sans que personne ne puisse t'en empêcher. Donc, n'aie pas peur, va vers les dieux comme on va demander un conseil. Pour le reste, une fois le conseil reçu, note bien qui était ton conseiller; note à qui tu désobéirais si tu t'écartais de son avis. Suis le précepte de Socrate: ne recours à la divination qu'en des circonstances où tout porte sur l'issue d'un événement, quand ni le raisonnement, ni aucun art d'une autre sorte ne peuvent plus t'être d'aucun secours pour connaître ce qui t'attend. Par conséquent, s'il te faut risquer ta vie pour un ami ou pour la patrie, ne demande pas au devin si tu dois le faire: s'il t'annonçait que les présages sont mauvais, il est clair que cela signifierait la mort, ou une quelconque mutilation, ou encore l'exil; ici, la raison commande, même dans ces circonstances, de prêter secours à son ami et de risquer sa vie pour la patrie. Pense au plus grand des devins, l'oracle de Delphes, qui jeta hors du temple l'homme qui avait choisi de ne pas secourir son ami.  

[Le Manuel a été divisé en trois parties.]