Anne Plourde

Avril 1997

 

Souffrir la critique

Tout être humain possède une sphère de croyances, c’est-à-dire un réseau de " faits " auquels il croit. L’élaboration s’en fait généralement inconsciemment et est influencée par plusieurs facteurs (éducation, histoire de vie, époque, etc.). Charles Peirce dénombre quatre méthode pour en arriver à ces croyances et pour les conserver : la méthode de ténacité, la méthode d’autorité, la méthode " à priori " et la méthode scientifique. Cette dernière méthode est très semblable à celle préconisée par Pierre Blackburn, qui consiste principalement à faire preuve d’esprit critique. Cependant, les conséquences possiblement engendrées par cette technique peuvent sembler hautement effrayantes. Plus précisément, autocritiquer et subir la critique de ses croyances n’est-elle pas une démarche extrêmement ardue?

La critique de ses propres croyances est effectivement des plus difficile. Elle consiste à accepter de remettre en question ce qui est déjà acquis comme étant vrai. D’ailleurs, croire est l’un des besoins les plus importants de l’être humain. Les croyances sont relativement intenses, donc importantes. Il y a les croyances périphériques, plus superficielles, et les croyances centrales, beaucoup plus profondes.

Même si elles sont abandonnées plus facilement, il est tout de même pénible de critiquer ses croyances périphériques. Les raisons de cette difficulté sont cependant généralement quelque peu superficielles, comme la fierté ou l’orgueil. Par exemple, lors d’une conversation avec d’autres personnes où l’occasion se présente de remettre en question une quelconque croyance, on peut s’accrocher irraisonnablement à sa position simplement pour ne pas " perdre la face ". L’être humain, on le dit souvent, est un animal social. Son entourage est extrêmement important pour lui et il doit en conserver l’appui et l’estime. Il ne lui est donc pas permis de se tromper. Mais les motifs qui font de la critique une difficulté peuvent être plus profonds. Même seule avec soi-même, une personne peut avoir de la difficulté à s’admettre qu’elle n’a pas raison. Elle veut conserver son estime de soi et ne pas penser, par exemple qu’elle a été assez stupide pour croire une telle absurdité.

Dans le cas des croyances centrales, la critique et la possibilité d’une remise en question sont des perspectives beaucoup plus effrayantes. Ces croyances sont les plus importantes : elles sont la base même de nos valeurs, de nos principes fondamentaux. Ne plus les considérer comme vrai peut entraîner de nombreuses conséquences graves. La critique des croyances centrales peut provoquer des conséquences, entre autre, au niveau psychologique. Ces croyances sont le fondement de tout un réseau d’autres croyances et ne plus croire aux bases entraîne logiquement tout le reste. Il n’y a donc plus rien à quoi s’accrocher. Dans cet état d’esprit, on peut même en venir à des conclusions, comme Camu, sur l’absurdité de la vie, ou comme Pyrrhon, sur le scepticisme extrême. Les conséquences peuvent aussi se situer au niveau social. Une personne possédant une certaine sphère de croyances s’entoure de personnes avec qui elle possède des affinités et, inversement, l’entourage d’une personne influence sa sphère de croyances. La remise en question des croyances centrales entraîne souvent la remise en question de toute la sphère. On entre alors en rupture totale avec tout son entourage. On se retrouve seul et tout est à rebâtir. Jusqu’à un certain point, les conséquences peuvent même devenir physiques et économiques : le changement de valeurs peut entraîner un désintérêt total du matériel ou du corps.

La majorité des méthodes d’établissement des croyances mentionnées plus haut et définie par Peirce rende la critique encore plus difficile. La méthode de ténacité, par définition, est conçue pour ne pas laisser de place à la critique. En effet, elle consiste à se répéter qu’une telle chose est vrai et à rejeter tout ce qui peut contester cette croyance. Aucune critique n’est acceptée. La méthode d’autorité, pour sa part, est tout aussi hermétiquement fermée aux remises en question, sinon plus. Il s’agit d’un endoctrinement de masse, d’un lavage de cerveau, de l’imposition d’une croyance à tout un peuple et ce, sans aucune possibilité de pensée, de réflexion. La critique y est totalement interdite. La méthode " à priori " est moins intransigeante, mais elle est tout un même un obstacle à la critique. En effet, cette dernière est inutile puisque tout est possible, tant que ça plaît à la raison.

Il était question de la critique des croyances et de ses difficultés. La critique, en effet, fait peur et est donc ardue à pratiquer. La remise en question des croyances périphériques et centrales est problématique car ses nombreuses conséquences possibles effraient. De plus, les méthodes utilisées pour établir et conserver les croyances sont la plupart du temps des obstacles. Cependant, la critique n’est sûrement pas prônée par tant de gens (philosophes, scientifiques et autres) pour ses aspects négatifs. Ils serait intéressant d’en étudier, au contraire, les certainement nombreux aspects positifs.

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