1997
Comment justifier la réflexion philosophique
Dans son texte Le Scepticisme philosophique, André Verdan nous rappelle lexamen critique auquel Montaigne se livra, celui des deux sources de connaissances considérées par la philosophie traditionnelle : les sens et la raison. Montaigne, démontrant la propension à lerreur et à lincertitude des témoignages sensibles et raisonnés, sétonne de la prétention des philosophes à ériger des théories construites à même ces observations. Cette réflexion nous force alors à nous demander si les philosophes sont justifiés déchafauder de telles théories ou sils sont plutôt de simples beaux esprits faisant étalage de leur savoir.
Montaigne invoque, en guise dargumentation, toutes les raisons que lhomme a de douter. Il croit que suspendre son jugement, comme lenseignait Pyrrhon, devient lattitude la plus sage face aux multiples doutes qui nous hantent. Ainsi, à son avis, les théories construites par les philosophes deviennent rapidement caduques. Nous croyons plutôt que le rôle des philosophes est de faire progresser la réflexion. Le doute les poussant à sinterroger, ils tenterons dy répondre par lébauche de théories diverses. Bien que ces théories soient assurément imparfaites, elles peuvent représenter, dans certains cas, une avancée considérable dans la compréhension des rapports de lhomme avec lui-même, ses semblables et lUnivers. Elles deviennent également la sources de nouveaux questionnements, donc la base de nouvelles réflexions et théories. Cest ainsi que nous définissons le rôle du philosophe dans le processus de progression de la réflexion. Les résultats auxquels il parvient, loin de devenir caduques, sont plutôt une nouvelle plate-forme doù entreprendre de nombreuses autres réflexions.
Le raisonnement exposé par Montaigne, fortement inspiré des préceptes de Pyrrhon, nous paraît tout à fait absurde. Il est bien vrai que nos sens et notre raison puissent nous induire en erreur et ce nest pas sur ce point que nous exprimerons notre désaccord. Mais, puisquil sagit des seuls moyens dont nous disposons pour partir à la découverte du monde qui nous entoure, nous devons nous résoudre à les utiliser et à leur accorder une certaine valeur. Autrement, nous nous retrouverions sans médium au travers duquel explorer lunivers qui nous entoure. Cette attitude nous semble plus près du renoncement par dépit que dune forme de sagesse issue dune réflexion profonde. Cette stagnation, inactivité empêchant lévolution, nous apparaît également comme étant une régression, lhomme ne suivant plus la marche du temps et de lhistoire. Certains nous répliquerons quévolution nest pas toujours synonymes de progrès et ils ont raison. Nous leur dirons que nous préférons commettre quelques faux pas dans notre tentative de compréhension du monde que de nêtre que léquivalent dune statue dans le tableau de lavancée de lHistoire.
Nous croyons également que le questionnement est un trait typique de lhomme et quil serait naïf de sy opposer. Lhomme étant doué de raison, au contraire de lanimal, il a la possibilité de sinterroger sur le bien-fondé de ses pensées et de ses actions. Lui dicter de suspendre ses jugements, donc sa réflexion, face à ces questionnement nous semble utopique. Pourquoi, et encore plus comment, empêcher un homme de remettre en question son existence et sa façon dêtre ? Bien plus quimpossible, cette entreprise nous paraît être un frein à lavancement des connaissances; en qualifiant de vaine la réflexion de lhomme, nous diminuons également la portée de ces découvertes. Quelle serait alors la motivation à sinterroger sur le monde et ses phénomènes si le produit de nos découvertes à une valeur nulle auprès de nos contemporains.
Tentons maintenant de définir le critère sur lequel pourrait sappuyer la justification dune démarche philosophique de réflexion. Nous établirons ce critère comme étant la sincérité de la démarche elle-même. Partant dun questionnement sincère et résultant dune démarche létant également, les conclusions auxquelles arrivera lauteur le seront tout autant. Certains nous répliqueront encore que sincérité nest pas un gage de valeur ou de véracité et nous leur en seront gré car loin de nous est lintention de prouver une telle règle. Nous affirmons seulement que dans un lot de conclusions sincères se trouvent assurément des idées nouvelles porteuses de progrès. Nous ne voulons pas par cette démarche excuser les atrocités fruits desprits tourmentés, mais prévenir ceux qui voudraient jeter le bébé avec leau du bain,
Nous en venons ainsi à la conclusion quun idéal de suspension du jugement serait beaucoup plus grave de conséquences quon pourrait le croire à première vue. La raison étant la faculté distinguant lanimal de lhomme, ce dernier a une obligation morale de sen servir. Il reste maintenant à trouver comment lempêcher de sans servir à mauvais escient, ce qui ne sannonce pas comme une mince tâche
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