Anca Seculin
Avril 2001
(Ce texte s'est mérité le cinquième prix au concours Philosopher 2001)
Le développement technologique entraîne-t-il le bonheur de l’humanité ?
Avant de répondre à la question, nous devrions commencer par nous demander ce que le bonheur de l’humanité représente, au juste. Si nous parlons de l’humanité, il faut bien saisir qu’il s’agit de tous les êtres humains qui existent présentement mais aussi des générations futures. Cependant, pouvons-nous savoir avec exactitude ce que représente le bonheur pour chaque individu ? Chaque culture a ses propres valeurs qui, parfois, sont très différentes : pour un moine bouddhiste, par exemple, le bonheur est intérieur et spirituel, tandis que pour un occidental, ce bonheur est souvent associé au statut social, à la famille, aux biens matériels, bref, à des choses extérieures à lui. De plus, les humains, en fonction de leur appartenance ethnique, leur religion ou leur classe sociale, ont des intérêts parfois contraires. Ce qui est bien pour certains, peut être mal pour d’autres. Il s’agit ici d’un bonheur individuel qui vient souligner l’unicité de chacun d’entre nous. Cependant, le bonheur de l’humanité entière est supérieur au bonheur individuel, dans le sens qu’il englobe ce qui est commun à tous les êtres humains.
Qu’est-ce l’essence humaine ? Nous touchons maintenant une question fort délicate sans laquelle l’humanité n’existerait pas. Nous ne prétendons pas connaître la réponse, mais nous pouvons détacher au moins quelques caractéristiques de l’être humain qui doivent être préservées. Pour reprendre l’idée de John Rawls, la rationalité est propre à tous les humains. Cette rationalité s’accompagne, selon lui, du respect envers soi-même et du désir d’avoir le plus de droits et d’avantages possible. Ceci est certainement vrai, mais il y a un autre aspect important de l’homme qu’il ne faut pas négliger : le sentiment de bonté envers ses congénères. L’humain est un être social qui a besoin d’une communauté à laquelle appartenir. D’ici découle le désir d’entretenir des relations de coopération avec les autres. Tout un système de droits, de devoirs et de libertés fondamentaux est nécessaire pour assurer une telle dynamique. En conséquence, il ne doit pas y avoir de distinction arbitraire entre les individus. Il faut respecter la dignité humaine. Si nous parlons du bonheur de l’humanité, ce bonheur doit se baser sur la justice pour tous et chacun. Nous ne pouvons pas parler de Bien sans parler de Justice. Nous ne devons pas seulement chercher le bonheur mais aussi la justice.
Dans un autre ordre d’idées, il faut saisir le sens du développement technologique. Avant tout, étudions le concept de développement. Le développement comporte en soi l’idée de progrès. Le progrès signifie le passage d’une étape inférieure à une étape supérieure. Malheureusement, beaucoup d’entre nous associent ce qui est supérieur à quelque chose de meilleur. Dans le contexte du développement technologique, cela signifierait que le progrès des technologies est nécessairement une bonne chose.
Comme de nos jours les technologies représentent un sujet très large, nous allons parler, dans ce texte, des biotechnologies. Ces dernières, se développent à un rythme fulgurant et leurs influence sur le monde ne cesse d’accroître au point de le modifier. Les biotechnologies ont le pouvoir de modifier la nature et les êtres humains. Un nouveau champ de savoir s’ouvre : tandis que le XXème siècle était celui de la physique, le nouveau siècle sera celui des biotechnologies, comme Jeremy Rifkin nous l’annonce. Les biotechnologies sont les applications des découvertes scientifiques en biologie et surtout en génétique. Ceci veut dire que nous sommes désormais capables de remodeler la vie sur terre. Nous sommes en possession d’un pouvoir immense et notre responsabilité est plus grande que jamais.
Dans un tel contexte, nous voulons savoir si le progrès des biotechnologies et l’augmentation future de notre pouvoir sur la nature et sur l’homme assure le bonheur de l’humanité. Ce bonheur, comme nous l’avons vu plus haut, doit être basé sur l’équité et la justice. Les biotechnologies devront être acceptées par tous et réparties avantageusement pour tous. La dignité humaine devra être respectée ainsi que les droits fondamentaux de tous les humains. De plus, les biotechnologies ne devront pas amener une distinction arbitraire entre les individus.
Les biotechnologies offrent beaucoup d’avantages. Par exemple, certaines entreprises de biotechnologies étudient la production de tissus cellulaires et la fabrication d’organes humains. Les hôpitaux utilisent déjà de la peau artificielle. Nous pouvons imaginer que le développement des biotechnologies permettra la fabrication d’autres organes humains ou même le clonage de ses propres organes, ce qui éliminera le risque de rejet associé aux greffes d’organes. Un autre exemple serait la fécondation in vitro, pratique très répandue aujourd’hui. Éventuellement, le progrès du savoir biotechnologique nous permettra le développement du fœtus humain, hors l’utérus, dans des matrices artificielles. Nous savons que le seul obstacle important quant à la réalisation de telles matrices est lié au développement du système respiratoire du fœtus. Cependant, nous pouvons imaginer que, dans quelques années, cet obstacle sera franchi. De plus, le dépistage prénatal, de plus en plus exact, nous permettra de dépister toutes les maladies auxquelles l’enfant à naître est exposé. Cependant, certaines de ces maladies peuvent ne jamais se développer ou se développer seulement à l’âge adulte. Que feront les parents devant une telle possibilité ? La définition du rôle de la maternité et de la paternité sera ainsi mise en question.
Malgré les nombreux avantages des biotechnologies pour l’être humain, des problèmes éthiques et de survie se posent. De plus en plus, les généticiens cherchent des fondements génétiques qui expliqueraient les comportements sociaux. Nous sommes en train d’expliquer les problèmes sociaux grâce à l’hérédité. Si les problèmes sociaux sont dus à la constitution génétique des humains, la société se voit épargnée de toute responsabilité. Il n’y aurait aucun lien entre le comportement d’une personne et son milieu social. Affirmer que les hommes naissent avec des droits fondamentaux à la liberté et l’égalité n’a plus de sens. Leurs droits deviendront ceux que leurs gènes leur laissent et la possibilité de faire des distinctions arbitraires entre les individus sera très grande. Nous venons de toucher à l’essence même de l’homme. En conséquence, dans ce cas, le développement des technologies n’entraîne pas la justice et donc, elle ne peut pas assurer le bonheur de tous.
Le risque d’une société eugénique future est très élevé. Jeremy Rifkin, dans son livre Le siècle biotech, donne comme exemple le fait que certaines entreprises privées ont eu des brevets sur la commercialisation du chromosome de croissance. De plus, une forte campagne publicitaire associait la petite taille à la maladie. Un eugénisme basé sur des intérêts mercantiles vient de voir le jour.
Une autre question épineuse est soulevée par les brevets sur certains gènes ou virus humains. Dans quelques années tout le patrimoine génétique de l’humanité sera répertorié. De nombreuses compagnies se voient accorder des brevets sur des gènes de différents peuples qui possèdent des caractéristiques génétiques rares. Nous assistons présentement à une course aux gènes qui a comme moteur les intérêts financiers. Nous sommes en train de réduire l’homme à une information génétique qui serait la propriété intellectuelle de certaines entreprises privées. Comme Jeremy Rifkin disait, nous ne pouvons pas vider les êtres vivants de leur substance en les réduisant à un simple code à déchiffrer. De plus, comme les brevets sont en majeure partie accordés à des institutions occidentales, cela entraîne que les occidentaux seulement auront un pouvoir immense sur la vie, tandis que les autres peuples seront exclus du jeu. Pour avoir accès à certains gènes, nous devrons payer une certaine somme à ces institutions. En conséquence, les biotechnologies ne pourront pas être profitables pour tous les êtres humains. Elles ne seront pas reparties avantageusement pour tous et, encore une fois, la justice se voit menacée.
La question serait peut-être plus simple si les biotechnologies touchaient seulement l’homme. Cependant, elles ont une grande influence sur toute la nature. Les animaux et les plantes sont transformés génétiquement pour être plus productifs. Nous sommes désormais capables de combiner des gènes venant espèces différentes pour donner des caractéristiques nouvelles à certains animaux ou plantes. Bref, nous pouvons changer complètement le paysage écologique. Les risques associés à une telle pratique sont énormes puisque nous pouvons déranger tout l’écosystème. Il ne faut pas oublier que nous faisons partie de cet écosystème sans lequel nous ne pouvons pas exister. Une autre question d’éthique est soulevée par notre capacité de créer de nouvelles espèces animales et végétales. Nous ne pouvons pas uniformiser les caractères génétiques des êtres vivants puisque nous avons besoin de la diversité du patrimoine génétique. Notre vie en dépend.
Notre responsabilité en tant qu’individu est très grande puisque nos actes peuvent avoir des répercussions graves sur l’avenir de l’humanité et du monde. Selon Hans Jonas, nous avons l’obligation morale de connaître et de prévoir les conséquences de nos actes. Notre connaissance biotechnologique est encore incomplète. Le danger dans lequel nous mettons la nature et l’homme et la peur qui en découle, doit nous mener vers la prudence.
Nos actions ont des répercussions irréversibles et cumulatifs sur la nature et l’humanité. Cependant, nous ne connaissons pas avec exactitude les conséquences de nos actes. L’homme est désormais responsable de la nature. L’éthique ne peut plus se limiter à l’être humain. Une éthique ontologique voit le jour, car l’action humaine dépasse l’individu et peut mettre en péril même la nature. Jusqu’à maintenant, l’éthique se référait au contexte immédiat de l’homme. Aujourd’hui, nous devons construire une éthique à long terme.
Pour Jonas, l’humanité doit exister à tout prix. Nous avons la capacité de détruire tout ce qui existe sur Terre et, dans ce sens, le néant est plus proche que jamais. Cependant, l’humanité a le devoir d’exister, de préserver son être, elle a donc la responsabilité d’exister. Cette nouvelle responsabilité orientée vers le futur donne un contenu à la morale. Pour revenir à notre question du départ, il ne peut pas y avoir de bonheur de l’humanité, sans l’existence de celle-ci. Les biotechnologies peuvent menacer l’existence de l’humanité, donc son bonheur.
Dans un premier temps, nous pouvons nous demander dans quelle mesure les biotechnologies diffèrent du combat mené par l’homme pour maîtriser la nature. Effectivement, l’homme a toujours essayé de domestiquer les forces de la nature pour se faire une place. Cependant, jusqu’à maintenant, ses actes n’influençaient que son milieu proche et ne mettait pas en question la survie de la nature. Les nouveaux moyens de recombinaison génétique, nous dit Rifkin, sont radicalement différents des techniques traditionnelles. Avec celles-ci, seul le croisement des espèces biologiques voisines était possible. Aujourd’hui, nous avons fait tomber cette barrière.
Dans un deuxième temps, nous pouvons nous questionner sur la responsabilité collective que les biotechnologies donnent à l’humanité entière. Un individu est-il responsable de quelque chose qu’il n’a pas commis ? Est-il responsable de ce que sa communauté a fait sans son consentement ? Dans le contexte des biotechnologies, nous pensons que cette responsabilité individuelle envers les générations futures, auxquelles il faut laisser la liberté de choisir, existe réellement. Si nous changions génétiquement l’homme, nous entrerions dans un processus irréversible dont nous ne connaissons pas les conséquences. Malheureusement, elles peuvent être catastrophiques pour l’espèce humaine. Ainsi, nous décidons maintenant de l’avenir de l’humanité. Cependant, même si la décision de poursuivre le chemin que les biotechnologies ont emprunté présentement est prise par les gouvernements et les spécialistes, chaque individu est responsable. Cette responsabilité est liée à l’acte de consommer. Les entreprises chimiques, biotechnologiques, pharmaceutiques ou agroalimentaires, celles qui utilisent le génie génétique dans le but de faire des profits, ont intérêt à vendre leurs produits. Dans ces conditions, chacun d’entre nous a le choix d’acheter ou non ces produits. Comme toute la production se fait en fonction de la demande des consommateurs, nous sommes responsables de ce qui se produit et de la manière dont cette production se fait.
En conclusion, nous avons parlé des biotechnologies qui, malgré les avantages qu’elles apportent, pourront détruire le monde. Un pouvoir immense est entre nos mains. Cependant, les biotechnologies ne sont que les applications des découvertes scientifiques dans les domaines de la biologie et de la génétique. En conséquence, le problème ne se situe pas au niveau de la science, mais au niveau de ses applications. Il reste à savoir quel usage ferons-nous de ces technologies. Seront-elles utilisées prudemment ? Viseront-elles le bonheur de l’humanité ou les intérêts économiques de quelques entreprises ? Nous pensons que le développement des technologies peut servir l’humanité, mais ce n’est qu’une possibilité. Elles peuvent aussi bien entraîner sa perte. Ce qui est certain c’est que si nous n’arrêtons pas la forme que ce développement a pris jusqu’à maintenant, nous nous dirigerons vers la fin de l’humanité que nous connaissons aujourd’hui.