5 Avril 1998
Bonheur et absolu
«Tout bonheur est un chef-d'oeuvre: la moindre erreur le fausse, la moindre hésitation l'altère, la moindre lourdeur le dépare, la moindre sottise l'abêtit.» Marguerite Yourcenar
La recherche du bonheur est une quête spirituelle, une prospection humaine, une motivation, l'aspiration à un état de plénitude et de félicité. Selon Aristote, grand philosophe grec de l'Antiquité, le bonheur était l'aboutissement ultime, guidé par le bien le plus parfait, et celui-ci avait avancé que ce bien de l'homme était la célérité de l'âme amenée par la vertu, et il n'y avait qu'un seul bien parfait. Reformulant donc à sa manière certaines conceptions idéalistes propres à son époque, Aristote croyait au "bien suprême et absolu". Or, le bonheur et est-il nécessairement dirigé par un bien parfait et est-il absolu?
D'après Aristote donc, l'homme corrompu, criminel ou débauché ne peut pas réellement être heureux, puisque seul l'homme guidé par le bien parfait et issu de la finalité de toute action , de toute détermination raisonnée peut connaître la vraie Béatitude. Par contre, si l'on sait que l'aspiration d'un tueur est le meurtre, puisqu'il est son but ultime, il est donc possible qu'un tueur en série, préméditant ses meurtres- et donc effectuant un raisonnement, une action déterminée- pourrait connaître lui aussi un certain bonheur, car il a accompli une oeuvre qui lui est propre. Il est évident que ce geste est immoral, mais il n'arrête en rien la satisfaction et le sentiment de plénitude que peut ressentir l'individu meurtrier menant une vie criminelle; la moralité n'est donc pas une condition au bonheur. L'homme bête ou névrosé peut connaître le contentement grâce au mal. Le bonheur n'est donc pas absolu puisqu'il est relatif au bien -"bien vivre, bien agir"-, le plus grand précept moral établi par l'homme, à son tour mortel, vulnérable, animal et imparfait. Le concept du bonheur est donc une construction personnelle et intérieure, qui guide nos actions, l'envergure même de toute notre existence, et dont la fragilité, tout autant que cet aspect relatif, reste, trop souvent, une énigme pour l'homme.