Louis Cavanagh

avril 1997

 

La raison a-t-elle toujours raison ?

Il existe un conflit aussi vieux que les humains: celui qui oppose la raison à la passion. Certaines époques ont été marquées par la dominance de l'une, comme la période baroque où la passion et le lyrisme étaient de bonne guerre ou le mouvement classique où il fallait que tout ait sa raison d'être. Il est évident qu'il y a des domaines de notre vie où la raison domine mais il y en a d'autres où cette dominance sur nos instincts et nos sentiments serait très néfaste. Cependant, on pourrait se demander si cette croyance qu'il doit y avoir un équilibre entre la raison et la passion ne serait pas en fait un mythe que l'être humain s'est inventé pour excuser son manque de rigueur. Ne serait-il pas bénéfique aux humains de se fier uniquement à leur raison?

Personnellement, je pense que non, je crois fermement qu'il doit avoir un équilibre, que cet équilibre peut être débalancé dans certaines situations, mais que laisser la raison seule gouverner l'esprit des hommes serait néfaste.

Tout d'abord, nos rapports interpersonnels s'en trouveraient minés. Effectivement, tout échange ou conversation qui n'aurait pas un but précis ou si ce but n'était pas utile à la raison (c'est-à-dire la grande majorité de nos conversations) devrait être éliminé. Pourquoi perdrions-nous notre temps à discuter de la beauté d'une chose quand la raison nous dicte que la beauté n'est qu'accessoire? Aussi, dès qu'il y aurait discorde avec quelqu'un, à moins que l'on adopte sa pensée, cette relation ne pourrait plus exister. Notre raison nous dirait qu'il est irraisonnable de rester avec une personne qui ne pense pas raisonnablement, alors que s'il y a équilibre, nous pouvons très bien apprécier la présence d'un individu même si nous ne sommes pas en accord à propos de tout puisque nous éprouvons des sentiments pour cette personne.

Deuxièmement, il deviendrait beaucoup plus difficile d'atteindre notre bien-être. Je pense, contrairement à Zénon de Citium (~335-~264), fondateur du stoïcisme, qu'il ne faut pas ignorer nos sentiments et émotions, qu'il faut, dans la mesure où ce que l'on ressent nous plaît, le faire durer le plus longtemps possible tant que ça ne nous cause pas de regret après coup. L'être humain, pour atteindre son bien-être, commet fréquemment des gestes que la raison condamnerait. Par exemple, nous achetons souvent des vêtements à prix modique fabriqués en Inde, mais n'est-il pas irraisonnable d'exploiter ainsi indirectement de pauvres jeunes indiens qui ne gagnent même pas assez d'argent pour se nourrir? Une autre condition au bien-être humain est de remplir certains instincts qui parfois ne sont pas conformes à la raison. Il est de nature humaine de tenter de contrecarrer la vie de nos prétendus rivaux et de protéger ceux que l'on aime. Si nous n'étions guidés que par la raison et que quelqu'un, même si nous l'aimons profondément, pose un geste mal jugé par la raison, nous devrions le renier: mais l'humain n'est pas ainsi et il doit rester comme il est car je pense que personne n'est parfait et je crois au pardon.

Enfin, cette dominance de la raison créerait de sérieux problèmes sociaux. Ce serait une tâche très ardue, voire impossible, de déterminer qui dispose des bons raisonnements, qui pourrait diriger. Nous ne pourrions plus voter pour un candidat parce que nous croyons que c'est une bonne personne, qu'il a de bonnes intentions. Notre raison exigerait non seulement de véritables preuves de sa bonne foi, mais aussi qu'il raisonne d'une manière presque identique à la nôtre. D'autre part, nous ne pourrions plus réprimander avec justesse les criminels, car comme le dit Platon: "Il ne faut pas répondre à l'injustice par l'injustice ni combattre le mal par le mal". Ce principe, à la base très rationnel, n'est cependant pas appliqué de nos jours, parce que le côté passionnel de notre personne exige une revanche, un châtiment à la mesure du crime commis. Je crois qu'il faut qu'il en reste ainsi parce que sinon nous tomberions dans le chaos total puisque certains hommes sont et seront toujours rationnellement mauvais. En dernier lieu, cela instaurerait un doute général, car selon Bertrand Russell dont je partage l'opinion, la majorité de nos croyances sont beaucoup plus passionnelles que rationnelles: nous n'avons qu'à observer la religion et la politique. Si nous doutons de nos convictions primaires, à savoir d'où nous venons et quel est notre but, nous nous mettrons à douter de tout!

En guise de conclusion, je vous rappellerai que je me suis questionné à savoir s'il serait bénéfique aux humains de se fier uniquement à leur raison. J'ai conclu que les conséquences en seraient néfastes pour les raisons suivantes: les échanges humains en seraient minés, il serait beaucoup plus difficile d'atteindre notre bien-être et cela poserait de graves problèmes sociaux. Pour approfondir notre démarche, nous pourrions nous demander si la raison est vraiment répartie également entre tous les humains.

(817 mots)

© CVM, 1997