L’éducation d’Alexandre le Grand

 Jean-Philippe Brochu (Sciences humaines)

Qu’on le considère comme l’un des plus grands génies militaires de son temps ou comme une bête sanguinaire avide de conquêtes et de richesses, Alexandre le Grand a changé le cours de l’Histoire. À sa naissance, on l’accueillit comme un dieu. Il fut l’élève du grand Aristote, se fit l’ami des Grecs et diffuseur de l’hellénisme, épousa la fille du roi des Perses qu’il avait vaincu et il mourut au sommet de sa gloire, à la tête d’un empire s’étendant sur presque tout le monde civilisé de l’époque. Mais qu’est-ce qui pousse un homme à vouloir en faire autant ? Où a-t-il puisé ces capacités légendaires qui lui ont permis de se tailler une place dans l’histoire des peuples ? Il est difficile, avec plus de mille ans d’écart, de distinguer le vrai du faux, la légende de la vérité, l’histoire de la religion. Mais, chose certaine, l’éducation qu’il a reçue, avant son accession au trône, est bien connue, et c’est sur cette partie décisive de sa vie que nous porterons notre attention.

Alexandre III, fils de Philippe II de Macédoine et d’Olympia, princesse épirote, est né à Pella, capitale du royaume macédonien en ~356. Il semblerait que l’entente entre les deux époux ne dura pas très longtemps, ce qui eut une influence déterminante sur la petite enfance d’Alexandre. En effet, jusqu’à l’âge de cinq ans, Alexandre fut principalement et uniquement sous la garde de sa très religieuse mère. Originaire du royaume d’Épire, elle aurait été, comme la plupart des femmes de son royaume, pratiquante des rites orgiaques d’Orphée ou de Dionysos. Plutarque affirme qu’elle aimait beaucoup prendre part aux rites sacrés des dieux de la nature et qu’il lui arrivait souvent d’enrouler des serpents autour d’elle. Cette pratique, effrayante, ou du moins téméraire aux yeux des Macédoniens, est la source même du mythe de l’origine divine d’Alexandre.

Durant les trois premières années de la vie d'Alexandre,  Philippe, occupé par ses conquêtes et méprisé par son épouse, fut éloigné de son fils. Olympia confia la garde de son fils à une nourrice du nom de Laniké (Lanice) dont on connaît peu de choses, sinon qu’Alexandre regretta sa mort. Il fut sous sa tutelle jusqu’à l’âge de sept ans, soit jusqu’en ~350. Il était coutume de placer l’enfant entre les mains d’un précepteur vers l’âge de huit ans, ce qui fut fait pour Alexandre. On mit donc Alexandre entre les mains d’un Grec du nom de Lysimaque. Sa fidélité à Alexandre durant toute sa vie prouvera que ce choix était bon.

Lysimaque contribuera à faire grandir la part de mysticisme chez Alexandre, en lui faisant découvrir l’Iliade et l’Odyssée et la ressemblance plus que frappante entre Achille et lui. Tout au long de sa vie, il vouera un véritable culte à Achille. Peu de temps après, la reine Olympia nomma un proche parent, Léonidas, comme supérieur de Lysimaque. Léonidas est le portrait typique du maître sévère, rigide, qui viendra jouer le rôle de père adoptif. Il enseigna au jeune prince les disciplines du corps, l’économie, la justesse, la modération. Alexandre raconte que son maître venait vérifier dans les coffres de sa chambre pour s’assurer que sa mère ne lui avait rien laissé dont il n’avait pas réellement besoin. Ce genre d’éducation a eu des conséquences positives sur Alexandre, notamment en lui enseignant à freiner ses élans de colère - trait de caractère hérité de son père - et en lui inculquant le sens de la valeur matérielle des choses.

Quelques années plus tard, en ~343, Philippe confiera son fils à un troisième et ultime précepteur : le grand Aristote lui-même ! Alors qu’Aristote venait d'être exilé, Philippe lui offrit protection en échange de son aide dans l’éducation de son fils. Dans l’école, installée à Mieza, Alexandre se montra rapidement un garçon brillant. Il est difficile de savoir précisément ce qu’Aristote a pu enseigner à Alexandre, mais il est certain qu’il lui transmit l’amour et le respect de la culture grecque. Comme le dit Ulric Wilcken, « c’est Aristote qui fit de lui un Grec spirituellement ». Il lui fit découvrir les grandes tragédies grecques, les poèmes lyriques et renforça son amour pour l’Odyssée. Parfois en contradiction avec les valeurs religieuses inculquées par sa mère, Aristote lui apprit l’art de raisonner logiquement et de penser scientifiquement. Il lui apprit à philosopher.

En dépit de l’absence de son père durant la plus grande partie de son enfance, Alexandre restait en bons termes avec le roi, et celui-ci eut à intervalles irréguliers une grande influence sur lui. En effet, il lui confia certains pouvoirs à un âge précoce, ce qui allait avoir un effet important sur Alexandre et sur sa volonté de faire quelque chose pour l’empire. En ~340, lorsque Philippe part en campagne contre Périanthe et Byzance, il rappelle Alexandre à Pella et lui confie, à l’âge de seize ans, la régence de l’empire, signe de la grande confiance qu’avait Philippe en son fils. Après l’échec de sa campagne militaire, Philippe revient en ville et confie à Alexandre l’organisation d’un raid de pacification contre les Mèdes. L’opération est couronnée de succès. Le jeune prince continuera son apprentissage militaire aux côtés de son père et auprès de plusieurs autres généraux macédoniens. Étant d’un naturel dégourdi, on lui attribuera physiquement les qualités d’un Spartiate.

Quelques années plus tard, en ~336, lors des festivités entourant le mariage de sa fille, le roi meurt assassiné, laissant Alexandre comme seul héritier du trône. Achille n’avait eu que bien peu de temps pour accomplir sa destinée et il allait en être ainsi pour Alexandre. Il ne lui reste que treize ans pour accomplir un destin quasi surhumain.

Le Passé composé, no 5 (mars 2003)

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