La conscription de 1917

Anne-Marie Stravopoulos (Sciences humaines)

Suite aux attentats du 11 septembre survenus dans les villes de New York et de Washington, plusieurs personnes ont fait part d’une certaine crainte face à une éventuelle guerre qui entraînerait une conscription. Ces peurs sont fondées, car le Canada a déjà connu deux grandes crises de la conscription, en 1917 et en 1942, qui allaient entraîner de nombreuses pertes de vie. Ainsi, il sera question de la première crise de la conscription de 1917, celle qui a eu comme conséquence politique de diviser le Canada en deux nations, le Canada français et le Canada anglais. Le contexte historique ainsi que la description de cet événement vont donc contribuer à montrer l’importance de cet événement dans l’histoire du Québec.

La Première Guerre mondiale et l’enrôlement des soldats

D’abord, afin de bien situer le contexte historique de la conscription de 1917, il est important de savoir que la guerre des Boers de 1899 amène le mouvement nationaliste à dénoncer l’impérialisme anglais. En effet, les nationalistes prédisent qu’il pourrait y avoir d’autres guerres impériales plus meurtrières auxquelles ils devraient participer et ils ne veulent pas. Ils s’opposent donc à toute tentative pour les obliger à défendre la Grande-Bretagne ou même la France. Cependant, en 1914, au moment du déclenchement de la Première Guerre mondiale, ils ne s’opposent pas à la participation du Canada. D’ailleurs, plusieurs Canadiens français prennent l’initiative de s’enrôler et la population accueille avec enthousiasme le 22e bataillon qui n’est formé que de francophones. Par contre, dès l’automne 1915, les résultats des efforts de recrutement s’amenuisent. En octobre 1915, Ottawa permet à tout citoyen et à toute communauté qui en a les moyens, de lever un bataillon d’infanterie pour le  Corps expéditionnaire  canadien (CEC). Jusqu’en octobre 1917, ce recrutement rassemblera autour de 124 000 volontaires à l’intérieur de 170 bataillons qui atteignent rarement leur effectif complet. À mesure que la guerre se prolonge, l’effort de guerre s’intensifie. En effet, le gouvernement canadien qui avait fixé la participation du pays à 250 000 hommes en 1915 la fait passer à 500 000 hommes à peine un an plus tard, ce qui représente beaucoup pour une population de 8 millions d’habitants (chiffre pratiquement impossible à atteindre uniquement par le volontariat). Ainsi, malgré la propagande intense pour inciter les hommes à s’engager, l’enrôlement volontaire ne permet pas d’atteindre le chiffre visé par Borden. De plus, il est important de remarquer que la participation du Québec est proportionnellement moindre que celle du Canada anglais. Paul-André Linteau estime que pour les enrôlés volontaires, le pourcentage est de 14,9 % au Québec contre 28,1 % pour l’ensemble du Canada. Pour sa part, l’historien Serge Durflinger soutient que pour 30 % de la population canadienne, les Canadiens français ne fournissent que 4 % des volontaires.

Il y a de nombreuses raisons pour expliquer cette situation. Malgré leur sympathie envers la France (alliée de la Grande-Bretagne), peu de Canadiens français sont prêts à risquer leur vie pour elle, car suite à la conquête de la Nouvelle-France par les Britanniques, la France s’est plus ou moins inquiétée du sort des Canadiens français. Ces derniers ne veulent donc pas faire de sacrifices pour la France, car elle-même n’en a jamais fait pour eux. Aussi, Serge Durflinger affirme qu’aux yeux des Canadiens français, ni la France, ni l’Angleterre n’est une mère-patrie susceptible d’attirer leur allégeance. De plus, l’apathie des francophones  – ils n’ont pas réagi à la mise en application du règlement 17 en 1912 qui limite sérieusement l’accès à l’éducation en français -   peut aussi être une des causes qui fait que les Canadiens français participent beaucoup moins que les anglophones. On note plusieurs autres raisons telles que les liens avec l’Europe coupés depuis plus d’un siècle et demi, les rapports ambigus face à la Grande-Bretagne, etc. Aussi, le fait que l’armée canadienne soit une institution massivement anglophone, qui n’a jamais fait d’effort pour attirer les Canadiens français, joue un rôle déterminant dans la participation moindre des francophones comparativement aux anglophones. Mise à part le 22e bataillon, l’armée fonctionne seulement en anglais ce qui n’est pas très attirant pour les Canadiens français. Plusieurs autres bataillons de langue française vont être levés mais ils vont tous être démembrés afin de renforcer le 22e. Bref, on peut constater que les Canadiens français se portent beaucoup moins volontaires que les anglophones.

La conscription

Ensuite, en ce qui concerne l’événement lui-même, il est important de savoir que, malgré la promesse qu’avait fait Robert Borden en 1914 en disant qu’il n’y aurait pas de conscription, il présente tout de même un projet de loi rendant le service militaire obligatoire. Plusieurs raisons le poussent à revenir sur son engagement. Premièrement, le volontariat ne produit plus les renforts nécessaires pour maintenir le Corps expéditionnaire qui subit des pertes énormes. Deuxièmement, suite à sa visite sur le site de la crête de Vimy en mai 1917, il est ému par les souffrances vécues par les troupes et il décide qu’il est impensable de réduire la contribution du Canada. De retour au Canada, il déclare donc que tous les citoyens sont responsables de la défense de leur pays. Ainsi, le gouvernement commence à préparer la Loi du Service militaire. « La plupart des Canadiens anglais acclament ce geste comme une nécessité militaire et une façon d’augmenter le taux d’enrôlement au Canada français » explique Serge Durflinger. On peut donc constater que les anglophones ne comprennent pas vraiment les facteurs culturels et historiques qui poussent les francophones à un sous-volontariat. C’est le 28 août 1917 que la Loi du Service militaire est promulguée.

Au Québec, la réaction s’exprime avec emportement. Durant l’été de 1917,  plusieurs personnes dénoncent cette loi en organisant des ligues anticonscriptionnistes et en tenant de nombreuses assemblées de protestation. Des foules en colère brisent les fenêtre des bureaux du journal montréalais proconscription, The Gazette.  De plus, la maison du propriétaire du Star, autre journal soutenant la conscription, est dynamitée. De véritables émeutes éclatent à Montréal et on assiste alors à des éclats de vitrines, des bagarres dans les rues et même des coups de feu. L’archevêque de Montréal, Mgr Bruchési écrit à Borden et lui fait part de ses inquiétudes concernant la réaction véhémente de la population. Il affirme que le peuple est ameuté et qu’il peut se porter à tous les excès. Il soutient que les bagarres se succèdent et que les tueries sont à craindre dans les villes. De plus, la vie de tous ceux qui ont favorisé ou voté cette loi est en danger.

En octobre 1917, lorsque la trêve politique qui empêchait la tenue d’une élection fédérale prend fin, le Parlement est dissous et les Libéraux se joignent aux Conservateurs de Borden afin de former le Gouvernement d’Union, reposant sur la désunion nationale. Ensuite, en décembre 1917, l’élection pour la conscription a lieu. Lors de cette élection, Borden remporte 153 sièges contre les Libéraux de Laurier qui en obtiennent 80, dont 60 au Québec. Par contre, les Unionistes remportent à peine avec 100 000 votes de plus. Ce résultat va faire en sorte que les travaillistes, qui faisaient campagne contre la conscription, subissent une déroute totale. Le Canada est divisé en deux blocs et les Canadiens anglais imposent leur façon de voir les choses à la minorité des francophones.

En janvier 1918, les premiers conscrits sont appelés, c’est-à-dire un peu plus de 400 000 hommes, âgés de 20 à 34 ans, célibataires ou mariés sans enfants. Toutefois, un grand nombre de ces conscrits, autour de 280 500, tenteront de trouver des motifs d’exemption, qui vont d’épreuves subies par leur famille à l’objection de conscience. D’ailleurs, la plupart de ces demandes  seront acceptées par les comités d’appel. Parmi ces hommes, certains donneront de l’argent à des médecins pour qu’ils les déclarent inaptes. Pour les hommes qui restent, plusieurs disparaîtront dans la nature ou se cacheront dans des greniers, ce qui fait que le 3 janvier 1918, lorsque les conscrits reçoivent l’ordre de se présenter, 20 000 à peine, sur les 400 000 hommes, se manifesteront. On peut donc affirmer que la conscription n’est pas très populaire au Canada, et encore moins au Canada français, car c’est principalement de là que proviennent les demandes d’exemption et que vont tout simplement disparaître les conscrits. Les forces policières fédérales reçoivent la tâche ingrate de retrouver les hommes qui manquent à l’appel, ce qui met plusieurs personnes en colère. À la fin de mars 1918, une émeute éclate à Québec. Des foules furieuses prennent d’assaut le bureau d’inscription militaire et jettent des dossiers dans la neige. De plus, de nombreuses vitrines de commerces appartenant à des Anglais vont être fracassées. La police, qui refuse d’intervenir directement, fait appel à des troupes de soldats torontois. Le 1er avril 1918, quelques-uns de ces soldats ouvrent le feu sur une foule menaçante, tuant quatre manifestants et en blessant plusieurs autres. Tout ce déchaînement de violence secoue la population, ce qui entraînera le clergé québécois à faire des appels au calme. En effet, les Québécois rentrent dans le rang dans l’attente d’une revanche politique et c’est ainsi que prennent fin les émeutes.  

Un facteur de division

Enfin, la conscription de 1917 a transformé, de manière fondamentale, l’histoire du Québec. D’une part, cette conscription a eu comme conséquence énorme de diviser le Canada en deux nations, le Canada français et le Canada anglais. D’ailleurs, suite à la guerre, plusieurs nationalistes Canadiens-français désigneront la conscription comme l’impossibilité de réconcilier les opinions des Canadiens français et des Canadiens anglais. En effet, les Canadiens français et les Canadiens anglais ont connu plusieurs divergences au niveau de  leurs opinions, notamment en ce qui concerne la manière de percevoir la conscription. Pour les anglophones, qui avaient encore un lien assez fort avec la Grande-Bretagne, il était important de venir en aide à ce puissant Empire, tandis que les Canadiens français, de leur côté, ne voyaient pas l’intérêt de le faire. Ainsi, les Canadiens anglais participaient beaucoup plus que les francophones, et lorsqu’ils l’ont réalisé, il ont accusé les Canadiens français de ne pas faire leur part. C’est un peu ce qui a provoqué de la colère des deux côtés, mais aussi une grande incompréhension des raisons culturelles et historiques qui poussaient les francophones à participer  de manière moins active. Pour ma part, je crois que les Canadiens français avaient de bonnes raisons pour agir ainsi, notamment les liens coupés avec l’Europe depuis longtemps, la controverse des écoles franco-ontariennes, les rapports ambigus face à la Grande-Bretagne, la structure de la population différente, etc. Ainsi, ce n’est donc pas par égoïsme que les francophones ne participaient pas autant. D’autre part, on peut aussi affirmer que cette conscription a permis au Canada français de réaliser qu’il était peut-être un peu moins fort qu’il ne l’imaginait. Suite à sa défaite lors de l’élection de décembre 1917, le Canada français a été victime de sa minorité et de sa vulnérabilité. La majorité de langue anglaise va alors imposer sa façon de voir les choses à la minorité de langue française; ce qui aliénera profondément le Canada français car il subira la loi de la majorité.

Pour conclure, selon plusieurs personnes, la conscription est un véritable fiasco, car on ne réussit à conscrire que 19 050 Québécois, tandis que 18 827 autres refusent de se soumettre. De plus, sur un peu plus de 600 000 hommes, seulement 24 100 vont réellement combattre en France. Lorsque l’on parle de cette conscription, il est primordial de mentionner également le fait que cet événement ait eu pour effet de séparer le Canada en deux blocs. C’est ce qu’exprime l’historien Desmond Morton lorsqu’il conclut que « si la guerre est une de ces expériences vécues en commun qui transforme une nation, le Canada, à la suite de la Première Guerre, est devenu un pays formé de deux nations. »

Le passé composé, no4 (mars 2002)

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