Crime, État et société à la fin du Moyen Age

Spectacle d'une rare intensité, l'exécution capitale est un grand moment de la vie médiévale, d'autant plus qu'elle est rare.

Le 1er juillet 1413, Pierre des Essarts, prévôt de Paris pendant le règne de Charles VI est condamné à mort et exécuté sous une forme que nous relate l'un de ses contemporains resté anonyme, et connu sous le nom de " bourgeois de Pris " : " Fut ledit prévôt pris dedans le Palais, traîné sur une claie jusqu'à la Heaumerie (rue Saint-Denis), et puis assis sur une planche en la charrette, tenant une croix de bois en sa main, vêtu d'une houppelande à carreaux fourrée de martres, des chausses blanches et des escafinons (chaussons) noirs en ses pieds, en ce point mené ès Halles de Paris, et là on lui coupa la tête, et fut mise plus haut que les autres plus de trois pieds. Et si est vrai que, depuis qu'il fut mis sur la claie jusqu'à sa mort, il ne faisait toujours que rire, comme il faisait en sa grande majesté, dont la plupart des gens le tenaient pour vrai fou, car tous ceux qui le voyaient pleuraient si piteusement que vous ne ouissiez oncques parler de plus grands pleurs pour mort d'homme, et lui tout seul riait et était sa pensée que le commun le gardât de mourir. . . Et sachez que, quand il vit qu'il convenait qu'il mourût, il s'agenouilla devant le bourreau, et baisa une petite image d'argent que le bourreau avait sur la poitrine, et lui pardonna très doucement sa mort et pria à tous les seigneurs que son fait ne fût point crié tant qu'il fut décollé, et on le lui octroya. "

Le corps de Pierre des Essarts est ensuite pendu. Le contexte de la guerre civile entre les Armagnacs et les Bourguignons, qui est à l'origine de cette décision judiciaire, importe peu ici : Pierre des Essarts, Bourguignon, est la cible des Armagnacs qui, revenus au pouvoir, se vengent des exécutions capitales qu'il avaient commandées contre leurs partisans. Ce récit permet de bien comprendre comment se déroule une exécution capitale à la fin du Moyen Age, au moment où les sources judiciaires décrivent de façon de plus en plus précise la justice criminelle du roi. Une fois la sentence de mort prononcée, l'exécution capitale a lieu de façon quasi immédiate et elle se déroule en suivant un rituel très strict. Le mode d'exécution varie selon le statut social ; en général les nobles sont décapités avant d'être pendus et ils gardent effectivement leurs vêtements distinctifs, fourrures et éperons, alors que les roturiers sont déshabillés et pendent, en chemise, au gibet. Est-ce un signe de révérence vis-à-vis de la noblesse ? Sans doute, mis le résultat est ambigu. En effet, si la hiérarchie sociale reste apparente jusque dans la mort, la peine capitale se révèle d'autant plus infamante que le supplicié occupe une place de choix dans la société. Sur la charrette et sur le gibet, on le reconnaît au premier coup d'œil. Celui qui devait par sa position sociale, se montrer exemplaire dans la vie, a totalement et publiquement fai1li à sa mission pour devenir un objet de dérision parfaitement reconnu.

Le mode d'exécution capitale varie aussi selon la nature du crime commis. Les auteurs de meurtres sont traînés sur une claie avant de subir la pendaison qui, en général, est réservée aux larrons. Les criminels de lèse-majesté sont décapités. Ici, Pierre des Essarts, accusé d'avoir fait mourir injustement ses adversaires politiques pendant la guerre civile, est effectivement traîné avant d'être décapité à la fois parce qu'il est noble et parce qu'il est l'auteur de crimes politiques et de crimes de sang. En revanche, les faux-monnayeurs sont en principe bouillis dans un grand chaudron, les sorciers et sorcières, comme les hérétiques, sont brûlés, les auteurs de crimes sexuels comme la bestialité, l'homosexualité ou l'inceste sont aussi brûlés. Les femmes sont plus facilement enfouies vivantes dans une fosse au pied du gibet ou brûlées comme les hommes, mais certaines peuvent aussi être pendues. C'est ainsi qu'en 1466, à Paris, un " gros Normand qui avait longtemps maintenu une sienne fille et en avoit eu plusieurs enfants ... " se retrouvent, lui pendu et étranglé au gibet de Paris, elle brûlée à Magny-en-Vexin, près de Pontoise où le couple habitait.

La pendaison aux portes de la ville

La peine de mort la plus répandue est la pendaison, à laquelle n'échappent pas ceux qui sont décapités, y compris quand une partie de leurs membres restent fichés sur des lances pour être présentés sur des places publiques ou aux portes de la ville. Ce qui subsiste de leur corps est pendu au gibet où il est parfois mis en sac.

Le cheminement vers le lieu d'exécution et l'exécution elle-même sont l'objet d'une cérémonie dont tous les moments ont un sens. La rue qui conduit au supplice est, dans chaque ville, toujours la même et elle doit être peuplée par un abondant public : le cortège passe donc de jour, à une heure d'activité, si possible un jour de marché. La foule s'y presse, " commun " anonyme qui entoure Pierre des Essarts et qui à Paris se rassemble aux Halles pour la décapitation car là se trouve l'échafaud, c'est-à-dire l'estrade ou le bourreau fait son office à l'aide de son épée. Cette foule peut aussi être sollicitée lors des arrêts du cortège, en général aux carrefours, pour insulter le condamné ou lui jeter des pierres et de la boue. " Battez fort et n'épargnez point ce paillart, car il a bien pis desservi ! ", crie encore le public sous le règne de Louis XI. Le condamné est mis dans une charrette, la charrette d'infamie qui est aussi celle de la boue des rues et des ordures. Au moment de l'exécution, un responsable de la justice crie l'acte d'accusation, le dictum, au peuple qui l'écoute. Puis le bourreau fait son office.

Les gestes et les cris qui scandent ces cérémonies ont un sens symbolique. La peine doit prendre une valeur exemplaire et le pouvoir affirme ainsi sa force. Il manifeste aux yeux de tous qu'il peut être pouvoir de mort. Tous les théoriciens politiques de la fin du Moyen Age qui réfléchissent à l'importance de la peine de mort insistent sur ce point. Cette punition pour l'exemple est manifeste dès le règne de Saint Louis et elle s'accroît à la fin du XV siècle, sous le règne de Luis XI, comme en témoignent de nombreuses décapitations pour motifs politiques, telle l'exécution du comte de Saint-Pol. Et le roi lui-même disait qu' " on ne punit pas le malfaiteur pour le méfait mais pour l'exemple ". Enfin, à partir du XVI siècle, l'éclat des supplices devient un spectacle terrorisant, en particulier quand il s'agit de lèse-majesté. D'ailleurs les gibets, placés en dehors des villes et à proximité des murailles, ont un effet dissuasif. A Arras ou à Amiens, la ville se trouve ainsi ceinturée de cadavres qui participent à l'expression de son autorité.

La foule est donc là pour prendre exemple et, parce qu'elle est terrorisée, pour être dominée. Mais la foule est aussi là pour participer à l'exécution et sa présence est nécessaire à l'accomplissement de la peine. Elle est témoin de l'infamie qui, peu à peu, au cours du rituel judiciaire, rejette le condamné hors du monde des vivants, l'exclut comme inutile au monde et irrécupérable. Tout concourt à construire l'infamie du condamné dont l'honneur doit être bafoué pour qu'il y ait mise à mort La présence du public garantit l'efficacité de la honte et du souvenir de la peine. A une époque où l'honneur se manifeste plutôt par la renommée, c'est-à-dire par le regard et le jugement que les autres portent sur l'individu, ces cérémonies créent une infamie irréversible. Pierre des Essarts échappe en partie au déshonneur en obtenant que ses méfaits ne soient pas criés en sa présence. D'autres demandent à être condamnés de nuit, et si possible à être noyés plutôt que d'être pendus tant le déshonneur du gibet retombe sur l'ensemble de la parenté. Car le souvenir de la peine perdure au-delà du temps du châtiment. Les corps pendus restent parfois plusieurs années au gibet, jusqu'à tomber en poussière, et il faut une autorisation spéciale de la justice pour que les parents puissent les retirer et les faire enterrer.

Le rituel de la peine de mort, tel qu'il est installé à la fin du Moyen Age, montre bien que la condamnation est vivement ressentie comme une atteinte à l'honneur personnel et familial. Mais le peuple est aussi là pour être actif. Comme nous l'avons vu, il intervient par des gestes et des cris qui rape1lent le lynchage. A l'inverse, sa présence peut se révéler bénéfique. En effet, jusqu'à la dernière minute, la foule peut intervenir pour faire en sorte que le condamné soit gracié.

Le fou n'est pas condamné à mort

Pierre des Essarts, par son rire incongru, se comporte comme un fou et il pense que le public doit le considérer comme tel, ce qui lui donne des chances d'être libéré. Le fou, comme l'enfant mineur ou la femme enceinte, ne peut pas être condamné à mort. D'autres peuvent arguer du statut de clerc. En principe jugé par des tribunaux ecclésiastiques, le clerc coupable ne peut pas être condamné à mort car la justice d'Église ne répand pas le sang, en vertu de la loi divine " Tu ne tueras point ". Les représentants de la loi ont beau dire qu'il est interdit d'empêcher une exécution capitale, la résistance reste vive. Parfois, une simple jeune fille du peuple peut se précipiter pour obtenir la grâce du condamné en promettant de l'épouser si celui-ci est jeune homme à marier.

Plusieurs témoignages subsistent de ces scènes qui arrachent force larmes aux participants et qui montrent de façon symbolique la place que conservent les initiatives populaires. Enfin le peuple guette les moindres signes qui peuvent prouver une intervention divine avant l'exécution : la corde qui se casse au moment du supplice, l'échelle du bourreau qui se révèle trop courre ou qui se brise, les liens du supplicié qui tombent d'eux-mêmes. Si le bourreau a un geste malheureux et rate une première fois sa victime, la preuve peut être faite que Dieu a arrêté son bras. Ces miracles n'existent que par le public qui les décèle et qui les interprète. Alors des cris s'élèvent pour sauver le supplicié car Dieu a parlé par la bouche du peuple.

C'est dire que, jusqu'à la fin du Moyen Age, la condamnation à mort suppose l'assentiment d'une foule unanime dont l'accord tacite vient compléter la décision prise par les juges. La cérémonie du parcours rituel est là pour créer cette unanimité, pour discipliner ce qui pourrait n'être qu'un simple lynchage. Exclure est un acte grave, contre nature, et pour le mener à bien, il faut encore l'accord de tous.

Mais, au fur et à mesure que la justice du roi l'emporte par la rigidité de son droit, les prérogatives de la foule diminuent et la terreur de la soumission succède à la participation active qui était reconnue au peuple.

Ces considérations prouvent que la peine de mon n'est pas facilement acceptée et que son installation dans les mœurs et dans la justice a une histoire. Encore à la fin du Moyen Age, la peine de mort est vécue comme une rupture et comme une exclusion dont le rituel doit être soigneusement respecté pour que les faits soient apprivoisés. Ainsi s'explique que le bourreau exerce à la fois la crainte et la fascination. Il touche au sang humain et il tue. Pour que ne s'exerce pas le droit de vengeance à son égard, il faut que son action soit conforme au rituel qui est accepté par tous.

Une peine rare

Dans ces conditions, la peine de mort reste rare. Pendant le Haut Moyen Age, si on considère la loi salique, les exécutions capitales ne sont pas prévues. Les auteurs d'homicides ou de vols sont condamnés à des compositions financières. Les rois mérovingiens affirment bien le principe de la peine de mort, mais ils l'exercent surtout en cas de crimes politiques ou de crimes de mœurs, en particulier en cas d'adultère, après que l'accusé eût été soumis à l'ordalie. La décision n'est prise qu'après recours à la volonté de Dieu qui se manifeste par la preuve ordalique. En revanche, les auteurs de crimes de sang ne font pas l'objet de poursuites publiques systématiques ; la résolution des conflits se fait sur un mode privé, selon les lois de la vengeance Celui qui a été tué trouve dans sa parenté un vengeur qui rend le sang pour le sang. Une amende peut alors venir limiter la vengeance, ou alors celle-ci s'arrête d'elle-même car son déroulement est, lui aussi, soumis à des lois tacites. Seuls les auteurs de parricides peuvent être condamnés à des peines spectaculaires. Des pèlerinages pénitentiels très rigoureux les conduisent, avec des chaînes et en chemise, jusqu'à des sanctuaires lointains où ils viennent prier pour expier leur faute et espérer leur délivrance, par exemple à Notre-Dame du Puy ou à Notre-Dame de Rocamadour. Au cours du XI siècle, au temps des seigneuries politiques et indépendantes, la justice tend à se faire terrible et exemplaire. Il s'agit là, le plus souvent, d'une apparence. Les seigneurs érigent des gibets aux limites de leurs seigneuries pour prouver leurs droits aux seigneurs rivaux avec qui ils sont en guerre, plus que pour exécuter leurs hommes. Les condamnés sont surtout des larrons extérieurs à la communauté, rarement des paysans de la seigneurie. Ces pouvoirs coercitifs sont cependant critiqués. C'est ainsi qu'apparaissent les premiers récits de pendus qui ont été dépendus par l'intervention de la Vierge ou d'un saint, par exemple saint Jacques ou sainte Foy de Conques. Ces récits de miracles démontrent la violence injuste des puissants et véhiculent des courants hostiles à la peine de mort, courants que reprennent au XII siècle les cathares dans le Midi. Ailleurs, et surtout dans le Nord, la justice publique, celle des villes et celle du roi, impose sa loi qui comporte la peine de mort.

Les recueils écrits par les juristes et connus sous le nom de Coutumiers prévoient soigneusement de codifier les peines en fonction des types de délits et ils pourraient donner à penser que les exécutions capitales sont nombreuses. Par exemple, Philippe de Beaumanoir qui rédige les Coutumes de Beauvaisis vers 1280 pense que, dans bien des cas, les larrons doivent être pendus haut et court. En fait, les actes de la pratique montrent que le vol peut faire l'objet d'un nombre infini de décisions judiciaires. Il est totalement excusé en cas de pauvreté, selon l'excuse d'extrême nécessité, elle-même reconnue par le droit de l'Église ; il est le plus souvent soumis à des amendes soigneusement tarifées.

Enfin, surtout s'il s'agit de larrons inconnus, le coupable peut être seulement essorillé ou encore battu de verges puis banni. Les coupables peuvent être emprisonnés quelques jours ; ils sont très vite relâchés. Rares sont les condamnations à mort. Le bannissement intervient aussi très rarement, en principe en cas de récidive. Cependant, au cours des XIV et XV siècles, les progrès de l'État suscitent un développement de la peine de mort. D'une certaine façon Paris devient un centre des exécutions capitales, jouant son rôle policier nécessaire au modèle politique vers lequel tendent les réformateurs qui fondent le pouvoir royal sur le bon exercice de sa justice. Au même moment, Avignon, capitale de la papauté, devient aussi un centre exemplaire des condamnations décidées par la monarchie pontificale.

Mais qu'en est-il ailleurs ? Il semble bien que la corde soit moins prompte. A Montpe1lier, une plaidoirie de 1405 constate que les gens " sont merveilleus et y a plus de cent ans que on ne fit justice de personne qui eust puissance car il composent tousjours a argent et on tousjours acoustumé de menacier le juge et de le mectre au procès se il fait justice ". A Saint-Riquier, en 1402, on prétend que depuis seize ans il n'y a eu aucune exécution capitale et qu'il est, par conséquent, difficile, voire impossible de trouver un bourreau. La résolution des conflits s'y est faite par des voies parallèles à la justice, par des transactions qui supposent des compositions financières et des paix privées. Les juges s'élèvent contre ces pratiques, mais la justice du roi est encore loin de vouloir le monopole de la justice. Si, comme nous l'avons vu, elle désire tant être exemplaire, c'est qu'elle conserve une conception bien particulière du pouvoir justicier. Elle frappe de temps en temps, dur et fort, en accord avec la communauté qui cherche à expulser ceux qui lui nuisent. Mais le plus grand nombre des conflits continue à relever des résolutions privées, y compris pour les crimes les plus graves qui auraient dû déboucher sur la peine de mort. Punir pour l'exemple a donc comme corollaire l'existence de ces transactions dont le but est de faire la paix entre les parties adverses plutôt que de clamer aux yeux de tous la vérité du cas et la puissance coercitive du souverain.

En fait, pour lutter contre le crime, le roi de France, mais aussi certains princes comme le duc de Bourgogne ou le duc de Bretagne, préfèrent jouer le rôle d'arbitre et favoriser la paix. Ils fondent leur pouvoir justicier sur la grâce autant que sur la peine de mort. Dès le début du XIV siècle, le roi émet des lettres de rémission qui permettent aux criminels de bénéficier de sa grâce. Elles sont conservées dans une série impressionnante aux Archives nationales. Là encore, des rituels fondent l'aspect biface d'un pouvoir qui oscille entre la vie et la mort On peut prendre comme exemple l'entrée de Charles V à Rouen en juin 1364. Le nouveau souverain accorde, selon une coutume déjà bien établie, un certain nombre de lettres de rémission et, au même moment, il ordonne le supplice de Pierre de Sacquenville qui avait été fait prisonnier à la bataille de Cocherel. Ce Navarrais, endurci dans le crime, est écartelé sur la place du Vieux-Marché. D'un côté les portes des prisons s'ouvrent sous les yeux du public, de l'autre le peuple terrorisé, mais satisfait, assiste à l'exécution capitale

Des crimes sont pardonnés

En réalité, la série impressionnante des lettres de rémission conservées dans les archives de la Chancellerie pour les XIV et XV siècles montre très clairement que la grâce royale l'emporte largement sur la peine de mort. Pour obtenir une lettre de rémission, il suffit de faire une requête à la Chancellerie et de payer le document qui lui correspond, puis de le faire approuver par la juridiction d'origine, en présence des parties adverses. Certains criminels ont déjà été condamnés à mort ou au bannissement par des justices locales, qu'elles soient seigneuriales ou royales. Dans le cadre de cette justice retenue, aucun crime n'est alors irrémissible, du meurtre à l'homosexualité, de l'infanticide au viol. Des crimes politiques et des vols graves sont aussi remis. La lettre de rémission se présente bien comme l'antithèse de la peine de mort, et cela quel que soit le crime commis, Tous les crimes peuvent être remis, mais les plus faciles à pardonner sont les homicides commis pour venger un honneur blessé. Sous le règne de Charles VI, ils constituent environ 57 % des crimes pardonnés alors que les crimes contre les biens atteignent environ 20 % des cas, les crimes de mœurs 5 % et les crimes politiques comprenant des cas de lèse-majesté jusqu'à 8 % des cas.

Toutes les catégories sociales bénéficient de la clémence royale et la libéralité du prince réduit considérablement le filtre que peut constituer le prix d'achat de la lettre. La force des réseaux de solidarité dans une société de la tradition permet d'ailleurs de compenser les effets pervers du barrage financier." Amis " et " amis charnels " sont les principaux demandeurs de la grâce comme ils sont aussi les premiers à se grouper pour acheter la lettre et pour garantir la paix qui se soude avec la partie adverse.

Reste le problème des " marginaux " et des " exclus ". Certains peuvent obtenir une lettre de rémission par les voies les plus traditionnelles comme en témoigne l'exemple célèbre du poète Villon. Mais on voit aussi les grands criminels aborder le roi sur le chemin, tels ces " trois forts larrons " venus demander grâce à Louis XI, en 1467, alors que celui-ci se rend en pèlerinage à Saint-Denis. La meilleure façon est encore, comme le montre Christine de Pizan à propos de Charles V, de se rendre auprès du souverain à la sortie de sa chapelle quand Dieu, présent en son cœur facilite l'accès aux requêtes.

Dans cette société de la fin du Moyen Age qui reste fondée sur l'honneur, au nord comme au sud du royaume, la peine de mort s'avère donc inutile pour la plus garde prie des crimes de sang. L'explication vient moins d'une carence de l'État que de la nature des valeurs sociales que le crime a pu mettre en jeu. Dans ces conditions la peine de mort est bien réservée à des cas rares pour lesquels elle resterait effectivement traitée de façon exemplaire, " pour bien de justice et pour donner exemple a touz autres ". La peine de mort est aussi réservée à certains crimes, à commencer par les crimes politiques, et à certains criminels qui peuvent être considérés par l'opinion comme des boucs émissaires. L'accomplissement d'une exécution capitale relève d'une sorte de scandale que Dieu peut toujours éteindre.

Un société bien soudée

La mise à mort reste un phénomène marginal et inquiétant. En règle générale la présence du gibet inspire à la fois fascination et répulsion. Au début du XV siècle le prévôt de Paris, Guillaume de Tignonville, fut obligé d'interdire la fréquentation des gibets parisiens car les os et le sang des suppliciés servaient à confectionner des poudres utilisées en sorcellerie.

L'" éclat des supplices ", dont Michel Foucault a décrit l'importance pour l'époque moderne, existe bien dès le Moyen Age, mais il est lié à certaines exécutions capitales, en général de type politique, et son usage ne doit donc pas conduire à des généralisations hâtives : la peine de mort reste finalement exceptionnelle et elle est quantitativement et sociologiquement limitée. Dans une société qui reste encore largement traditionnelle, la violence a des formes telles que les parentés peuvent et savent s'accorder pour résoudre les conflits.

Enfin et surtout, l'exercice de la justice est limité par la nature du pouvoir royal, qui à l'image du pouvoir divin est fondé sur la miséricorde plus que sur la rigueur de la justice.

Claude Gauvard, professeur d'histoire du Moyen Age à l'université de Paris I Panthéon-Sorbonne

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