Le chaînon manquant
Par Jean-François Martin
Bien non, je ne vais pas vous introduire des notions de paléontologie ou d'anthropologie. Je vais plutôt m'amuser à parler des pères. Alors pourquoi un titre pareil? C'est que je vais tenter de trouver le lien manquant entre l'ancien modèle de père et celui que toutes les femmes aimeraient avoir aujourd'hui. Je sais, ce ne sera pas une mince tâche mais j'ai le courage de mes gènes (lire: je suis un gars)!
Ça me fait toujours drôle de parler des hommes, car j'ai toujours pensé que mon côté féminin prenait trop de place chez moi. Je ne suis pas toujours le meilleur exemple d'un vrai gars. Non, mais c'est vrai je ne bois pas, je ne fume pas, je ne connais rien aux moteurs de chars, je ne sais même pas qui est le capitaine du Canadien et en plus, j'ai pleuré en voyant le film Sur la route de Madison. Mais quelle tristesse pour les hommes d'avoir dans leur rang un spécimen semblable.
Par contre, de nos jours les femmes semblent en vouloir davantage des gars comme moi. Mais est-ce bien vrai? Oui, on les entend dire que ce serait le fun que leur chum lave la vaisselle, qu'il puisse échanger sur ses émotions et qu'il préfère écouter un film d'amour au lieu d'aller voir les danseuses avec ses chums. Mais dans les faits, où est notre place comme homme et, surtout, comme père? Depuis quelques années, j'ai l'occasion d'animer des rencontres pour les pères seulement au sein de différentes associations ou lors des congrès. Ces hommes qui viennent partager ensemble leur vie, ont tous une chose en commun: ils sont papa d'un enfant ayant une déficience. Je ne vais surtout pas dévoiler leurs secrets, mais plutôt tenter de percevoir la notion de père à travers leurs expériences et la mienne.
LA DIFFÉRENCE, CETTE CERTITUDE
Dès le départ, on doit comprendre que l'homme et la femme ne perçoivent pas la vie de la même façon. On a eu droit à une multitude de livres sur ce sujet et je ne vais pas en reprendre ici leur contenu. Je veux signaler que lorsque j'enfile mes petites culottes avec la poche en avant, je vois la vie différemment que ma femme. Brel l'a déjà dit, l'homme est un nomade en soif de découvertes et la femme est la poule qui rêve de sa famille, sa sécurité et l'amour. C'est donc cet écart qu'on doit tenter de comprendre et de s'y adapter afin d'éviter de répéter des histoires d'amour sans lendemain.
Un des grand divertissement de l'humain, c'est de planifier d'avoir des enfants. On en parle avec grandes émotions jusqu'au moment où paf! notre conjointe nous annonce qu'elle est enceinte. Là c'est la commotion qui nous frappe. Nos gènes se bousculent et tout tourne à l'intérieur de soi et la seule chose que notre cerveau nous permet de décortiquer c'est le mot RESPONSABILITÉS. Enfer et damnation! Ce mot à lui seul est suffisant pour que plusieurs hommes laissent subitement la place qu'il avait dans leur couple déserte. Pour ceux qui restent, ils se retrouvent nu et tremblant devant cette fatalité. Mais qu'est-ce qui nous fait si peur dans ce mot? Ce n'est pas d'hier que l'homme a peur de prendre ses responsabilités. Pour ceux qui connaissent un peu l'histoire, l'homme a toujours laissé les femmes avec leurs enfants pour aller s'amuser à la chasse ou à la guerre. Ils sont bien prêts à prendre leurs responsabilités pour subvenir aux besoins de la famille, mais de là à s'occuper des enfants!
Moi je pense que tous les hommes sont capables de se responsabiliser face aux enfants et à leur rôle de père. Pour y arriver, ils doivent affronter ces quelques démons:
LA GROSSESSE
Ça ne dure que neuf mois, mais parfois cela nous semble avoir duré cent ans! Certaines femmes nous démontrent des côtés d'elles que nous n'aurions jamais cru possible. Outre ces quelques désagréments, la femme a la chance de porter l'enfant en elle, de le sentir bouger, d'entamer dès le départ une symbiose que nous ne pourrons jamais ressentir nous les hommes. Bon, on peut bien lui frotter le ventre et sentir le bébé bouger, mais c'est minime comparativement à ce qu'elles vivent. Et tout tourne autour d'elles. Des cours de natation pour la grossesse, des livres pour les futures mères, des vêtements nouveaux pour sa maternité et moi alors? Rien. Ce n'est pas juste.
DEVENIR PÈRE
Malgré tout, on arrive à voir le bout du tunnel car on est fait fort nous les hommes! Voilà donc cette journée fatidique qui nous bascule dans une autre vie. Comme vous le savez tous, il n'existe pas de livret d'instructions venant avec le petit. De toute façon, j'aurais trop peur de lire la traduction en français (when the child is crying, gently rub is back with the back of your hand - lorsque l'infante pleuré fraper lui le do avec do de main).
Devenir père est de plus en plus difficile, car les hommes d'aujourd'hui manquent de modèles vers qui se tourner. Je ne peux imiter mon père parce que lui il travaillait, revenait à la maison et parlait pratiquement pas. Si j'agis ainsi, ma conjointe va me sacrer à la porte et rapidement. Je dois donc créer mon propre modèle sur des bases qui me sont totalement inconnues. Certes vous les femmes avez aussi à apprendre à devenir mère. Je ne crois pas que cette capacité de devenir mère vous apparaît subitement après l'accouchement. Non, vous devez apprendre à devenir mère tranquillement mais en ayant plus facilement accès à un modèle de mère.
La femme a aussi eu le temps d'apprivoiser ce petit pendant les neuf mois de grossesse. Comme je l'ai expliqué, la symbiose qui a pris forme permet une meilleure complicité avec cet enfant qui vient de naître. Pour nous les hommes, on doit apprendre à entrer en relation avec ce petit être à sa naissance lorsqu'il se présente à nous en bougeant de tout côté et en hurlant sa joie de vivre. De quoi regretter de ne pas être devenu curé!
CES VILAINS MYTHES
Outre ces difficultés, l'homme doit aussi combattre plusieurs mythes tenaces sur la paternité et sa capacité à s'introduire dans un domaine spécifique aux mères: les soins à l'enfant et l'affection. Dans son livre, Marie-Thérèse Lacourse (1994), mentionne que l'homme fait face à divers mythes, dont ceux-ci:
Ce qui nous fait dire que l'on devient père petit à petit, comme la femme devient mère petit à petit, mais voilà que le père doit aussi se positionner face à une mythologie qui effrite ses capacités de père dans sa relation avec son enfant. Je me souviens de la réaction de ma belle-mère lorsqu'elle a su que j'étais pour rester à la maison pour m'occuper de Karl après sa naissance. Sa face lui a allongé d'un mètre! Elle ne pouvait pas croire qu'un homme pourrait s'occuper d'un jeune bébé et encore moins si celui-ci présente une déficience. Combien de fois ai-je reçu des regards curieux de la part des autres femmes lorsque je me promène au parc ou ailleurs avec mon ou mes enfants pendant la journée. Comme si la place d'un homme ne pouvait être celle qui appartient à la femme. Regarder juste pendant le jour en semaine dans les parcs ou les centres d'achat, il n'y a que peu d'homme avec leur enfant. Ceux que je rencontre sont soit des personnes âgées, soit éducateur en services de garde ou encore sur le chômage.
Même chose lorsque je vais chez le médecin ou pour une rencontre avec un spécialiste pour Karl. Plein de femmes et peu d'homme. Souvent lorsqu'il y a un homme dans la salle d'attente, il est accompagné de sa conjointe! Mais un homme seul avec son ou ses enfants, c'est aussi rare que de voir un policier être triste en vous donnant une contravention. Les hommes ont beaucoup de difficultés à investir cette sphère privée qui appartient depuis des lunes aux femmes, soit les soins et l'affection.
Par contre, le nombre de divorce aidant, on s’est aperçu que des hommes se sont réveillés après une séparation ou un divorce et ont découvert la joie de la paternité. Certes ce n’est pas encore la majorité, mais il y en a beaucoup plus qu’avant. De là on peut tenter de répondre à la question que se pose Anne Gagnon (1997) dans son article sur l'absence du père: pour qu’il y ait père, peut-il y avoir mère?
Eh! oui, les femmes veulent un homme qui saura être un nouveau père. Ils aspirent à ce qu'il change les couches, donne le biberon, prépare les repas de la famille, achète les vêtements, aille chez le médecin, se lève la nuit pour le bébé. Bref de faire ce que les mères ont toujours fait. Mais attention, là où le désir des femmes était si fort de voir leur homme transformé, provoque aussi des pertes considérables pour la femme. On se retrouve avec une concurrence entre la mère et le père.
LA DÉFICIENCE DE L'ENFANT
Cette concurrence s'intensifie lorsqu'il y a présence d'une déficience chez l'enfant. L'annonce du diagnostic provoque chez les deux parents des émotions intenses. Une de celles-ci est la culpabilité et elle est beaucoup plus présente chez la femme que chez l'homme. La mère se sent terriblement coupable d'avoir donné naissance à un enfant non conforme aux standards prévus par notre société. C'est elle qui a porté l'enfant pendant les neuf mois, c'est donc vers elle qu'on se tourne pour tenter de comprendre ce qu'elle a fait pour en arriver à donner naissance à un enfant ayant une déficience.
La culpabilité vient donc se greffer dans la vie de la mère et c'est son processus d'adaptation qui fera en sorte que la culpabilité diminuera, restera la même ou s'intensifiera. Et pendant ce temps-là, nous les pères ont tentent de prendre notre place. Comme je l'ai mentionné, on apprend à devenir père petit à petit mais lorsqu'il y a présence d'une déficience chez l'enfant, ça se complexifie.
C'est comme si la mère monte devant elle et le petit un mur, auquel elle ajoute des pierres à chaque instant. On tente alors de traverser ce mur en offrant notre aide pour habiller l'enfant, lui changer la couche, s'occuper de lui quoi. Mais ces offres sont souvent repoussées par des laisse faire je vais le faire ou ce n'est pas comme ça qu'on fait ôte-toi je vais le faire, etc. Et que fait monsieur alors? Il se retire de plus en plus et, souvent, il s'enferme dans son travail de façon excessive. Et la mère? Elle se retrouve avec plein de responsabilités sur les bras et un conjoint qui est maintenant si distant qu'elle n'arrive plus à reconnaître.
QUOI FAIRE ALORS?
Je n'étais quand même pas pour vous laisser sur une note négative voyons! Il existe de petits trucs qui peuvent favoriser une meilleure compréhension de chacun dans le couple. Sans croire que ces petits trucs font de miracles, ils peuvent minimiser les risques de conflits et faire en sorte que chacun puisse y trouver son compte.
Se trouver un modèle que ce soit votre frère, un oncle ou encore la vedette d'un téléroman. L'important c'est d'avoir un modèle pour vous guider dans votre nouveau rôle de père. Un modèle qui vous convient à vous et qui respecte les valeurs de votre couple.
On doit s'imposer! Exigez de vouloir changer les couches même si ça vous prend 45 minutes, mais attention faites-le lorsque vous êtes certains qu'il n'y a pas de merde. On veut certes changer, mais on n'est pas fou! Exigez de vouloir habiller votre enfant même si l'agencement des couleurs vous oblige à porter des lunettes noires pour le regarder. Bref! prenez votre place qui vous revient.
Joignez-vous à un groupe de pères (je sais que je prêche pour ma paroisse, mais que voulez-vous…) pour vous sentir moins seul et profitez des expériences des autres pères.
Sachez reconnaître et utilisez vos forces. Il faut reconnaître la particularité que l'on apporte, nous les hommes, dans l’éducation des enfants. Par exemple, on pousse souvent les enfants à se dépasser, à relever des défis. Si je me trouve devant mon petit qui tente de grimper sur la chaise, je vais le laisser faire seul en l'encourageant. Si ma femme voit la même chose, elle va plutôt le prendre par les bras et l'asseoir gentiment. Nous sommes différents et c'est bien ainsi, mais sachons reconnaître cette complémentarité.
Première étape dans le fait de devenir plus compétent auprès des pères, c’est de prendre conscience de vos perceptions face à eux.
Deuxième étape, augmenter vos connaissances sur les pères et vos habiletés à travailler auprès d’eux, pour y arriver vous devez:
Assurez-vous que les rendez-vous sont à des heures où le père peut être présent lui aussi.
Exigez justement la présence de celui-ci lors de vos rencontres.
Revoyez vos programmes pour vous assurer qu'ils ne font pas obstacle à la participation des pères.
Cet espace vide est volontaire, car c'est à votre conjoint d'y inscrire ce qu'il aimerait y retrouver!
LES BIENFAITS D'UNE IMPLICATION
L’homme doit s’intéresser et s’impliquer dans son rôle de père, car plus il va s’en occuper et plus il va se sentir compétent de le faire et ,surtout, en retirer une satisfaction personnelle.
Le père qui s’implique auprès de son enfant ayant une déficience dans plusieurs sphères de la vie quotidienne, a plus de chance d’avoir une perception positive de celui-ci. Il constatera qu’il est en mesure de faire des choses et le percevra différemment que s’il était confronté qu’avec les difficultés.
L’homme doit donc faire l’apprentissage de la domesticité, apprendre à s’investir dans la sphère du privé: celle de la famille, des relations avec sa conjointe et ses enfants, des relations d’amitié. C'est tout un changement qui lui est demandé, mais en trouvant le chaînon manquant entre le père d'avant et celui recherché, on parviendra à rééquilibrer ce système si fragile qu'est la famille.
BIBLIOGRAPHIE
Flynn, L.L. et P.G. Wilson (1998). Partenerships with family members: What about fathers? In Young exceptional children. 2 (1), 21-28.
Gagnon, A. (1997). Père absent, exclu, empêché: vers un modèle alternatif. In J. Broué et G. Rondeau. Père à part entière. Montréal, Qc: Éditions Saint-Martin. p. 71-89.
Lacourse, M.T. (1994). Famille et société. Saint-Laurent, Qc: McGraw-Hill Éditeurs.
May, James (1991). What about fathers? In Family support bulletin.
May, James (1992). New horizons for fathers of children with disabilities. In Exceptional parent, 40-43.