CHÉRI, AS-TU STIMULÉ LE BÉBÉ AUJOURD'HUI?

Non, mais j'ai sorti les vidanges! C'est ce que j'avais l'habitude de répondre à mon épouse lorsque cette éternelle question revenait à la surface. Depuis 1970, la stimulation précoce est devenue un élément important dans le développement des enfants ayant une déficience intellectuelle. Souvent, dès les premiers jours où ton enfant naît, le concept de stimulation sera le premier contact avec le monde de la déficience intellectuelle pour les nouveaux parents. Très vite, ils découvriront l'importance de la stimulation pour leur enfant, mais ils découvriront aussi très vite la culpabilité qui vient avec ce programme.

On va même jusqu'à penser qu'une stimulation va comme faire disparaître la déficience de notre enfant. Il est certain que pour tous parents, il serait merveilleux de fermer les yeux sur notre enfant et de les ouvrir sur un enfant qui n'aurait pas de déficience. Alors, lorsque quelqu'un nous fait connaître un nouveau programme de stimulation faisant des miracles, il est normal de "sauter" dessus. Ce qui est moins normal par contre, c'est toute l'émotivité qu'on investit dans cette démarche ainsi que ce concept qui dit qu'il faut en faire plus si on veut que notre enfant soit plus fonctionnel. Ne croyez pas que je sois contre la stimulation, mon fils Karl en bénéficie régulièrement. Toutefois, je crois sincèrement qu'il faut tempérer la stimulation. Il faut arrêter de croire que c'est la réponse à notre désespoir et il faut surtout arrêter de se culpabiliser face à elle.

Dans les premiers temps, moi et mon épouse nous nous demandions toujours si nous faisions assez de stimulation avec Karl. On s'obligeait à le stimuler et, par le fait même, nous obligions Karl à être stimulé. Lorsqu'il (Karl) se retrouvait seul écrasé à ne rien faire, c'était la panique! Nous nous sentions alors coupable de le laisser ne rien faire, ce serait de notre faute si, plus tard, il présente un retard cognitif plus marqué. Alors, on s'empressait de le stimuler… Vous voyez un peu le scénario. D'accord, on tranquillisait notre culpabilité, mais on oubliait totalement de se respecter en tant que couple et individu. Mais surtout, on oubliait de respecter notre fils Karl. Cela vous arrive sûrement de vous écraser dans votre fauteuil préféré et ne rien faire, alors pourquoi pas lui? Pourquoi devrait-il être stimulé systématiquement à chaque période de réveil? Pour le développer au maximum, me répondrez-vous. Vous croyez sincèrement que si je le stimule 24h sur 24h, il atteindra des niveaux d'excellence? Permettez-moi d'en douter. Non pas que je doute des capacités de Karl, mais comme tout enfant, il a besoin de repos, il a besoin de se retrouver seul de temps à autre et, surtout, il a besoin de temps pour assimiler ses apprentissages. Il a besoin d'être respecté comme tout autre enfant. Il est certain qu'on ne doit pas le laisser à longueur de journée assis à ne rien faire, il ne faut pas tomber dans l'autre extrême.

Allons voir du côté des parents maintenant. J'ai mentionné que l'on devait se respecter aussi, ce que je veux dire par-là est qu'il arrive parfois qu'on soit fatigué et qu'on veuille aller s'écraser. Des réactions de ce genre, sont normales et c'est correct d'en avoir assez et de vouloir diversifier nos activités. Cet enfant là n'est pas tout, il y aussi les frères et sœurs de celui-ci qui ont, eux aussi, besoin de votre attention. Il y a aussi votre travail, vos occupations, tous ces éléments font partie de votre vie. Les reconnaître aux dépens de la stimulation de votre enfant n'est pas pour autant désavouer votre amour pour lui et l'importance qu'on accorde à son développement. Encore une fois, il faut faire attention de ne pas toujours favoriser d'autres activités au lieu de celles consacrées au développement de l'enfant. L'important c'est de découvrir votre équilibre en tant que famille et de le respecter.

De toute façon, la stimulation elle se retrouve partout! Juste dans le rituel quotidien, il y a une foule d'éléments pertinents à la stimulation de votre enfant. Par exemple, dressez la table lors des repas est une forme de stimulation. L'enfant apprend à manipuler des objets, il apprend à différencier la fourchette du couteau, à reconnaître l'emplacement des membres de la famille à la table et, surtout, on le valorise dans le rôle qu'on lui assigne.

La stimulation c'est simple, il s'agit juste de ne pas se rendre coupable si à un moment donné on n'a pas le goût de faire les exercices. C'est aussi de permettre à l'enfant de s'écraser et d'écouter un film s'il en a le goût, mais c'est surtout de trouver un équilibre permettant à tous d'apprécier les bons moments de la vie.

 

Par Jean-François Martin

Professeur en Techniques d'éducation spécialisée

Janvier 1994