Contrairement à ce qu’affirme mon
collègue, il ne faut pas revoir à la baisse les
cours de philosophie; au contraire, il faut maintenir ce qui est
en place en y ajoutant même un autre cours de philosophie
portant sur la science. L’auteur estime pour sa part que
le deuxième cours de philosophie au collégial (Les
conceptions de l’être humain) devrait être
optionnelle et non obligatoire. L’argument est que ce cours
n’est qu’un cours de culture générale
que d’autres disciplines de sciences humaines pourraient
avantageusement remplacées. Je ne suis pas de cet avis.
Je crois que le deuxième cours de philosophie présente
à l’étudiant de niveau collégial des
conceptions de l’être humain élaborées
au cours des âges visant à l’universalité.
Et justement, puisque ces conceptions prétendent à
l’universalité, tout être humain y gagne à
les étudier et à les critiquer. Réfléchissant
dans et par la généralité, l’étudiant
est dès lors en mesure de comprendre les événements
particuliers de l’existence humaine. C’est ce qu’on
veut dire lorsqu’on dit de manière métaphorique
que la philosophie «ouvre l’esprit». Seule la
philosophie permet d’acquérir ce que j’appelle
«l’habileté à la généralité»
(sur ce point, consulter mon texte).
Même celui qui dit que la vérité se trouve
dans les choses particulières n’échappe pas
à la généralité de sa thèse.
Les Grecs, les premiers, ont compris qu’il n’y a pas
de «science» du particulier, mais uniquement de l’universel.
Comme le dit Bertrand Russell : «Poser des questions d’ordre
général est le commencement de la philosophie et
de la science… Le concept de généralité
est originellement grec.» (Bertrand Russell, L’aventure
de la pensée occidentale, Hachette, 1961, p. 14.)
Ce qui me permet de dire, en passant, que la «référence
culturelle» selon laquelle les Grecs sont les inventeurs
de la philosophie est loin d’être banale et doit rester
au programme du premier cours de philosophie, car c’est
un acquis fondamental de l’humanité.
À la réplique qui veut que seule
la philosophie développe la réflexion critique,
l’auteur répond que ce «n’est malheureusement
plus l’apanage de cette discipline depuis l’avènement
des sciences humaines, au tournant du XIXe siècle».
L’auteur escamote cependant trop hâtivement la question
de savoir si le type de réflexion critique que pratique
le praticien des sciences humaines est véritablement le
même que celui que pratique le philosophe. En fait, la réflexion
critique que revendique le philosophe est d’un tout autre
ordre que celle du praticien des sciences humaines. J’ouvre
par exemple un manuel de sociologie servant à l’enseignement
du premier cours de sociologie au collégial (R. Campeau,
M. Sirois, É. Rheault, N. Dufort, Individu et société,
Introduction à la sociologie, 2e édition,
Montréal, gaëtan morin éditeur, 1998). On nous
explique que «nous ne percevons pas le monde dans lequel
nous vivons.» (p. 6) Car «la façon de percevoir
le monde dans lequel nous vivons dépend de nos perceptions
sensorielles, de la connaissance que nous avons de nous-même
et des autres, de notre milieu social d’origine ainsi que
des courants politiques et religieux propres à notre époque.«
«Il est aujourd’hui admis en sciences humaines, lit-on
encore, que ces éléments constituent un voile à
travers lequel nous voyons ou plutôt nous construisons la
réalité.» (ibid.) On comprend ici qu’au
début de son cours le professeur de sociologique doit convaincre
ses étudiants que le monde, tel qu’ils le perçoivent,
est déterminé –voilé/construit -- par
des facteurs sociaux, et que ce que les étudiants «voient»
ce n’est pas «la réalité», mais
un «construit», un artifice – une ombre, dira
merveilleusement Platon dans la fameuse allégorie de la
caverne (La République, livre VII). Le manuel
condamne sans appel le sens commun au profit de la recherche de
facteurs sociaux qui ont permis de le «construire»
et qui permettent en outre d’expliquer les déviations,
les distorsions que le sens commun fait subir à «la
réalité». Voilà ce que la sociologie
enseigne comme réflexion critique : ne vous laissez pas
berner par la réalité telle que vous la voyez car
elle est de part en part construite par divers intérêts
et des facteurs sociaux dont vous n’avez sans doute même
pas conscience!
Le type de réflexion critique pratiquée
par les sciences humaines, tout intéressant qu’il
soit à première vue, reste muet et insatisfaisant
en regard d’un grand nombre de questions qui, pour le philosophe,
doivent être impérativement passées au crible
de la réflexion critique. Entre autres, on fait le présupposé
que la réalité existe et qu’on peut la connaître.
Les sciences humaines et les sciences exactes admettent ce postulat
fondamental. Les scientifiques admettent généralement
ce que les philosophes appellent le «réalisme».
Le réalisme s’oppose à l’«idéalisme».
Le sociologue propose-t-il finalement une forme d’idéalisme?
Si la réalité est «construite» par le
sens commun, comme le dit le manuel, comment est-il possible d’accéder
à la réalité telle qu’elle est en elle-même?
En d’autres mots, «si la façon de percevoir
le monde dans lequel nous vivons dépend de nos perceptions
sensorielles, de la connaissance que nous avons de nous-même
et des autres, etc., comment dès lors avoir accès
à une réalité non-construite par tout cela?
La réalité, enfin, est-elle ou non construite? Mais,
d’abord, qu’est-ce que la réalité?
Si elle existe, comme le présume les sciences humaines,
de quoi est-elle donc constituée? D’observations
faites par les sens? Mais nos sens sont-ils fiables? Tout compte
fait, l’empirisme est-il acceptable comme théorie
de la connaissance? De quoi au juste pouvons-nous être certain?
Si ce n’est pas des sens, peut-on faire confiance à
la raison? C’est ce que pensait Platon qui défend
la position rationaliste contre l’empirisme.
En somme, c’est l’examen critique
de ces questions d'une grande généralité
et de bien d’autres encore qui constitue la réflexion
critique caractéristique de la philosophie. Tout étudiant
qui suit un cours en sciences humaines voudra poursuivre sa réflexion
plus loin, jusqu’au bout, et seule la philosophie lui offre
cette possibilité. Le Québec a choisi d’offrir
cette chance inouïe à sa jeunesse, maintenons cet
acquis inestimable! Les quelques questions soulevées précédemment,
d’ordre «épistémologique», font
regretter amèrement l’ancien deuxième cours
de philosophie aboli en 1994 et qui portait justement sur la science.
Aujourd’hui, où la science a remplacé à
sa manière la religion, il devient plus urgent que jamais
de réfléchir de manière critique sur la science
telle que le propose la réflexion critique de la philosophie.
À l’évidence, le ministre de l’Éducation
devrait ajouter un cours de philosophie sur la science dans le
curriculum actuel au collégial.