La place de la philosophie au cégep doit être revue à la hausse et non à la baisse.
Réaction au texte de Stéphane Courtois, «La place de la philosophie au cégep peut être revue», paru dans Le Devoir du 14 mai dernier.

par

Jean Laberge


Contrairement à ce qu’affirme mon collègue, il ne faut pas revoir à la baisse les cours de philosophie; au contraire, il faut maintenir ce qui est en place en y ajoutant même un autre cours de philosophie portant sur la science. L’auteur estime pour sa part que le deuxième cours de philosophie au collégial (Les conceptions de l’être humain) devrait être optionnelle et non obligatoire. L’argument est que ce cours n’est qu’un cours de culture générale que d’autres disciplines de sciences humaines pourraient avantageusement remplacées. Je ne suis pas de cet avis. Je crois que le deuxième cours de philosophie présente à l’étudiant de niveau collégial des conceptions de l’être humain élaborées au cours des âges visant à l’universalité. Et justement, puisque ces conceptions prétendent à l’universalité, tout être humain y gagne à les étudier et à les critiquer. Réfléchissant dans et par la généralité, l’étudiant est dès lors en mesure de comprendre les événements particuliers de l’existence humaine. C’est ce qu’on veut dire lorsqu’on dit de manière métaphorique que la philosophie «ouvre l’esprit». Seule la philosophie permet d’acquérir ce que j’appelle «l’habileté à la généralité» (sur ce point, consulter mon texte). Même celui qui dit que la vérité se trouve dans les choses particulières n’échappe pas à la généralité de sa thèse. Les Grecs, les premiers, ont compris qu’il n’y a pas de «science» du particulier, mais uniquement de l’universel. Comme le dit Bertrand Russell : «Poser des questions d’ordre général est le commencement de la philosophie et de la science… Le concept de généralité est originellement grec.» (Bertrand Russell, L’aventure de la pensée occidentale, Hachette, 1961, p. 14.) Ce qui me permet de dire, en passant, que la «référence culturelle» selon laquelle les Grecs sont les inventeurs de la philosophie est loin d’être banale et doit rester au programme du premier cours de philosophie, car c’est un acquis fondamental de l’humanité.

À la réplique qui veut que seule la philosophie développe la réflexion critique, l’auteur répond que ce «n’est malheureusement plus l’apanage de cette discipline depuis l’avènement des sciences humaines, au tournant du XIXe siècle». L’auteur escamote cependant trop hâtivement la question de savoir si le type de réflexion critique que pratique le praticien des sciences humaines est véritablement le même que celui que pratique le philosophe. En fait, la réflexion critique que revendique le philosophe est d’un tout autre ordre que celle du praticien des sciences humaines. J’ouvre par exemple un manuel de sociologie servant à l’enseignement du premier cours de sociologie au collégial (R. Campeau, M. Sirois, É. Rheault, N. Dufort, Individu et société, Introduction à la sociologie, 2e édition, Montréal, gaëtan morin éditeur, 1998). On nous explique que «nous ne percevons pas le monde dans lequel nous vivons.» (p. 6) Car «la façon de percevoir le monde dans lequel nous vivons dépend de nos perceptions sensorielles, de la connaissance que nous avons de nous-même et des autres, de notre milieu social d’origine ainsi que des courants politiques et religieux propres à notre époque.« «Il est aujourd’hui admis en sciences humaines, lit-on encore, que ces éléments constituent un voile à travers lequel nous voyons ou plutôt nous construisons la réalité.» (ibid.) On comprend ici qu’au début de son cours le professeur de sociologique doit convaincre ses étudiants que le monde, tel qu’ils le perçoivent, est déterminé –voilé/construit -- par des facteurs sociaux, et que ce que les étudiants «voient» ce n’est pas «la réalité», mais un «construit», un artifice – une ombre, dira merveilleusement Platon dans la fameuse allégorie de la caverne (La République, livre VII). Le manuel condamne sans appel le sens commun au profit de la recherche de facteurs sociaux qui ont permis de le «construire» et qui permettent en outre d’expliquer les déviations, les distorsions que le sens commun fait subir à «la réalité». Voilà ce que la sociologie enseigne comme réflexion critique : ne vous laissez pas berner par la réalité telle que vous la voyez car elle est de part en part construite par divers intérêts et des facteurs sociaux dont vous n’avez sans doute même pas conscience!

Le type de réflexion critique pratiquée par les sciences humaines, tout intéressant qu’il soit à première vue, reste muet et insatisfaisant en regard d’un grand nombre de questions qui, pour le philosophe, doivent être impérativement passées au crible de la réflexion critique. Entre autres, on fait le présupposé que la réalité existe et qu’on peut la connaître. Les sciences humaines et les sciences exactes admettent ce postulat fondamental. Les scientifiques admettent généralement ce que les philosophes appellent le «réalisme». Le réalisme s’oppose à l’«idéalisme». Le sociologue propose-t-il finalement une forme d’idéalisme? Si la réalité est «construite» par le sens commun, comme le dit le manuel, comment est-il possible d’accéder à la réalité telle qu’elle est en elle-même? En d’autres mots, «si la façon de percevoir le monde dans lequel nous vivons dépend de nos perceptions sensorielles, de la connaissance que nous avons de nous-même et des autres, etc., comment dès lors avoir accès à une réalité non-construite par tout cela? La réalité, enfin, est-elle ou non construite? Mais, d’abord, qu’est-ce que la réalité? Si elle existe, comme le présume les sciences humaines, de quoi est-elle donc constituée? D’observations faites par les sens? Mais nos sens sont-ils fiables? Tout compte fait, l’empirisme est-il acceptable comme théorie de la connaissance? De quoi au juste pouvons-nous être certain? Si ce n’est pas des sens, peut-on faire confiance à la raison? C’est ce que pensait Platon qui défend la position rationaliste contre l’empirisme.

En somme, c’est l’examen critique de ces questions d'une grande généralité et de bien d’autres encore qui constitue la réflexion critique caractéristique de la philosophie. Tout étudiant qui suit un cours en sciences humaines voudra poursuivre sa réflexion plus loin, jusqu’au bout, et seule la philosophie lui offre cette possibilité. Le Québec a choisi d’offrir cette chance inouïe à sa jeunesse, maintenons cet acquis inestimable! Les quelques questions soulevées précédemment, d’ordre «épistémologique», font regretter amèrement l’ancien deuxième cours de philosophie aboli en 1994 et qui portait justement sur la science. Aujourd’hui, où la science a remplacé à sa manière la religion, il devient plus urgent que jamais de réfléchir de manière critique sur la science telle que le propose la réflexion critique de la philosophie. À l’évidence, le ministre de l’Éducation devrait ajouter un cours de philosophie sur la science dans le curriculum actuel au collégial.