DOSSIER / L’abolition annoncée du réseau collégial

L’étude de la philosophie au collégial :
un petit pas pour l’étudiant, mais un pas de géant pour la société*

par

Jean Laberge
jlaberge@cvm.qc.ca

«Quand on est jeune il ne faut pas hésiter à s'adonner à la philosophie,
et quand on est vieux il ne faut pas se lasser d'en poursuivre l'étude.»
Épicure, Lettre à Ménécée

Introduction

Ceux et celles qui ont suivi, fin-novembre dernier, les nombreuses réactions entourant le rapport Bédard(1) proposant l’abolition des cégeps, savent que ces réactions furent unanimes : «Inacceptable! Totalement en désaccord!» Et les raisons invoquées furent nombreuses et sérieuses. Le rapport Bédard , appuyé par la Fédération des commissions scolaires du Québec (FCSQ), propose, en gros, une réorganisation du système d’éducation actuel en ajoutant à la formation secondaire une sixième année débouchant sur un premier cycle universitaire de quatre ans. À mon avis, l’objection fatale contre le rapport Bédard est venue du sociologue Guy Rocher, un des auteurs du rapport Parent(2). D’après le sociologue, «l’abolition du collégial au Québec aurait comme conséquence immédiate un taux de décrochage universitaire plus grand.» En fait, toujours selon Guy Rocher, les cégeps offrent une période de transition entre le secondaire et l’université afin de permettre aux étudiants de s’orienter et de s’adapter à une nouvelle étape de leur vie. De plus, puisque les professeurs à l’université sont requis de s’engager dans la recherche, peu d’entre eux sont en mesure de répondre aux besoins d’orientation des jeunes adultes. En conséquence, les professeurs de niveau collégial ont développé un sens de la pédagogie adaptée pour la clientèle collégiale propre à l’âge des 17-18 ans. En somme, la proposition du rapport Bédard d’un passage du secondaire directement à l’université constitue une marche trop haute à franchir qui aurait pour conséquence davantage de décrochage. Les économies que l’on souhaiterait réaliser de cette façon seraient réinvesties dans des mesures de lutte contre le décrochage. L’argumentation du rapport Bédard est donc parfaitement incohérente.
Une des raisons qui ont amené l’existence des cégeps tient toujours: ils offrent nos jeunes adultes une période de transition entre le secondaire et l’université afin de leur permettre de s’orienter et de s’adapter à une nouvelle forme de pédagogie.

À mon avis, le débat entourant le rapport Bédard a le mérite de nous redire les raisons qui font que le collégial occupe un créneau nécessaire dans le système éducatif. C’est aussi l’occasion de convaincre nos concitoyens qui ne partagent pas ces raisons. En démocratie, il ne faut pas se surprendre que nos contradicteurs ne comprennent pas du premier coup nos raisons de sorte qu’il nous faille faire preuve de patience en les répétant parfois jusqu’à satiété.
Quelques raisons de prescrire l’étude de la philosophie au collégial
Il convient, je crois, de nous redire en particulier pourquoi l’étude de la philosophie est nécessaire et bénéfique à la formation d’un jeune adulte.

Je dirais, d’abord, que la philosophie est la discipline de l’excellence: elle veut porter à son plein épanouissant les capacités humaines. La philosophie a vu le jour dans une civilisation, la Grèce ancienne, où le désir de découvrir était viscérale. (C’est ce que pourrait vouloir dire la racine «philo-», désirer, aspirer ardemment à, etc.) Cette civilisation, dont nous sommes tous les héritiers, repoussait systématiquement les limites de la connaissance. Les mathématiques existaient avant les Grecs. C'est vrai. Mais les Grecs sont les premiers à exiger une approche rationnelle qui aboutira aux Éléments d'Euclide. Aujourd'hui encore nous restons stupéfaits devant les réalisations des Grecs. Les Grecs firent peser sur toute connaissance une exigence élevée hautement formatrice.

À cet égard, je reprendrais le mot du philosophe britannique, John Stuart Mill (1806-1873) : « L’élève auquel on ne demande jamais que ce qu’il peut faire ne fera jamais tout ce qu’il peut. » Mill parlait en connaissance de cause. Car, si un jeune a été poussé jusqu’au bout de ses limites sur le plan de l’éducation, c’est bien Mill. On sait que son père, James Mill, fut son éducateur et qu’il ne le lâche pas d’un poil : à trois ans, il fut initié au grec; à six ans, il connaissait bien l’histoire de Rome; à dix ans, il avait lu une quantité phénoménal d’ouvrages classiques et modernes; à quatorze ans, il connaissait l’économie et la logique… Il va de soi que nos élèves ne sont pas tous de la trempe de Mill. Cela ne nous donne pas le droit de les bichonner pour autant. Et il va de soi qu'il ne s'agit pas d'inculquer aux étudiants une masse de connaissances. Nous devons les interpeller à se dépasser, en particulier dans le domaine de la connaissance, de toute connaissance quelle qu'elle soit, et la philosophie est la discipline qui permet de se dépasser.

Le jeune adulte qui fait l’étude de la philosophie développe l’excellence de lui-même. Ce qui ne l’empêchera pas, au contraire, de reconnaître ses désolantes limites. Comme disait Xénophon dans ses Mémorables: «Connais toi toi-même et reconnais ton ignorance.» Il y a même une voie de l’excellence dans l’Antiquité -- le scepticisme(3) -- à laquelle personnellement je souscris -- qui place l’excellence dans l’abolition de toute croyance afin qu’advienne la claire vision de toute chose et, de la sorte, la paix. On aurait tort de voir dans cette voie de l’excellence celle de la facilité. Au contraire. Pyrrhon d’Élis, Carnéade de Cyrène, Énésidème, Sextus Empiricus, poussèrent à leurs extrémités les arguments opposés sur tout sujet, soucieux d’argumenter à force égale sur un même sujet. On ne naît pas sceptique; on le devient. C’est fort exigeant. David Hume (1711-1776), le sceptique moderne, rejetait comme non-viable le «pyrrhonisme», le scepticisme des anciens(4).

Quelles sont les capacités que développe l’étude de la philosophie? À ce propos, je voudrais reprendre, de façon libre, les intentions éducatives qui sous-tendent l’enseignement de la philosophie, telles qu’elles sont explicitées dans le devis ministériel concernant le premier cours de philosophie au collégial (le cours «Philosophie et rationalité»). Ces intentions éducatives sont au nombre de trois:

1. L'étude de la philosophie vise la formation de la personne pour elle-même. Ce que cela veut dire, c’est que l’étude de la philosophie forme le jeune adulte à la réflexion critique et méthodique sur des questions qui préoccupent les êtres humains depuis toujours dans leur quête de sens ou de vérité. L’étude de la philosophie l’habitue à revenir sur sa façon de penser afin d’en considérer le bien fondé. En conséquence, les cours de philosophie rendent l'étudiant apte à interroger les évidences et à nuancer sa réflexion.
2. Cette réflexion critique et méthodique s’est donnée en Occident pour point d’appui l’exercice de la raison dans l'étude des questions fondamentales (sens et vérité). A cette fin, le premier cours de philosophie doit transmettre des connaissances sur les œuvres produites par les premiers philosophes (le Grecs).
3. La philosophie tend vers des réponses universelles. En conséquence, les cours de philosophie développent chez l'étudiant l'aptitude à la pensée abstraite.

En (1), par l’étude de la philosophie, le jeune adulte apprend à reconnaître et à exercer une réflexion critique et méthodique sur des questions fondamentales de sens. Ce qu’on doit entendre par réflexion critique et méthodique, c’est l’habileté, sur un sujet donné, d’identifier les raisons pour et contre. En somme, ce type de réflexion veut développer l’esprit critique qu’on peut caractériser comme le juste milieu entre le «dogmatisme» («j’ai raison, et vous ne me ferai pas changer d’avis, quelles que soient vos raisons») et la crédulité («je crois tout ce qu’on me dit»). L’esprit critique favorise l’ouverture d’esprit. Celui et celle qui fait preuve d’esprit critique est capable de se distancier de ses idées, opinions, ainsi que des idées reçues, et même d’entrevoir la possibilité qu’il ou qu’elle ait tort ; il ou elle peut même entreprendre une démarche visant à se réfuter!

En (2), l’étudiant apprend, par l’étude des textes de la tradition gréco-romaine, que la réflexion critique et méthodique a été initiée dans l’Antiquité et que cette réflexion a produit un nombre impressionnant d’œuvres philosophiques qui méritent d’être étudiées.

Bertrand Russell (1872-1970) a déjà écrit ce qui suit : «Poser des questions d’ordre général est le commencement de la philosophie et de la science… Le concept de généralité est originellement grec.»(5) Russell a tout à fait raison. Au tout début de la philosophie, les philosophes de la cité de Milet – Thalès, Anaximandre et Anaximène – se demandaient : «De quoi toutes choses sont faites ?» Thalès répondait : «Toute chose est fait d’eau». C’est-à-dire, d’après Thalès, si quelque chose, x, existe, alors x est fait d’eau. Exemples : si Zeus existe, alors il est fait d’eau ; les volcans sont également faits d’eau, l’homme, l’âme, etc., sont faits d’eau. Comme on le voit, l’énoncé de Thalès «si quelque chose, x, existe, alors x est fait d’eau» vaut universellement. Thalès énonce en somme un principe général (en grec : archè). Évidemment, il peut paraître étrange et exagéré de soutenir une idée pareille, malgré que les observations paraissent donner raison à Thalès : l’eau s’évapore sous l’action du soleil ; la brume s’élève pour former les nuages, lesquels sont à nouveau dissous sous forme de pluie. Bref, une même substance reste la même sous différents états. Ce qu’il importe de noter dans le cas de Thalès et de tous les autres, c’est qu’ils souscrivent implicitement à un certain nombre de principes «méthodologiques» (ou «métaphilosophiques») valant autant pour la science et que la philosophie (les deux disciplines étant à cette époque confondues). Ces principes méthodologiques constituent ce que nous appelons la pensée rationnelle. Ce sont des principes de rationalité. Voyons quelques-uns de ces principes :

1. Principe d’INTELLIGIBILITÉ de la réalité («réalisme philosophique»)
Évidemment, la réalité qui nous entoure existe : c’est le réalisme philosophique. De plus, elle est intelligible. Grâce à son intelligence, l’être humain est en mesure de comprendre la réalité complexe.
2. Principe du recours à l’EXPÉRIENCE SENSIBLE («empirisme»)
Toute explication, comme toute bonne argumentation, doit être compatible avec l’expérience sensible que l’être humain est en mesure de faire de la réalité. C’est l’«empirisme». Une bonne explication doit s’en tenir à des causes naturelles observables par les cinq sens.
3. Principe de SIMPLICITÉ
Une bonne explication doit être simple. C-à-d que ce qui est complexe doit être réduit à quelque chose de plus simple, de sorte que l’intelligence humaine puisse comprendre ce qui lui apparaît complexe.
4. Principe de la PUISSANCE EXPLICATIVE
Une bonne explication doit avoir une puissance explicative. C-à-d l’explication doit pouvoir expliquer le plus de choses possibles. Plus une explication explique de choses, plus elle est bonne.
5. Principe d’UNIVERSALITÉ
Une bonne explication ou argumentation doit être universelle. L’explication ne vaut pas seulement pour tel cas particulier (tel tremblement de terre, ou tel éclair, voulu soi-disant par Zeus ou Poséidon), mais pour tous les cas du genre : tous les tremblements de terre, tous les éclairs, etc., s’expliquent de la même manière. L'universalité d'une explication devient une loi de la nature. La mythologie ne permet pas de déboucher sur de telles lois.
6. Principe de CAUSALITÉ : « Tout effet a une cause.»
Tout phénomène est l’effet résultant d’une cause antérieure, laquelle constitue l’explication de l’effet. Une bonne explication doit identifier une cause naturelle, observable, à un phénomène donné. (empirisme, voir le principe 2, plus haut)
7. Principe de COHÉRENCE
Une explication ou une argumentation doit être cohérente, c-à-d non-contradictoire. Exemple si un récit mythique dit : «Il passa beaucoup de temps avant que le Temps n’existe.», il est contradictoire : le récit dit que le temps existait avant qu’il existe…

Certains me répliqueront que l’attribution de ces principes de rationalité aux premiers philosophes grecs est totalement anachronique. (Je concède qu’il est un peu fort de qualifier le principe 2 d’«empirisme», du moins au sens où nous l’entendons depuis l’époque moderne, à savoir que toute connaissance provient de l’expérience. Mais j’entends ici seulement l’idée qu’un grand nombre de nos connaissances doit être expérimenté via les sens.) Ils ont peut-être raison.(6) Quoi qu’il en soit, on a là, à mon avis, un certain nombre de principes (et la liste reste ouverte) qui permettent d’expliciter à l’étudiant ce qu’on doit entendre par «pensée rationnelle», ou simplement, «rationalité». À mon avis, l’admission de l’ensemble de ces principes, ou d’une partie d’entre eux, permet de distinguer la démarche philosophique et scientifique de la démarche religieuse. Par ailleurs, je concède que cette reconstruction du concept de «rationalité» est contestée, car il se trouve des auteurs qui revendiquent pour le «mythe» une «rationalité» qui lui serait propre, différente de la «rationalité» philosophique et scientifique ; d’autres, par ailleurs, disent qu’il y a beaucoup du «mythe» dans la philosophie et la science. Peut-être. Ce débat est d’ordre universitaire. À mes yeux, l’important c’est que l’étudiant soit d’abord informé de ce qu’est la pensée rationnelle et, ensuite, des débats qu’elle suscite encore aujourd’hui.
Russell disait encore que les hommes préfèrent mourir plutôt que de réfléchir -- c’est d’ailleurs ce que la plupart d’entre eux font.(7) Certes, le jeune adulte qui, pour une raison ou une autre, n’a pas eu la chance d’étudier la philosophie au collégial, ne mourra sans doute pas plus rapidement que celui ou celle qui en aura fait l’étude. Mais, comme disait Goethe : «Qui ne sait pas tirer les leçons de 3 000 ans vit seulement au jour le jour.» Avec les cours de philosophie au collégial, le jeune adulte s’ouvre pour ainsi dire à nouveau à l’histoire, au temps, à la mort, à la pensée, bref, au sens de toute chose. Tout en étant pareil, le monde lui apparaît nouveau, différent. Une nouvelle direction est donnée à son existence. L'étudiant y gagne une perception de lui-même, une connaissance de soi, qu’il n’avait jamais soupçonnée. C’est là le sens de l’adage de Delphes que Socrate faisait sien : «Connais-toi toi-même» (Gnôti seauton). Nous voulons nous comprendre, jeune comme plus âgé. Nous sommes des êtres mystérieux. La philosophie, discipline de l’excellence, formant l’esprit critique, visant l’universel, permet de combler ce désir impérieux.

Certes, en étudiant la philosophie, le jeune adulte n’apprendra pas la Vérité. Mais, plus essentiellement, il sera outillé pour se lancer à sa quête. Peut-être qu’à la sortie du cégep ses cours de philosophie lui paraîtront comme un petit pas ne menant nulle part. Plus tard, sans doute, il comprendra que ses cours représentaient un pas géant non seulement pour lui-même mais pour la société qui lui a permis d’étudier la philosophie. Sur ce dernier point, je me permets de renvoyer mon lecteur à l’excellent article de mon collègue du cégep de St-Jérôme, Pierre Talbot(5), dans lequel il démontre que la démocratie, reposant sur les valeurs de liberté et d’égalité, ne sont pas réalisables sans l’apprentissage de la philosophie qui seule permet un processus de distanciation critique. L’étude de la philosophie au collégial constitue un petit pas pour l’étudiant, mais c'est un pas de géant pour la société.

 

NOTES

*Ce texte est la version légèrement amplifiée et remaniée de celui paru dans le Bulletin de la Société de Philosophie du Québec, volume 30, no 1, hiver 2004.
(1) Pour un extrait du dit rapport préparé par Denis Bédard, Propositions de réorganisation pour améliorer la performance du système d’éducation au Québec, voir Le Devoir du 28 novembre 2003.
(2) Voir Le Devoir, édition du 5 décembre 2003.
(3) Qu’on appelait «pyrrhonisme» jusqu’à l’époque moderne. Voir Richard H. Popkin, L’histoire du scepticisme d’Érasme à Spinoza, (PUF, 1995).
(4) Voir David Hume, Enquête sur l’entendement humain, section XII. À mon avis, le scepticisme moderne, «académique» comme l’appelle et le défend Hume, est une version affadie, essentiellement épistémologique, décapitée de la dimension éthique fondamentale que comportait le pyrrhonisme ancien. Voir mon article, «Plaidoyer pour l’enseignement du pyrrhonisme», dans mon site internet.
(5) Bertrand Russell, L’aventure de la pensée occidentale, Hachette, 1961, p. 14.
(6) Ce point mériterait évidemment à lui seul un long commentaire. Disons simplement que notre connaissance des «présocratiques» dépend lourdement d’Aristote, lequel ne vise pas à comprendre ses prédécesseurs, mais à confirmer ses propres théories. Il n’est pas du tout certain que Thalès, par exemple, était à la recherche d’un archè, d’un principe qui serait la «cause matérielle» de toute chose. Et il semble que la question centrale de Thalès n’était pas, comme le croit Russell et de bien d’autres avant lui dont le premier Aristote, «De quoi toutes choses sont faites?», mais bien «Quelle est la source de toutes choses?». Voir Richard H. Mickirahan, Philosophy Before Socrates (Hackett, 1994, chapitre 4).
(7) Je n'ai pas été en mesure de retracer la référence du mot de Russell.
(8) Pierre Talbot, «La formation générale au cégep. – Étrange aux yeux des élèves, indispensable à notre société.» Le Devoir, édition du vendredi 5 septembre 2003.

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