Après un temps de deuil, Criton ne se
sent désormais plus accablé par la mort de celui
qui fut son grand ami et celui de tous les Athéniens. Aujourd’hui,
Criton revient librement sur les derniers moments passés
en compagnie de son fidèle ami avant que celui-ci avale
la potion létale. En une matinée de mai 399 avant
notre ère, Criton avait rendu une dernière visite
à Socrate, bien déterminé à convaincre
son ami têtu à accepter l’évasion. Mais
rapidement l’émotivité eut raison de la détermination
de Criton, et il fut incapable de tenir tête à Socrate
qui, dans les circonstances, demeura étonnamment lucide.
Criton quitta la prison avec la mort dans l’âme. La
prosopopée des Lois d’Athènes avait littéralement
anéanti toutes ses velléités. Criton se rappela
en particulier les derniers mots de leur entretien :
Socrate - Tout ce que tu diras maintenant, par
conséquent, ne pourra, je le crains, me faire changer d’avis.
Essaie, cependant, si tu crois avoir une chance.
Criton - Non, Socrate, je n’ai rien à ajouter.
Socrate - Alors, ne parlons plus de cela. Je ne m’évade
pas. Suivons plutôt la voie de la raison, celle que le dieu
nous indique.(1)
Après donc ces années de deuil,
Criton retrouve enfin ses esprits. Il a repassé dans son
esprit les arguments de Socrate. Il a mûrement réfléchi
en particulier à l’argumentation des Lois athéniennes.
Il a passé au crible de l’examen critique les arguments
en question, comme d’ailleurs Socrate le lui recommandait.
Criton est donc aujourd’hui en mesure d’opposer à
Socrate des contre-arguments qui auraient peut-être convaincu
Socrate de surseoir à sa décision d’accepter
la mort. Voici ces contre-arguments.
1.- Socrate est incohérent avec lui-même
touchant la justice.
Socrate a toujours prétendu ne rien savoir concernant la
vertu , la justice en particulier. Or en énonçant
les principes de justice, comme il le fait dans le Criton (49a),
Socrate admet qu’il sait au contraire très bien ce
qu’est la justice. Socrate est donc incohérent.
2.- Le quatrième principe de justice
n’est pas toujours juste
Rappelons d’abord que c’est sur ce principe de justice
que se fonde l’argument principal de la prosopopée
des Lois athéniennes. C’est celui du « contrat
». Cet argument dit en effet qu’en s’évadant,
Socrate brise injustement une entente juste contractée
par lui avec l’État athénien. L’État
l’a éduqué, élevé, nourri, etc.
De plus, Socrate est toujours demeuré à Athènes
et n’a jamais critiqué l’État athénien.
Donc, Socrate aurait reconnu que les lois athéniennes sont
justes ; il s’est donc engagé à les respecter
et à leur obéir. En s’évadant pour
sauver sa vie, il rompt ce contrat. Socrate contreviendrait donc
au principe suivant lequel si on s’entend sur quelque chose
de juste, on doit tenir sa parole et faire ce qui est juste. Or
ce principe n’est pas (toujours) valable. Certes, il est
juste de tenir ces promesses, mais pas toujours quand cela est
injuste. Prenons l’exemple suivant. Après une dure
journée de labeur, vous convenez, vous et compagnon de
travail, de vous partager une pizza en partageant son coût,
moitié-moitié. Cela vous paraît juste. Mais,
une fois la pizza arrivée, votre compagnon décide
qu’il a trop faim pour la partager avec vous. De plus, il
vous demande de respecter votre entente en payant la moitié
du prix, telle que convenue. Est-ce juste ? – Non, pas du
tout. Vous n’avez pas à payer votre part quand on
vous prive du bien pour lequel vous payer. Pourtant, c’est
ce à quoi vous enjoint le quatrième principe de
justice. Donc, même en supposant qu’il y ait eu bel
et bien une espèce de « contrat » entre Socrate
et les Lois athéniennes (ce qu’on peut contester,
voir le contre-argument 3 qui suit), en étant condamné
injustement par le tribunal athénien, Socrate subit une
injustice car le tribunal ne remplit pas son « contrat »,
à savoir rendre des sentences justes. Signerait-on un contrat
où, si l’on est condamné injustement, il faut
subir quand même la peine de mort? Absolument pas !
3.- Il n’y a pas de « contrat
» entre Socrate et l’État athénien.
En fait, soyons clair, à aucun moment, Socrate n’a
« signé » de contrat avec l’État
athénien. Bien sûr, Socrate est resté à
Athènes pendant toute sa vie. Mais du fait qu’un
citoyen demeure à endroit donné pendant toute sa
vie, on ne peut pas conclure qu’il s’engage implicitement
ou tacitement, par «contrat», à respecter les
lois de cette cité. La grande majorité des Athéniens
n’étaient pas en mesure, matériellement et
économiquement, de quitter Athènes. Ils ne possèdent
presque rien ou pas grand chose. Par ailleurs, il n’y a
pas de « contrat » en bonne et dû forme puisqu’il
n’y a pas de loi qui en assure la prévalence et qui
prévoit des peines lorsque le contrat n’est pas respecté.
Or il n’y avait pas à Athènes une telle loi
assurant le « contrat social » entre les citoyens
et les lois.
4.- L’argument du «contrat» des Lois
athéniennes est paternaliste.
L’argument du contrat repose sur une analogie boiteuse,
un sophisme en somme, celui de la fausse-analogie. L’État
n’est en aucune façon comparable à un «bon
papa» de famille auquel les enfants-citoyens doivent obéissance.
Le Socrate de Platon se fait une conception ‘paternaliste’
de l’État. La conception moderne et libérale
de l’État considère plutôt l’État
comme une création de ses membres qui, antérieurement
à lui, sont réputés libres et autonomes.
Selon la conception moderne et libérale, l’État
sert les fins des membres, et non l’inverse.
5.- L’argument de la ‘viabilité’
de système judiciaire ne tient pas.
Il est ridicule de croire que si Socrate s’était
évadé, le système légal athénien
se serait écroulé. Évidemment, l’argument
a plus de poids s’il est généralisé
: si tous les citoyens condamnés devaient ne pas purger
leur peine, effectivement le système judiciaire s’écroulerait.
Mais même à ce compte, l’argument ne tient
pas. Car si un citoyen est condamné injustement, il est
juste qu’il ne purge pas sa peine, car il est innocent.
Tant pis si cela affecte le système pénal, car il
est absolument souhaitable que la justice triomphe. Si les condamnés
sont tous condamnés injustement, n’est-il pas juste
qu’ils cherchent à causer un tort irréparable
à ce système pénal en s’évadant
? Ne serait-ce pas leur devoir (car c’est ce qui est juste)
de chercher à renverser le dit système ?
6.- Les lois commettent une injustice
en laissant faire une injustice.
Les Lois athéniennes disent en 54c du texte du Criton:
« En nous quittant condamné injustement, non par
les Lois, mais par les hommes…». Les Lois athéniennes
reconnaissent donc explicitement que Socrate a été
victime d’une injustice. Or en ne faisant rien pour réparer
cette grave injustice, qui entraîne la mort d’un innocent,
les lois commettent un tort envers Socrate et, donc, une injustice.
Les Lois ne sont donc pas justes. De plus, en commettant une injustice,
les lois ne réalisent pas qu’elles se font plus de
mal à elles-mêmes qu’il n’en est fait
à Socrate, du moins, si l’on en juge d’après
le cinquième principe de justice («Celui qui commet
une injustice se fait du mal à lui-même (49a).) En
fait, les Athéniens – qui sont les seuls auteurs
de leurs lois – vont regretter d’avoir tué
Socrate. Aussi, ils modifieront par la suite les lois.
8. En s’enfuyant, Socrate ne répond
pas à une injustice par une injustice, mais dénonce
une injustice.
Puisque les lois sont injustes en ne faisant rien pour rétablir
l’injustice, il est juste de les dénoncer. Par son
évasion, Socrate aurait pu plaider pour réformer
les lois et les institutions civiles et criminelles athéniennes.
Mais Socrate ne semble pas avoir eu ce courage.
9.- L’image de la nature des lois que nous propose
Platon est une image trompeuse, voire dangereuse.
L’image qui se dégage du discours des Lois athéniennes
dans le Criton est celle d’entités bonnes, abstraites,
éternelles. On y reconnaît bien là le réalisme
métaphysique de Platon. Si une injustice est commise, comme
dans le cas de Socrate, ce ne sont pas les lois qui doivent être
mises en cause, dit le Criton (54b), mais les hommes qui, eux,
sont imparfaits et soumis à la mouvance de l’opinion.
Or les lois sont des inventions humaines, tout comme les sentences
rendues par les juges. À ce titre les lois sont imparfaites.
Il est facile d’imposer des lois injustes parce qu’elles
seraient soi-disant bonnes de toute éternité. (Comme
dirait Wittgenstein , une image ensorcelle ici notre pensée.)
10.- Les Lois athéniennes font
appel au «qu’en dira-t-on». Socrate est incohérent
en ce qu’il ne pratique pas ce qu’il prêche
par ailleurs.
Socrate convainc Criton que lorsqu’on se demande ce qu’il
faut faire, il ne faut pas tenir compte de l’opinion du
grand nombre, seul compte «ce que dira celui qui s’y
connaît à propos de ce qui est juste et injuste.
» (48a) Qui est donc cet expert en justice ? Socrate ? Il
faut en douter, puisque Socrate ne prétend pas connaître
la justice. Les Lois ? On peut le penser dans le contexte. Or
les lois précisent que si Socrate s’enfuit et s’exile
en Thessalie, la population de cette cité le jugera et
insinuera des choses perfides à son égard (53e).
Or personne en Thessalie ne saura exactement les tenants et les
aboutissants de l’injuste condamnation de Socrate, ainsi
que tout de la question de savoir s’il était juste
ou non de s’évader. En d’autres termes, Socrate
aurait dû ne pas tenir compte de l’argument des Lois
athéniennes sur ce point, car cette argumentation fait
appel à l’opinion de la population de Thessalie qui
ne connaît sans doute rien quant à ce qui est juste
ou injuste. Ici, Socrate prend en compte le « qu’en
dira-t-on », ce qu’il avait condamné précédemment
(en 46b et suivantes).
11.- Socrate est incohérent en
ce qu’il clame, d’une part, que les lois sont justes
et, d’autre part, que la divinité est supérieure
en justice aux lois.
Dans l’Apologie de Socrate (29d), Socrate avoue
à ses juges que s’ils l’acquittent à
la condition qu’il ne pratique plus la philosophie, Socrate
aurait malgré tout continué à philosopher
car il croit qu’il est plus juste d’obéir à
la divinité qu’aux lois. En fait, on peut penser
que, peu importe les arguments avancés par les Lois athéniennes,
si le démon de Socrate lui avait dicté de s’enfuir,
Socrate se serait enfui. Faut-il penser par ailleurs que, puisque
son démon soit demeuré muet, il était juste
que Socrate reste en prison ? Mise à part la possibilité
que le fameux démon de Socrate soit une pure illusion,
il reste que, comme on l’a établi précédemment,
les Lois athéniennes sont injustes. Il s’ensuit que,
si les Lois athéniennes sont injustes, et que si le démon
est juste, ce dernier aurait dû inciter Socrate à
s’enfuir. Mais il ne l’a pas fait. La conclusion est
que, puisque les Lois athéniennes sont injustes, le démon
de Socrate l’est aussi.
Voilà quelques-uns des arguments que
Criton auraient pu faire valoir à Socrate. Vraisemblablement,
Socrate aurait dû s’évader, non pas pour sauver
sa peau, mais simplement par justice. Mais Socrate ne l’a
pas fait. C’est triste à dire, mais Socrate a simplement
manqué de courage.
NOTES
(1)
Platon, Criton, 54d.
(2) Voir Platon, Ménon 71b : « (Socrate
parle:) En cette matière ?la connaissance de vertu?, je
partage la misère de mes concitoyens, et je me blâme
moi-même de ne rien savoir, rien du tout, de la vertu; or
si je ne sais pas ce qu’est la vertu, comment pourrais-je
savoir quoi que ce soit d’elle? » (trad. Monique Canto-Sperber,
Garnier-Flammarion, 1991, p. 126.)
(3) Voir Ludwig
Wittgenstein, Investigations philosophiques, #109.