Criton revisité

par
Jean Laberge


Après un temps de deuil, Criton ne se sent désormais plus accablé par la mort de celui qui fut son grand ami et celui de tous les Athéniens. Aujourd’hui, Criton revient librement sur les derniers moments passés en compagnie de son fidèle ami avant que celui-ci avale la potion létale. En une matinée de mai 399 avant notre ère, Criton avait rendu une dernière visite à Socrate, bien déterminé à convaincre son ami têtu à accepter l’évasion. Mais rapidement l’émotivité eut raison de la détermination de Criton, et il fut incapable de tenir tête à Socrate qui, dans les circonstances, demeura étonnamment lucide. Criton quitta la prison avec la mort dans l’âme. La prosopopée des Lois d’Athènes avait littéralement anéanti toutes ses velléités. Criton se rappela en particulier les derniers mots de leur entretien :

Socrate - Tout ce que tu diras maintenant, par conséquent, ne pourra, je le crains, me faire changer d’avis. Essaie, cependant, si tu crois avoir une chance.
Criton - Non, Socrate, je n’ai rien à ajouter.
Socrate - Alors, ne parlons plus de cela. Je ne m’évade pas. Suivons plutôt la voie de la raison, celle que le dieu nous indique.
(1)

Après donc ces années de deuil, Criton retrouve enfin ses esprits. Il a repassé dans son esprit les arguments de Socrate. Il a mûrement réfléchi en particulier à l’argumentation des Lois athéniennes. Il a passé au crible de l’examen critique les arguments en question, comme d’ailleurs Socrate le lui recommandait. Criton est donc aujourd’hui en mesure d’opposer à Socrate des contre-arguments qui auraient peut-être convaincu Socrate de surseoir à sa décision d’accepter la mort. Voici ces contre-arguments.


1.- Socrate est incohérent avec lui-même touchant la justice.
Socrate a toujours prétendu ne rien savoir concernant la vertu , la justice en particulier. Or en énonçant les principes de justice, comme il le fait dans le Criton (49a), Socrate admet qu’il sait au contraire très bien ce qu’est la justice. Socrate est donc incohérent.

2.- Le quatrième principe de justice n’est pas toujours juste
Rappelons d’abord que c’est sur ce principe de justice que se fonde l’argument principal de la prosopopée des Lois athéniennes. C’est celui du « contrat ». Cet argument dit en effet qu’en s’évadant, Socrate brise injustement une entente juste contractée par lui avec l’État athénien. L’État l’a éduqué, élevé, nourri, etc. De plus, Socrate est toujours demeuré à Athènes et n’a jamais critiqué l’État athénien. Donc, Socrate aurait reconnu que les lois athéniennes sont justes ; il s’est donc engagé à les respecter et à leur obéir. En s’évadant pour sauver sa vie, il rompt ce contrat. Socrate contreviendrait donc au principe suivant lequel si on s’entend sur quelque chose de juste, on doit tenir sa parole et faire ce qui est juste. Or ce principe n’est pas (toujours) valable. Certes, il est juste de tenir ces promesses, mais pas toujours quand cela est injuste. Prenons l’exemple suivant. Après une dure journée de labeur, vous convenez, vous et compagnon de travail, de vous partager une pizza en partageant son coût, moitié-moitié. Cela vous paraît juste. Mais, une fois la pizza arrivée, votre compagnon décide qu’il a trop faim pour la partager avec vous. De plus, il vous demande de respecter votre entente en payant la moitié du prix, telle que convenue. Est-ce juste ? – Non, pas du tout. Vous n’avez pas à payer votre part quand on vous prive du bien pour lequel vous payer. Pourtant, c’est ce à quoi vous enjoint le quatrième principe de justice. Donc, même en supposant qu’il y ait eu bel et bien une espèce de « contrat » entre Socrate et les Lois athéniennes (ce qu’on peut contester, voir le contre-argument 3 qui suit), en étant condamné injustement par le tribunal athénien, Socrate subit une injustice car le tribunal ne remplit pas son « contrat », à savoir rendre des sentences justes. Signerait-on un contrat où, si l’on est condamné injustement, il faut subir quand même la peine de mort? Absolument pas !

3.- Il n’y a pas de « contrat » entre Socrate et l’État athénien.
En fait, soyons clair, à aucun moment, Socrate n’a « signé » de contrat avec l’État athénien. Bien sûr, Socrate est resté à Athènes pendant toute sa vie. Mais du fait qu’un citoyen demeure à endroit donné pendant toute sa vie, on ne peut pas conclure qu’il s’engage implicitement ou tacitement, par «contrat», à respecter les lois de cette cité. La grande majorité des Athéniens n’étaient pas en mesure, matériellement et économiquement, de quitter Athènes. Ils ne possèdent presque rien ou pas grand chose. Par ailleurs, il n’y a pas de « contrat » en bonne et dû forme puisqu’il n’y a pas de loi qui en assure la prévalence et qui prévoit des peines lorsque le contrat n’est pas respecté. Or il n’y avait pas à Athènes une telle loi assurant le « contrat social » entre les citoyens et les lois.


4.- L’argument du «contrat» des Lois athéniennes est paternaliste.
L’argument du contrat repose sur une analogie boiteuse, un sophisme en somme, celui de la fausse-analogie. L’État n’est en aucune façon comparable à un «bon papa» de famille auquel les enfants-citoyens doivent obéissance. Le Socrate de Platon se fait une conception ‘paternaliste’ de l’État. La conception moderne et libérale de l’État considère plutôt l’État comme une création de ses membres qui, antérieurement à lui, sont réputés libres et autonomes. Selon la conception moderne et libérale, l’État sert les fins des membres, et non l’inverse.

5.- L’argument de la ‘viabilité’ de système judiciaire ne tient pas.
Il est ridicule de croire que si Socrate s’était évadé, le système légal athénien se serait écroulé. Évidemment, l’argument a plus de poids s’il est généralisé : si tous les citoyens condamnés devaient ne pas purger leur peine, effectivement le système judiciaire s’écroulerait. Mais même à ce compte, l’argument ne tient pas. Car si un citoyen est condamné injustement, il est juste qu’il ne purge pas sa peine, car il est innocent. Tant pis si cela affecte le système pénal, car il est absolument souhaitable que la justice triomphe. Si les condamnés sont tous condamnés injustement, n’est-il pas juste qu’ils cherchent à causer un tort irréparable à ce système pénal en s’évadant ? Ne serait-ce pas leur devoir (car c’est ce qui est juste) de chercher à renverser le dit système ?

6.- Les lois commettent une injustice en laissant faire une injustice.
Les Lois athéniennes disent en 54c du texte du Criton: « En nous quittant condamné injustement, non par les Lois, mais par les hommes…». Les Lois athéniennes reconnaissent donc explicitement que Socrate a été victime d’une injustice. Or en ne faisant rien pour réparer cette grave injustice, qui entraîne la mort d’un innocent, les lois commettent un tort envers Socrate et, donc, une injustice. Les Lois ne sont donc pas justes. De plus, en commettant une injustice, les lois ne réalisent pas qu’elles se font plus de mal à elles-mêmes qu’il n’en est fait à Socrate, du moins, si l’on en juge d’après le cinquième principe de justice («Celui qui commet une injustice se fait du mal à lui-même (49a).) En fait, les Athéniens – qui sont les seuls auteurs de leurs lois – vont regretter d’avoir tué Socrate. Aussi, ils modifieront par la suite les lois.

8. En s’enfuyant, Socrate ne répond pas à une injustice par une injustice, mais dénonce une injustice.
Puisque les lois sont injustes en ne faisant rien pour rétablir l’injustice, il est juste de les dénoncer. Par son évasion, Socrate aurait pu plaider pour réformer les lois et les institutions civiles et criminelles athéniennes. Mais Socrate ne semble pas avoir eu ce courage.

9.- L’image de la nature des lois que nous propose Platon est une image trompeuse, voire dangereuse.
L’image qui se dégage du discours des Lois athéniennes dans le Criton est celle d’entités bonnes, abstraites, éternelles. On y reconnaît bien là le réalisme métaphysique de Platon. Si une injustice est commise, comme dans le cas de Socrate, ce ne sont pas les lois qui doivent être mises en cause, dit le Criton (54b), mais les hommes qui, eux, sont imparfaits et soumis à la mouvance de l’opinion. Or les lois sont des inventions humaines, tout comme les sentences rendues par les juges. À ce titre les lois sont imparfaites. Il est facile d’imposer des lois injustes parce qu’elles seraient soi-disant bonnes de toute éternité. (Comme dirait Wittgenstein , une image ensorcelle ici notre pensée.)

10.- Les Lois athéniennes font appel au «qu’en dira-t-on». Socrate est incohérent en ce qu’il ne pratique pas ce qu’il prêche par ailleurs.
Socrate convainc Criton que lorsqu’on se demande ce qu’il faut faire, il ne faut pas tenir compte de l’opinion du grand nombre, seul compte «ce que dira celui qui s’y connaît à propos de ce qui est juste et injuste. » (48a) Qui est donc cet expert en justice ? Socrate ? Il faut en douter, puisque Socrate ne prétend pas connaître la justice. Les Lois ? On peut le penser dans le contexte. Or les lois précisent que si Socrate s’enfuit et s’exile en Thessalie, la population de cette cité le jugera et insinuera des choses perfides à son égard (53e). Or personne en Thessalie ne saura exactement les tenants et les aboutissants de l’injuste condamnation de Socrate, ainsi que tout de la question de savoir s’il était juste ou non de s’évader. En d’autres termes, Socrate aurait dû ne pas tenir compte de l’argument des Lois athéniennes sur ce point, car cette argumentation fait appel à l’opinion de la population de Thessalie qui ne connaît sans doute rien quant à ce qui est juste ou injuste. Ici, Socrate prend en compte le « qu’en dira-t-on », ce qu’il avait condamné précédemment (en 46b et suivantes).

11.- Socrate est incohérent en ce qu’il clame, d’une part, que les lois sont justes et, d’autre part, que la divinité est supérieure en justice aux lois.
Dans l’Apologie de Socrate (29d), Socrate avoue à ses juges que s’ils l’acquittent à la condition qu’il ne pratique plus la philosophie, Socrate aurait malgré tout continué à philosopher car il croit qu’il est plus juste d’obéir à la divinité qu’aux lois. En fait, on peut penser que, peu importe les arguments avancés par les Lois athéniennes, si le démon de Socrate lui avait dicté de s’enfuir, Socrate se serait enfui. Faut-il penser par ailleurs que, puisque son démon soit demeuré muet, il était juste que Socrate reste en prison ? Mise à part la possibilité que le fameux démon de Socrate soit une pure illusion, il reste que, comme on l’a établi précédemment, les Lois athéniennes sont injustes. Il s’ensuit que, si les Lois athéniennes sont injustes, et que si le démon est juste, ce dernier aurait dû inciter Socrate à s’enfuir. Mais il ne l’a pas fait. La conclusion est que, puisque les Lois athéniennes sont injustes, le démon de Socrate l’est aussi.

Voilà quelques-uns des arguments que Criton auraient pu faire valoir à Socrate. Vraisemblablement, Socrate aurait dû s’évader, non pas pour sauver sa peau, mais simplement par justice. Mais Socrate ne l’a pas fait. C’est triste à dire, mais Socrate a simplement manqué de courage.

NOTES

(1) Platon, Criton, 54d.
(2) Voir Platon, Ménon 71b : « (Socrate parle:) En cette matière ?la connaissance de vertu?, je partage la misère de mes concitoyens, et je me blâme moi-même de ne rien savoir, rien du tout, de la vertu; or si je ne sais pas ce qu’est la vertu, comment pourrais-je savoir quoi que ce soit d’elle? » (trad. Monique Canto-Sperber, Garnier-Flammarion, 1991, p. 126.)

(3) Voir Ludwig Wittgenstein, Investigations philosophiques, #109.