Apologie de Mélétos

par
Jean Laberge


Chef-d’œuvre immortel, l’Apologie de Socrate de Platon est et restera un classique de la philosophie. Personne ne conteste le génie littéraire et philosophique de Platon. Rares sont ceux qui ont osé égratigner celui qu’on considère le «père de la philosophie occidentale», «saint Socrate». Pour ma part, ce n’est que faire honneur au Socrate de Platon que de soumettre à l’examen critique la défense que Socrate a présenté devant ses juges. Celui qui sert la philosophie doit tenter de lui donner la réplique. C’est ce que je vais essayer de faire ici. Il m’a toujours paru navrant que l’on ne connaisse rien du discours des accusateurs de Socrate --- Mélétos, Anytos et Lycon – qui fut sans prononcé avant le discours de Socrate, comme le prévoit la procédure judiciaire athénienne. Tel qu’il est présenté dans l’Apologie, Mélétos (24d à 27d) fit piètre figure. Il est fort à parier que Platon ait voulu peindre Mélétos comme représentant la figure emblématique du citoyen athénien moyen incompétent sur les grandes questions du juste et de l’injuste, qui fréquente l’Assemblée du peuple se croyant en mesure de décider du sort du reste des hommes.

Le tribunal populaire de l’Héliée, où Socrate fut jugé, fonctionnait du lever au coucher (d’où son nom provenant d’hélios, soleil). Les juges – appelés héliastes -- sont de simples citoyens, comme nos jurés. Ils étaient au nombre de 501. Les jurés prêtent serment de juger selon les lois de la cité athénienne. Il doivent être impartiaux et juger en fonction de la cause qui leur est soumise. D’après quelle loi doivent-ils juger une affaire d’impiété comme celle de Socrate? Ce n’est pas clair. D’après un auteur ancien, Plutarque, vivant cinq siècles après le procès de Socrate, un décret athénien, datant de 430 dû à un certain Diopeithès, condamnait «ceux qui ne croyaient pas aux dieux, ou qui enseignaient des doctrines relatives aux phénomènes célestes» (Vie de Périclès, 32, 2). Peut-être est-ce là la loi condamnant l’impiété et qu’invoquèrent les accusateurs de Socrate.

Je vais changer l’ordre procéduriel prescrit par le tribunal athénien. Je vais donc faire discourir Mélétos après que Socrate ait présenté sa défense. Mélétos monte donc à la tribune et prononce le discours qui suit. (Les chiffres entre parenthèses suivis de lettres renvoient à la pagination stéphanienne du texte de l'Apologie de Socrate de Platon.)

Messieurs les juges

Il y a au moins une chose sur laquelle, nous et Socrate, sommes d’accord, c’est que votre jugement doit être juste. À ce sujet, dois-je vous rappeler que seul Zeus, le père des dieux, est le dispensateur de toute justice parmi les hommes? Il convient donc d’invoquer la sagesse de Zeus pour que vous puissiez juger comme il se doit dans l’affaire qui est aujourd’hui devant vous. Et même si Socrate a clairement déclaré tantôt devant ce tribunal que sa sagesse est supérieure à celle des poètes (22b), il faut rappeler ces très sages paroles du poète, le grand Hésiode :

Ceux qui rendent de droits jugements aussi bien à leurs hôtes
qu’à eux-mêmes, sans se départir de Justice,
s’épanouissent dans une cité toute florissante :
sur leur terre s’étend la paix nourricière des jeunes;
Zeus le puissant les affranchit des mêlées douleureuses.
(…)

Mais…

Ceux qu’accaparent la démesure et les actes funestes,
Zeus le Cronide puissant les marque de sa justice :
une cité entière souffrit par la faute d’un homme,
qui pêcha contre tous en échafaudant son crime;

(…)

Et le poète termine en disant :

Rois souverains, souvenez-vous de cette justice,
vous aussi! Car ils se tiennent tout proches, des hommes,
les immortels, ils regardent ceux qui, par sentences retorses,
créent leur propre perte, oublieux de la crainte divine!
(1)

Dans son côté, notre poète national, Eschyle, fait dire au Grand Roi Darius :

Zeus, de l’orgueil punissant la démesure,
là-haut règne sur nous, inexorable juge.
(2)

Cela dit, juges, je maintiens, qu’en rejetant les dieux de la cité, Socrate donne dans la démesure, dans ce fol orgueil que condamnent nos poètes. Socrate entraîne à sa suite la jeunesse athénienne dans la démesure. La colère de Zeus-Justicier sera effrayante. Pensez-y : en innocentant Socrate, vous assurez le malheur de la cité. Pour éviter le courroux de Zeus qui s’apprête à fondre sur nous, il me faut vous convaincre que, malgré tout ce que Socrate a pu dire précédemment, il est bel et bien coupable des accusations que j’ai déposées officiellement contre lui, moi Mélétos, du dème de Pitthée, appuyé en cela par Anytos et Lycon, ici présents. Je vais donc m’efforcer de réfuter point par point la plaidoirie de Socrate.

D’abord, je vous le demande, juges: Socrate a-t-il nommément affirmer qu’ils croyaient en nos dieux? Certes, vous l’avez entendu dire à plusieurs reprises qu’il croyait «aux dieux». Mais qui sont donc «les dieux» auxquels il croit? À aucun moment, Socrate n’a nommé nos dieux, à commencer par Athéna, déesse éponyme d’Athènes, et ensuite Zeus, son père, et Héra, l’épouse du premier des dieux olympiens, et Poséidon, son frère et Apollon, son fils, etc., etc.

Vous aurez cependant noté comme moi, juges, que Socrate a constamment à la bouche «le dieu». Mais qui est donc au juste «ce dieu» dont nous parle Socrate? Difficile à dire, avouons-le. Vous allez me dire que lorsque Socrate parle «du dieu», il parle évidemment d’Apollon, puisque c’est en son nom que la Pythie à Delphes livre ses oracles. Un jour, raconte Socrate, un de ses amis, Chéréphon, demanda à la prêtresse du temple «Qui est le plus sage des hommes?», et il reçu pour réponse que Socrate est le plus sage des hommes. Vous et moi pensons bien sûr qu’Apollon, le fils de Zeus et de Léto, sa mère, est le dieu qui aurait rendu l’oracle – si, bien entendu, ce récit est véritable. Pour ma part, j’ai peine à le croire. Pourquoi donc Socrate hésite-t-il a nommé le dieu Apollon par son nom? Pour moi, juges, la raison est on ne peut plus claire : c’est que le dieu de Socrate n’est pas Apollon. Le dieu de Socrate est un autre dieu que celui préside aux oracles à Delphes.

Au temps de Socrate (Ve siècle), Delphes était considérée comme une cité sacrée en raison de son sanctuaire consacré au dieu Apollon. On venait de partout, même hors de la Grèce, pour consulter la Pythie sur quelque affaire importante. Le dieu se manifestait par la voix de la Pythie, une prêtresse, assise sur son trépied au-dessus d'une ouverture aménagée dans le sol de l'adyton. Ses prophéties étaient étaient rédigées et interprétées par un prêtre d'Apollon.

Comme vous, juges, je suis un simple citoyen, et je ne me vante pas d’être expert au sujet de tout ce qui concerne les dieux. Mais, s’il faut en croire Socrate, le dieu Apollon aime la philosophie, à tel point qu’il voudrait que tous les Athéniens, jeunes et vieux, s’adonnent à la philosophie, du moins telle que la pratique Socrate. Or, il n’est pas nécessaire d’être versé dans la science des dieux pour savoir qu’Apollon n’a rien à voir avec ce que pratique Socrate, car Apollon est la divinité tutélaire de tous les arts, l’inspirateur des musiciens et des poètes. À ce que je sache, Socrate n’est ni musicien ni poète. Au contraire, il nous a avoué tantôt que les poètes, malgré ce qu’ils prétendent, n’étaient pas sages (22b). Quel rapport, juges, faut-il donc établir entre Apollon et la philosophie telle que la pratique Socrate? Cela, Socrate ne nous l’a pas expliqué. Ou bien, il a oublié de le faire, ce qui est particulièrement navrant pour lui car ce point est d’une importance cruciale dans toute cette affaire. Ou bien encore, il n’y a aucun lien à établir entre Apollon et la philosophie, pour la bonne et simple raison qu’Apollon est tout à fait différent du soi-disant dieu de Socrate, tutélaire de la philosophie.

J’affirme donc que Socrate pratique une autre religion que la nôtre. Certes, vous avez entendu comme moi qu’il ait déclaré – je le cite de mémoire -- «…plus fermement qu’aucun de mes accusateurs, je crois que les dieux existent» (35d). Mais attention, Athéniens! Cette parole est ambiguë, car elle peut signifier deux choses différentes. Socrate peut avoir voulu dire en effet qu’il est plus pieux que moi et vous tous; ou encore, il peut avoir voulu dire qu’il croit d’une manière différente que nous parce qu’il croit en d’autres dieux que les nôtres.

À écouter l’accusé, il me semble que la divinité de Socrate a un autre projet pour la cité. Selon le dieu de l’accusé, la moralité de la cité ainsi que de ses citoyens est pitoyable et déplorable; son dieu nous presse à nous améliorer sur ce plan. Socrate est chargé par ce dieu de nous examiner afin que reconnaissions que nous sommes ignorants sur toute question d’importance. Mais qu’adviendrait-il, juges, de la religion de nos ancêtres si la cité devait accepter dès à présent de ne plus pratiquer nos rites et nos sacrifices pour nous livrer tous et un chacun à la pratique de la philosophie telle que le veut le soi-disant dieu de Socrate? Ce serait évidemment la fin de la religion de l’État, et, avec elle, la fin de la cité elle-même. Il serait donc contradictoire qu’une divinité de la cité veuille la fin de la cité! Non, Athéniens, malgré ces raisonnements séduisants dignes des sophistes, Socrate ne parvient pas à nous convaincre qu’il croit aux mêmes dieux que nous.

En critiquant la moralité de la cité, Socrate critique nos dieux. À l’écouter, les décisions prises par vous à l’Assemblée sont folles et injustes. Or nos dieux veillent et gardent nos institutions comme à la prunelle de leurs yeux. Et, à ce qu’il dit, nos dieux seraient plus ou moins justes, parfois justes, parfois injustes. Le dieu de Socrate, au contraire, serait parfaitement juste. Lui-même, Socrate, ne sait pas ce qu’est véritablement la justice, seul son dieu le sait. Socrate a dit que si nous l’acquittons à condition de ne plus se livrer à son activité religieuse, il continuerait malgré tout à obéir à son dieu plutôt qu’à vous, les juges! (23a) Quelle insolence, juges! Invoquant une notion de justice supérieure, Socrate se place au-dessus des lois, de l’Assemblé, de ce tribunal et, surtout des dieux qui sont pourtant à l’origine de nos lois et de ce même tribunal!

Lorsqu’il me soumit à son fameux interrogatoire (24d-28a), j’ai admis que, puisqu’il croyait en un demi-dieu - son fameux «démon» -, et puisque les demi-dieux sont des dieux, il faillait conclure que Socrate croit aux dieux. Son raisonnement est fallacieux! Certes, Socrate n’est pas athée, je le concède, contrairement à ce que j’ai dit au cours de son interrogatoire perfide. Encore une fois, même s’il est vrai que Socrate n’est pas athée, cela ne veut pourtant pas dire que Socrate croit nommément à nos dieux. En fait, qui est donc ce «démon» qu’il appelle aussi «son dieu»? Quel rapport y a-t-il entre ce démon et Apollon -- si tant est qu’il s’agit bien d’Apollon? Sur ces points cruciaux, qui réclament impérieusement des éclaircissements, Socrate est resté muet. Son mutisme s’explique encore une fois, juges, par le fait Socrate croit en une nouvelle divinité inconnue de nous jusqu’aujourd’hui.

Ce que vous devez retenir, juges, du genre raisonnement que Socrate développa tantôt lors de l’interrogatoire auquel j’ai dû me plier, c’est que Socrate prouve de manière éclatante qu’il est bel et bien ce qu’Aristophane, le premier, l’accusa d’être, à savoir qu’il est un sophiste : il sait présenter favorablement à sa thèse l’argument le plus médiocre. (19b) Socrate n’est pas parvenu à se disculper de cette accusation qui circule à son sujet depuis bien des années. Tout Athénien sait que Socrate est un maître insurpassé dans l’art de mystifier ses interlocuteurs en les enferrant dans le filet de ses questions captieuses. J’ai moi-même goûté tantôt à ses tours de prestidigitateurs. Discuter avec lui, c’est courir le risque d’être tourné en ridicule et de devenir la risée de la foule. C’est, je l’avoue, ce qui m’est arrivé tantôt. Il est impossible avec lui d’être simple ; une fois capturée dans les rets de ses questions, tout se complique et s’obscurci. Pire encore, son art de sophiste fait de lui un être, sinon supérieur aux dieux, du moins leur égal. C’est en cela que Socrate fait dans la démesure. J’y reviendrai.

Oui, je le maintiens, Socrate corrompt la jeunesse. Qu’il le reconnaisse ou non, et quand bien même il n’ait jamais réclamé d’argent pour ce faire, les jeunes se plaisent volontiers à l’imiter, s’amusant comme lui, à mettre en boîte ceux réputés pour leur savoir. De la sorte, Athéniens, les vertus morales chères à la cité et à nos traditions sont ainsi critiquées et mises en mal. Tout s’étiole, s’affadit, dans la cité jadis si puissante. Elle sombre peu à peu dans la déchéance. Ne reprochez rien aux dieux si les malheurs nous frappent durement, comme en 404 lorsque Sparte, notre ennemie jurée, nous infligea une défaite humiliante et amère. Reprochons-nous plutôt de n’avoir pas su éradiquer le mal de la cité qui la gâtait alors de l’intérieur. Ce mal, c’était Socrate. C’est pourquoi nous demandons sa mort, et rejetons l’exil, car le mal est déjà fait et la cité doit être purifiée par la mort du coupable. [Cris et hurlements dans l’assistance.]

Athéniens, laissez-moi terminer, je vous en prie! Je citerai à nouveau les mêmes vers éloquents du poète en guise de témoin:

Ceux qu’accaparent la démesure et les actes funestes,
Zeus le Cronide puissant les marque de sa justice :
une cité entière souffrit par la faute d’un homme,
qui pêcha contre tous en échafaudant son crime;

Ces vers représentent la sagesse même, puissiez-vous les entendre, juges! Le véritable crime de Socrate est sa démesure. Socrate est orgueilleux. Il veut se passer des dieux. C’est là le crime le plus odieux qui soit. Zeus, le premier, le condamne sans appel. Nous, Athéniens, croyons qu’un homme, comme une cité, ne peut trouver le bonheur et la prospérité sans le soutien des dieux. Or, Socrate vient nous dire que seule la vertu conduit au bonheur. En effet, Athéniens, rappelez-vous ses paroles: «…c’est en devenant vertueux que peut naître la prospérité, pour les particuliers, comme pour la cité.» (30a) D’après Socrate, la cité peut donc se passer des dieux, seul l’effort de chacun compte! Le seul rôle que joue «son dieu» inconnu de nous c’est de protéger le juste – Socrate, ce modèle du juste -- en l’avertissant au moyen de «signes» dans certaines situations préjudiciables.

Face donc à quelqu’un d’aussi prétentieux, un juge qui sait pertinemment que ce genre orgueil démesuré engendre des drames sans nom pour sa cité, comme le chante si nettement nos poètes, doit vouloir impérativement le condamner à la mort. Car, c’est là en quoi réside la volonté des dieux, c’est-à-dire la justice.

*

NOTES

(1) Hésiode, Les Travaux et les Jours, vers 225-250.
(2) Eschyle, Les Perses, vers 826.