Messieurs les juges
Il y a au moins une chose sur laquelle, nous et
Socrate, sommes d’accord, c’est que votre jugement doit
être juste. À ce sujet, dois-je vous rappeler que seul
Zeus, le père des dieux, est le dispensateur de toute justice
parmi les hommes? Il convient donc d’invoquer la sagesse de
Zeus pour que vous puissiez juger comme il se doit dans l’affaire
qui est aujourd’hui devant vous. Et même si Socrate
a clairement déclaré tantôt devant ce tribunal
que sa sagesse est supérieure à celle des poètes
(22b), il faut rappeler ces très sages paroles du poète,
le grand Hésiode :
Ceux qui rendent de droits jugements aussi
bien à leurs hôtes
qu’à eux-mêmes, sans se départir de
Justice,
s’épanouissent dans une cité toute florissante
:
sur leur terre s’étend la paix nourricière
des jeunes;
Zeus le puissant les affranchit des mêlées douleureuses.
(…)
Mais…
Ceux qu’accaparent la démesure
et les actes funestes,
Zeus le Cronide puissant les marque de sa justice :
une cité entière souffrit par la faute d’un
homme,
qui pêcha contre tous en échafaudant son crime;
(…)
Et le poète termine en disant :
Rois souverains, souvenez-vous de cette
justice,
vous aussi! Car ils se tiennent tout proches, des hommes,
les immortels, ils regardent ceux qui, par sentences retorses,
créent leur propre perte, oublieux de la crainte divine!
(1)
Dans son côté, notre poète
national, Eschyle, fait dire au Grand Roi Darius :
Zeus, de l’orgueil punissant la démesure,
là-haut règne sur nous, inexorable juge. (2)
Cela dit, juges, je maintiens, qu’en rejetant
les dieux de la cité, Socrate donne dans la démesure,
dans ce fol orgueil que condamnent nos poètes. Socrate entraîne
à sa suite la jeunesse athénienne dans la démesure.
La colère de Zeus-Justicier sera effrayante. Pensez-y : en
innocentant Socrate, vous assurez le malheur de la cité.
Pour éviter le courroux de Zeus qui s’apprête
à fondre sur nous, il me faut vous convaincre que, malgré
tout ce que Socrate a pu dire précédemment, il est
bel et bien coupable des accusations que j’ai déposées
officiellement contre lui, moi Mélétos, du dème
de Pitthée, appuyé en cela par Anytos et Lycon, ici
présents. Je vais donc m’efforcer de réfuter
point par point la plaidoirie de Socrate.
D’abord, je vous le demande, juges: Socrate
a-t-il nommément affirmer qu’ils croyaient en nos dieux?
Certes, vous l’avez entendu dire à plusieurs reprises
qu’il croyait «aux dieux». Mais qui sont donc
«les dieux» auxquels il croit? À aucun moment,
Socrate n’a nommé nos dieux, à commencer par
Athéna, déesse éponyme d’Athènes,
et ensuite Zeus, son père, et Héra, l’épouse
du premier des dieux olympiens, et Poséidon, son frère
et Apollon, son fils, etc., etc.
Vous aurez cependant noté comme moi, juges,
que Socrate a constamment à la bouche «le dieu».
Mais qui est donc au juste «ce dieu» dont nous parle
Socrate? Difficile à dire, avouons-le. Vous allez me dire
que lorsque Socrate parle «du dieu», il parle évidemment
d’Apollon, puisque c’est en son nom que la Pythie à
Delphes livre ses oracles. Un jour, raconte Socrate, un de ses amis,
Chéréphon, demanda à la prêtresse du
temple «Qui est le plus sage des hommes?», et il reçu
pour réponse que Socrate est le plus sage des hommes. Vous
et moi pensons bien sûr qu’Apollon, le fils de Zeus
et de Léto, sa mère, est le dieu qui aurait rendu
l’oracle – si, bien entendu, ce récit est véritable.
Pour ma part, j’ai peine à le croire. Pourquoi donc
Socrate hésite-t-il a nommé le dieu Apollon par son
nom? Pour moi, juges, la raison est on ne peut plus claire : c’est
que le dieu de Socrate n’est pas Apollon. Le dieu de Socrate
est un autre dieu que celui préside aux oracles à
Delphes.

Au
temps de Socrate (Ve siècle), Delphes était
considérée comme une cité sacrée
en raison de son sanctuaire consacré au dieu Apollon.
On venait de partout, même hors de la Grèce,
pour consulter la Pythie sur quelque affaire importante.
Le dieu se manifestait par la voix de la Pythie, une prêtresse,
assise sur son trépied au-dessus d'une ouverture
aménagée dans le sol de l'adyton. Ses prophéties
étaient étaient rédigées et
interprétées par un prêtre d'Apollon.
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Comme vous, juges, je suis un simple citoyen, et
je ne me vante pas d’être expert au sujet de tout ce
qui concerne les dieux. Mais, s’il faut en croire Socrate,
le dieu Apollon aime la philosophie, à tel point qu’il
voudrait que tous les Athéniens, jeunes et vieux, s’adonnent
à la philosophie, du moins telle que la pratique Socrate.
Or, il n’est pas nécessaire d’être versé
dans la science des dieux pour savoir qu’Apollon n’a
rien à voir avec ce que pratique Socrate, car Apollon est
la divinité tutélaire de tous les arts, l’inspirateur
des musiciens et des poètes. À ce que je sache, Socrate
n’est ni musicien ni poète. Au contraire, il nous a
avoué tantôt que les poètes, malgré ce
qu’ils prétendent, n’étaient pas sages
(22b). Quel rapport, juges, faut-il donc établir entre Apollon
et la philosophie telle que la pratique Socrate? Cela, Socrate ne
nous l’a pas expliqué. Ou bien, il a oublié
de le faire, ce qui est particulièrement navrant pour lui
car ce point est d’une importance cruciale dans toute cette
affaire. Ou bien encore, il n’y a aucun lien à établir
entre Apollon et la philosophie, pour la bonne et simple raison
qu’Apollon est tout à fait différent du soi-disant
dieu de Socrate, tutélaire de la philosophie.
J’affirme donc que Socrate pratique une autre
religion que la nôtre. Certes, vous avez entendu comme moi
qu’il ait déclaré – je le cite de mémoire
-- «…plus fermement qu’aucun de mes accusateurs,
je crois que les dieux existent» (35d). Mais attention, Athéniens!
Cette parole est ambiguë, car elle peut signifier deux choses
différentes. Socrate peut avoir voulu dire en effet qu’il
est plus pieux que moi et vous tous; ou encore, il peut avoir voulu
dire qu’il croit d’une manière différente
que nous parce qu’il croit en d’autres dieux que les
nôtres.
À écouter l’accusé,
il me semble que la divinité de Socrate a un autre projet
pour la cité. Selon le dieu de l’accusé, la
moralité de la cité ainsi que de ses citoyens est
pitoyable et déplorable; son dieu nous presse à nous
améliorer sur ce plan. Socrate est chargé par ce dieu
de nous examiner afin que reconnaissions que nous sommes ignorants
sur toute question d’importance. Mais qu’adviendrait-il,
juges, de la religion de nos ancêtres si la cité devait
accepter dès à présent de ne plus pratiquer
nos rites et nos sacrifices pour nous livrer tous et un chacun à
la pratique de la philosophie telle que le veut le soi-disant dieu
de Socrate? Ce serait évidemment la fin de la religion de
l’État, et, avec elle, la fin de la cité elle-même.
Il serait donc contradictoire qu’une divinité de la
cité veuille la fin de la cité! Non, Athéniens,
malgré ces raisonnements séduisants dignes des sophistes,
Socrate ne parvient pas à nous convaincre qu’il croit
aux mêmes dieux que nous.
En critiquant la moralité de la cité,
Socrate critique nos dieux. À l’écouter, les
décisions prises par vous à l’Assemblée
sont folles et injustes. Or nos dieux veillent et gardent nos institutions
comme à la prunelle de leurs yeux. Et, à ce qu’il
dit, nos dieux seraient plus ou moins justes, parfois justes, parfois
injustes. Le dieu de Socrate, au contraire, serait parfaitement
juste. Lui-même, Socrate, ne sait pas ce qu’est véritablement
la justice, seul son dieu le sait. Socrate a dit que si nous l’acquittons
à condition de ne plus se livrer à son activité
religieuse, il continuerait malgré tout à obéir
à son dieu plutôt qu’à vous, les juges!
(23a) Quelle insolence, juges! Invoquant une notion de justice supérieure,
Socrate se place au-dessus des lois, de l’Assemblé,
de ce tribunal et, surtout des dieux qui sont pourtant à
l’origine de nos lois et de ce même tribunal!
Lorsqu’il me soumit à son fameux interrogatoire
(24d-28a), j’ai admis que, puisqu’il croyait en un demi-dieu
- son fameux «démon» -, et puisque les demi-dieux
sont des dieux, il faillait conclure que Socrate croit aux dieux.
Son raisonnement est fallacieux! Certes, Socrate n’est pas
athée, je le concède, contrairement à ce que
j’ai dit au cours de son interrogatoire perfide. Encore une
fois, même s’il est vrai que Socrate n’est pas
athée, cela ne veut pourtant pas dire que Socrate croit nommément
à nos dieux. En fait, qui est donc ce «démon»
qu’il appelle aussi «son dieu»? Quel rapport y
a-t-il entre ce démon et Apollon -- si tant est qu’il
s’agit bien d’Apollon? Sur ces points cruciaux, qui
réclament impérieusement des éclaircissements,
Socrate est resté muet. Son mutisme s’explique encore
une fois, juges, par le fait Socrate croit en une nouvelle divinité
inconnue de nous jusqu’aujourd’hui.
Ce que vous devez retenir, juges, du genre raisonnement
que Socrate développa tantôt lors de l’interrogatoire
auquel j’ai dû me plier, c’est que Socrate prouve
de manière éclatante qu’il est bel et bien ce
qu’Aristophane, le premier, l’accusa d’être,
à savoir qu’il est un sophiste : il sait présenter
favorablement à sa thèse l’argument le plus
médiocre. (19b) Socrate n’est pas parvenu à
se disculper de cette accusation qui circule à son sujet
depuis bien des années. Tout Athénien sait que Socrate
est un maître insurpassé dans l’art de mystifier
ses interlocuteurs en les enferrant dans le filet de ses questions
captieuses. J’ai moi-même goûté tantôt
à ses tours de prestidigitateurs. Discuter avec lui, c’est
courir le risque d’être tourné en ridicule et
de devenir la risée de la foule. C’est, je l’avoue,
ce qui m’est arrivé tantôt. Il est impossible
avec lui d’être simple ; une fois capturée dans
les rets de ses questions, tout se complique et s’obscurci.
Pire encore, son art de sophiste fait de lui un être, sinon
supérieur aux dieux, du moins leur égal. C’est
en cela que Socrate fait dans la démesure. J’y reviendrai.
Oui, je le maintiens, Socrate corrompt la jeunesse.
Qu’il le reconnaisse ou non, et quand bien même il n’ait
jamais réclamé d’argent pour ce faire, les jeunes
se plaisent volontiers à l’imiter, s’amusant
comme lui, à mettre en boîte ceux réputés
pour leur savoir. De la sorte, Athéniens, les vertus morales
chères à la cité et à nos traditions
sont ainsi critiquées et mises en mal. Tout s’étiole,
s’affadit, dans la cité jadis si puissante. Elle sombre
peu à peu dans la déchéance. Ne reprochez rien
aux dieux si les malheurs nous frappent durement, comme en 404 lorsque
Sparte, notre ennemie jurée, nous infligea une défaite
humiliante et amère. Reprochons-nous plutôt de n’avoir
pas su éradiquer le mal de la cité qui la gâtait
alors de l’intérieur. Ce mal, c’était
Socrate. C’est pourquoi nous demandons sa mort, et rejetons
l’exil, car le mal est déjà fait et la cité
doit être purifiée par la mort du coupable. [Cris et
hurlements dans l’assistance.]
Athéniens, laissez-moi terminer, je vous
en prie! Je citerai à nouveau les mêmes vers éloquents
du poète en guise de témoin:
Ceux qu’accaparent la démesure
et les actes funestes,
Zeus le Cronide puissant les marque de sa justice :
une cité entière souffrit par la faute d’un
homme,
qui pêcha contre tous en échafaudant son crime;
Ces vers représentent la sagesse même,
puissiez-vous les entendre, juges! Le véritable crime de
Socrate est sa démesure. Socrate est orgueilleux. Il veut
se passer des dieux. C’est là le crime le plus odieux
qui soit. Zeus, le premier, le condamne sans appel. Nous, Athéniens,
croyons qu’un homme, comme une cité, ne peut trouver
le bonheur et la prospérité sans le soutien des dieux.
Or, Socrate vient nous dire que seule la vertu conduit au bonheur.
En effet, Athéniens, rappelez-vous ses paroles: «…c’est
en devenant vertueux que peut naître la prospérité,
pour les particuliers, comme pour la cité.» (30a) D’après
Socrate, la cité peut donc se passer des dieux, seul l’effort
de chacun compte! Le seul rôle que joue «son dieu»
inconnu de nous c’est de protéger le juste –
Socrate, ce modèle du juste -- en l’avertissant au
moyen de «signes» dans certaines situations préjudiciables.
Face donc à quelqu’un d’aussi
prétentieux, un juge qui sait pertinemment que ce genre orgueil
démesuré engendre des drames sans nom pour sa cité,
comme le chante si nettement nos poètes, doit vouloir impérativement
le condamner à la mort. Car, c’est là en quoi
réside la volonté des dieux, c’est-à-dire
la justice.
*
NOTES
(1)
Hésiode, Les Travaux et les Jours, vers 225-250.
(2) Eschyle,
Les Perses, vers 826.
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