Plaidoyer
pour l’enseignement du pyrrhonisme
par
Jean Laberge
«
…de rien de ce qui sera dit nous assurons
qu’il est complètement comme nous le disons,
mais pour chaque chose nous faisons en historien
un rapport conformément à ce qui nous apparaît
sur le moment. »
Sextus
Empiricus, Esquisses pyrrhonniennes, I, 1
Tous
reconnaissent que l’enseignement de la philosophie au collégial
ne se réduit pas à l’histoire de la philosophie.
Il ne s’agit pas, en d’autres mots, de passer le clair
de notre temps à étudier des textes des grands auteurs
de la tradition, à préciser les filiations entre les
doctrines suivant la chronologie historique. Devons-nous cependant
nous en tenir uniquement aux questions, thèses et arguments
élaborés par les philosophes au cours des âges?
C’est du moins ce que préconise l’ouvrage récemment
paru, Débats philosophiques(1) de Laurent-Michel
Vacher et ses collaborateurs. La philosophie, selon ces auteurs,
serait constituée avant tout « d’idées
ou de raisonnements plutôt que d’opinions personnelles
» (DP, p.8). À yeux des auteurs, l’enseignement
de la philosophie au collégial aurait eu trop tendance jusqu’à
présent à s’attacher exclusivement à
l’histoire de la philosophie plutôt qu’à
l’argumentation et au développement de l’esprit
critique que suscite l’apprentissage de l’argumentation.
J’endosse entièrement ces récriminations. De
sorte que, toujours selon les auteurs, la philosophie serait moins
signifiante, moins «vivante», pour les étudiants.
Encore une fois, je suis d’accord. Toutefois, la position
des auteurs Débats philosophiques nous place donc
devant un dilemme : ou bien le professeur de philosophie au collégial
fait de l’histoire de la philosophie, point à la ligne;
ou bien il fait de l’argumentation philosophique sa priorité,
se désintéressant complètement des auteurs,
du contexte historique d’émergence de leurs idées
et de leurs doctrines, des filiations d’école, etc.
Pour ma part, ce dilemme n’en est pas un;
c’est un faux-dilemme. En d’autres termes, je voudrais
montrer dans ce texte qu’il est erroné de croire que
l’enseignement de la philosophie au collégial doit
se cantonner ou bien à l’histoire de la philosophie
ou bien à l’apprentissage de l’argumentation
philosophique. Et, comme dans tout faux-dilemme digne de ce nom,
il y a place pour une variété de positions intermédiaires
où histoire de la philosophie et argumentation non seulement
peuvent cohabiter très bien ensemble, mais doivent cohabiter
ensemble car, loin donc de s’exclure, histoire de la philosophie
et argumentation sont très étroitement liées.
On oublie que lorsque lorsqu’on s’intéresse à
un auteur passé (ou récent) ou à une doctrine
précise de la tradition philosophique, on fait de la philosophie.
L’illusion vient de ce que parler d’un auteur ou d’une
philosophie, c’est faire uniquement de l’histoire. À
ce compte, tous les ouvrages de commentateurs n’auraient aucun
intérêt philosophique. Ce qui est ridicule et faux.
Je voudrais montrer qu’il ne suffit pas d’aligner
simplement des thèses et des arguments philosophiques; encore
faut-il expliquer leur source et leur contexte d’émergence,
c’est-à-dire les problèmes et les questions
spécifiques, à un moment donné dans l’histoire,
que se sont posés des hommes, et les réponses ou les
éléments de solutions qu’ils ont proposés.
Bref, il devrait apparaître clairement que l’histoire
de la philosophie est indissociable de l’enseignement de l’argumentation
philosophique. Je vais prendre pour exemple, dans les quelques pages
qui vont suivre, le cas du scepticisme. Le premier chapitre
de Débats philosophiques est consacré au
scepticisme(2). Or l’auteur évacue complètement
le problème philosophique soulevé par la
relation entre deux types de scepticisme que des philosophes ont,
depuis quelques années(3), mis à en évidence:
le scepticisme ancien et le scepticisme moderne. Je crois qu’en
passant sous silence cette importante distinction, et tous les débats
philosophiques que cette distinction implique, il y a une sérieuse
perte sur le plan philosophique et historique. En somme, notre auteur
laisse croire à ses lecteurs que le problème philosophique
que pose le scepticisme est essentiellement de nature épistémologique,
problème que l’on formule habituellement ainsi : «Comment
justifier la connaissance?» Or le scepticisme ancien
paraît avoir une portée beaucoup plus vaste et radicale:
c’est une philosophie de la vie dans son ensemble(4). Le scepticisme
ancien ne se pratique pas, comme Hume le faisait, dans un cabinet,
après quoi -- Dieu soit loué! -- tout redevient comme
avant(5). En fait, la question que pose le scepticisme ancien n’est
pas «Comment justifier la connaissance?», mais
«Quelle bonne raison avons-nous de croire quoi que
ce soit?»(6) Ce problème est sans doute de nature historique,
mais il recèle des questions éminemment philosophiques
qui ouvrent sur des considérations philosophiques de première
importance. Doit-on priver nos étudiants de ce type de réflexions?
Si c’est bien cette position que proposent les auteurs de
Débats philosophiques, cette position est saugrenue.
Dans ce qui va suivre, je vais examiner plus en détails le
débat philosophique que fait surgir la différence
entre le scepticisme ancien et le scepticisme moderne. Enfin, il
me semble que le scepticisme ancien mérite davantage qu’on
l’enseigne que le scepticisme moderne -- d’autant plus
que l’un des éléments de compétence du
premier cours consiste à «présenter la naissance
de la pensée rationnelle en Occident et son contexte d’émergence
gréco-romain». Et, à cet égard, il me
semble que l’étude des fameux «dix arguments
visant la suspension du jugement», que la tradition pyrrhonienne
a mis au point, entre autres chez Sextus Empiricus, demeure la meilleure
façon de s’introduire au scepticisme.
*
Le scepticisme fait partie des contenus inscrits
à mon plan de cours dans le cadre du premier cours de philosophie,
Philosophie et rationalité. Après avoir distinguée
la philosophie des autres discours sur la réalité,
j’aborde dans mon cours quelques théories de la connaissance
en commençant par le scepticisme. À la dernière
session (hiver 2003), j’ai utilisé intégralement
le premier chapitre de Débats philosophiques mentionné
tantôt. Ce texte, plutôt long, exige un niveau d’abstraction
assez élevé; mais il est fort bien écrit et,
somme toute, comme il est dit dans l’introduction, il demeure
accessible à l’adolescent moyen. Après avoir
bien circonscrit sa thèse, sur laquelle je reviens immédiatement,
l’auteur défile une série (une vingtaine) d’arguments
en faveur de la position sceptique.
1. La connaissance humaine est incertaine en
raison de la nature même de la subjectivité de
la pensée. (#5) (7)
2. Peut-être que nous sommes victimes d’illusions
systématiques programmées par un savant informatique
délirant. (#6)
3. Peut-être que nous sommes victimes d’illusions
systématiques programmées par un savant informatique
délirant. (#7)
4. Peut-être que notre vie n’est qu’un rêve.
(#8)
5. On ne peut se servir, sous peine de tourner en rond, de se
servir d’un organe d’un sens pour justifier l’information
véhiculée par un autre sens. (#9)
6. Il se pourrait qu’à notre insu il nous manquerait
un organe sensible nous privant d’informations sur la
réalité qui resterait, par conséquent,
tout à fait insoupçonnable pour nous. (#10)
7. Il est en effet impossible de « sortir de notre conscience
» afin de « voir » ou de « constater
» si ce que nous avons dans notre conscience ou dans notre
pensée existe aussi dans la réalité. (#11)
8. Il paraît impossible que jamais deux êtres vivants
aient exactement les mêmes expériences personnelles.
(#12)
9. Il est préférable de penser la Vérité
Absolue en matière de moralité n’existe
pas car, dans le cas contraire, ce serait dramatique et catastrophique
pour l’humanité. (#13)
10. La logique est incertaine, car les déductions logiques
font appel à des prémisses dont la vérité
est incertaine. (#14)
11. L’induction est incertaine. (#15)
12. L’histoire de la science montre qu’il n’y
a pas de théories scientifiques absolument vraies. (#16)
13. Les théories scientifiques ne décrivent pas
la réalité, mais la construise. (#17)
14. Les entités théoriques n’ont aucune
réalité, mais sont utiles et efficaces. (#18)
15. L’histoire de la philosophie, faite de controverses
indécidables, démontre l’incapacité
de l’esprit humain à découvrir la vérité.
(#19)
16. Toutes nos théories sur la réalité
ne sont en réalité que relatives à notre
esprit. (#20)
17. L’histoire de la philosophie suggère que la
pente naturelle des philosophes semble est le dogmatisme. Contre
ce dogmatisme, il faut valoriser le doute. (#21)
Ces arguments sont tous plus ou moins discutables
; ils font de l’objet de vifs débats en épistémologie.
Pour notre propos, toutefois, il n’est inutile de les soumettre
à un examen critique. Mais ce qui frappe, c’est leur
« modernité ». Prenons le premier argument. Il
est question de la « subjectivité » de la pensée.
Avec « l’objectivité », voilà une
opposition thématique de la philosophie moderne. On pense
à Kant et sa critique de la raison pure. Le deuxième
argument fait appel à l’argument cartésien du
malin génie adapté à la sauce contemporaine
du savant informatique fou que le philosophe américain Hilary
Putnam a remis au goût du jour(8). Le suivant, l’argument
du rêve, est également de Descartes. Le septième
est le fameux argument idéaliste de Berkeley contre le réalisme
métaphysique de Locke, comme quoi le « sujet »
est tenu captif de sa subjectivité : il nous est impossible
de «sortir» de nous-même afin de vérifier
si nos pensées correspondent bel et bien à une réalité
à l’extérieure de nous. Suivant la conception
moderne du sujet, le monde – l’objet – est extérieur
au «sujet», défini comme un être pensant
(Descartes) ou un sujet percevant (Berkeley). Tout tourne autour
du sujet : Kant qualifiera d’ailleurs sa philosophie de la
connaissance de « révolution copernicienne ».
À ce compte, il n’est pas surprenant qu’une objection
majeure portée contre l’auteur du premier texte par
l’autre auteur du second texte (« Pensée sur
la connaissance de la réalité. Une défense
du réalisme. ) fait d’emblée valoir que le présupposé
fondamental auquel s’abreuve le scepticisme, et qu’il
faut saper, c’est « de poser la conscience ou la subjectivité
comme point de départ se suffisant à lui-même
– comme si ‘je pense’ était une vérité
première, plus fondamentale que ‘les choses existent’
ou ‘nous sommes au monde’. » (DP, p. 25).
Le scepticisme défendu dans notre texte
est donc le scepticisme moderne, du moins tel qu’il s’est
édifié dans la philosophie moderne, en particulier
chez Descartes et, surtout, chez Hume(9). En d’autres termes,
les arguments évoqués dans le premier texte de Débats
philosophiques visent à légitimer le scepticisme
épistémologique portant sur les conditions de
possibilité la connaissance humaine. L’auteur prend
d’ailleurs bien soin de préciser au préalable
le type de scepticisme qu’il entend défendre : «
la question que je souhaite aborder est de nature strictement épistémologique
: à supposer que ?le monde? existe, que pourrions-nous
savoir de ce monde extérieur ? » (DP, p. 15).
Descartes est généralement tenu comme le « père
de la philosophie moderne », en raison de ce que la question
centrale de la philosophie -- pour lui et après lui -- est
épistémologique. Descartes a recourt au départ
à une forme radicale de scepticisme, le «doute hyperbolique»,
qui le conduit au rationalisme, lequel réfute le scepticisme.
Comme le remarque Julia Annas et Jonathan Barnes: « Descartes
considérait le scepticisme comme une maladie épidémique;
toute son activité philosophique fut consacrée à
la recherche d’un remède. »(10) Les mêmes
auteurs montrent admirablement bien comment le doute cartésien
est un doute philosophique ou ‘hyperbolique’,
qui diffère radicalement du doute pratique du scepticisme
ancien en ce qu’il n’a plus aucun lien à l’action
et à la quête du bonheur.(11). Contrairement au scepticisme
moderne, le scepticisme ancien ne s'attaque pas à la connaissance
mais à la croyance: nos croyances sont conflictuelles;
or ces conflits sont source de souffrance; donc, il faut suspendre
toute croyance. Le bonheur est la quiétude de l'esprit (ataraxia).
De son côté, Hume est un empiriste,
et son empirisme vise à montrer que la raison est impuissance
et que seule l’expérience fonde la raison. L’empirisme
de Hume le pousse au scepticisme de la raison. Jusqu’où
Hume souscrivait-il au scepticisme ? Peut-être est-ce là
une question par trop « personnelle », qui n’a
pas d’intérêt philosophique que pour les philosophes
professionnels? Certes, ce n’est pas une question que poserait
un étudiant. Mais si vous dites à vos étudiants
qu’un empirisme peut être en même temps sceptique,
vous devez une explication à vos étudiants. Ils méritent
une explication car l’empirisme soutient que la connaissance
humaine provient des sens, alors que le scepticisme (moderne, du
moins) doute de la possibilité même de la connaissance.
Comment Hume résout-t-il cette difficulté ? Comment
concilie-t-il empirisme et scepticisme ? Or cette question est à
la fois historique et philosophique. Voici une réponse.
D’abord, il faut se demander dans quelle
mesure Hume est sceptique. Car le moins que l’on puisse dire
c’est que Hume n’a jamais été parfaitement
transparent sur ce point. Hume rejette ce qu’il appelle le
scepticisme « outré », la forme radicale scepticisme
qui remonte à Pyrrhon et à ses disciples et qu’on
appelait « pyrrhonisme » jusqu’au début
de l’époque moderne. Loin de Hume l’idée
de suspendre toutes nos croyances, comme le veut le pyrrhonisme.
Hume rejette le pyrrhonisme, car il fait valoir un argument «utilitariste»
: le pyrrhonisme serait désastreux pour l’humanité
: « aucun bien durable n’en peut jamais résulter
tant qu’il conserve sa pleine force et sa pleine vigueur.
»(12) En d’autres termes, écrit Hume,
« …un pyrrhonien ne peut s’attendre
à ce que sa philosophie ait une influence constante sur
l’esprit ; ou, si elle en a une, que son influence soit
bienfaisante pour la société. Au contraire, il lui
faut reconnaître, s’il veut reconnaître quelque
chose, qu’il faut que périsse toute vie humaine si
ces principes prévalaient universellement et constamment.
Toute conversation et toute action cesseraient immédiatement,
et les hommes resteraient dans une léthargie totale jusqu’au
moment où l’inassouvissement des besoins naturels
mettrait une fin à leur misérable existence. »(13)
Hume est conservateur et terre-à-terre.
Il a en horreur les idées extravagantes et aberrantes,et
le pyrrhonisme est complètement réfuté par
les nécessités de l’existence humaine. «
La grande destructrice du Pyrrhonisme, des principes excessifs
du scepticisme, c’est l’action, c’est le travail,
ce sont les occupations de la vie courante. » (p. 241). Hume
privilégie un scepticisme mitigé, ou modéré,
qu’il appelle encore académique ou philosophique.
En quoi consiste ce type de scepticisme modéré? Rappelons
tout d’abord la « fourchette des vérités
» de Hume. Hume affirme qu’il n’existe que deux
grands types de vérités : le vérités
factuelles et les vérités nécessaires (ces
dernières ne faisant appel qu’aux relations nécessaires
entre les idées). Hume affirme également que toutes
les idées véritables dérivent de l’expérience.
Voilà, rapidement esquissé, en quoi consiste l’empirisme
de Hume. Le scepticisme maintenant. Souvent les philosophes s’éloignent
des vérités de fait et des vérités nécessaires
; leurs idées ne décrivent alors aucune expérience
ou elles n’entrent pas dans des relations nécessaires.
Le scepticisme consiste à dépister les affirmations
philosophiques qui vont au-delà de la « fourchette
» humienne. Le scepticisme portera par exemple sur la croyance
largement partagée par les philosophes rationalistes jusqu’à
Hume selon laquelle la loi de causalité est une vérité
nécessaire de la raison. C’est une croyance erronée
dit Hume. Car la causalité est fondée sur l’habitude.
Et il se pourrait que la relation causale s’avère différente
un jour. La relation de cause à effet est contingente, non-nécessaire.
Le scepticisme de Hume portera également sur la croyance
suivant laquelle les vérités de la morale sont inscrites
dans la raison. Là encore, dit Hume, la croyance erronée
: les vérités morales sont fondées sur les
sentiments humains, et non sur la raison. («La raison est,
et elle ne peut être, que l’esclave des passions.»)
En somme, l’empirisme de Hume va main dans
la main avec le scepticisme ; les deux paraissent indissociables
l’un de l’autre. La raison est réduite systématiquement
à l’expérience (empirisme). Lorsque la raison
va au-delà de l’expérience, elle devient incertaine.
L’empirisme appel le scepticisme.(14)
Mais pourquoi, demandera un «philosophe
professionnel», Hume défend-t-il bec et ongles l’empirisme
qui engendrant le scepticisme ‘mitigé’ qui est
le sien? La réponse à cette question ne peut qu’être
à la fois historienne mais aussi philosophique. Pour le dire
rapidement, l’entreprise philosophique de Hume consiste à
expliquer l’être humain à l’aide d’une
théorie générale de la nature humaine permettant
de comprendre comment l’homme pense, agit, ressent des choses,
etc. Son grand ouvrage Traité de la nature humaine
(1739) a pour sous-titre : Essai pour introduire la méthode
expérimentale dans les sujet moraux. De la même
façon que Newton a pu expliquer tous les phénomènes
physiques à l’aide de la science expérimentale,
Hume croit pouvoir réaliser le même genre d’exploit
concernant la vie humaine en générale à l’aide
de principes généraux et universels, en particulier
le principe empiriste de la connaissance humaine. On comprendra
que l’explication des intentions de Hume est décisive
dans la mesure où l’on cherche à comprendre
ses thèses (l’empirisme et le scepticisme) et ses
arguments (en gros, il n’y a rien au-delà de l’expérience
sensible) que Hume avancent.
Cette réponse paraît uniquement historienne.
Elle parle de la démarche de Hume, de ses intentions. Mais
la démarche particulière de Hume vise l’universel
; elle est donc philosophique. En somme, l’explication historique
met en évidence la rencontre du particulier et de l’universel.
Ce genre d’explication est hautement signifiant pour un jeune
étudiant adulte. L’histoire d’une pensée
particulière lui permet d’inscrire cette pensée
particulière visant l’universel dans une suite historique
complexe. En même temps qu’elle donne sens à
l’auteur et les œuvres à l’étude,
elle donne sens aussi l’histoire : le particulier dans l’universel.
*
Le scepticisme moderne est donc le valet de service
de l’épistémologie. Il est regrettable que notre
auteur ne mentionne pas cet élément important touchant
l’histoire du scepticisme. Pourtant, il s’agit d’un
élément « impersonnel » en ce sens que
presque tous les philosophes sceptiques modernes l’endossent.
On voit donc que s’interdire ce genre de réflexion,
c’est s’interdire de se comprendre, ce qui est pour
le moins désolant en ce qui concerne l’éducation
de nos jeunes. Il importe que les jeunes puissent situer, à
l’intérieur de la mouvance de l’histoire, certaines
idées directrices afin qu’ils comprennent pourquoi
ils sont ce qu’ils sont.
Comparativement au scepticisme moderne, le scepticisme
ancien, que la tradition fait remonter à Pyrrhon d’Élis
(né vers 365 et mort vers 275 avant notre ère), se
présente comme une philosophie à part entière
et qui possède une envergure tout à fait remarquable,
aujourd’hui ignorée. Pour plus de clarté dans
la suite de l’exposé, et puisque c’était
d’ailleurs la coutume jusqu’au début de l’époque
moderne, j’utiliserai l’expression « pyrrhonisme
» pour désigner le scepticisme ancien remontant à
Pyrrhon et qui culmine avec Sextus Empiricus (IIe siècle
de notre ère); ou encore, et de manière équivalente,
j’utiliserai l’expression « scepticisme philosophique
». Mais, avant d’aller plus loin, qu’est-ce donc
que le « scepticisme » tout court par opposition
au « scepticisme philosophique » ou « pyrrhonisme
»(15).
Ordinairement, on dit de quelqu’un qu’il
est sceptique vis-à-vis d’un certain sujet
ou d’une question, par exemple si les extra-terrestres existent,
ou que l’astrologie est une science, ou encore si les États-Unis
vont gagner la guerre contre le terrorisme, en ce qu’il ne
croit pas que cela soit le cas, ou que cela soit vrai ou véridique,
ou encore il n’adhère pas à cette croyance.
Un sceptique tout court, au sens courant du terme, c’est aussi
quelqu’un qui ne croit pas à quelque chose parce qu’il
n’en pas la certitude. D’ordinaire, le sceptique s’oppose
à la personne crédule, c’est-à-dire à
celle qui croit à tout ce qu’on lui dit et qui se laisse
convaincre facilement sur la base de raisons futiles, discutables,
ridicules, etc.
Le scepticisme philosophique est différent
du sceptique tout court. Un sceptique en matière de philosophie,
c’est quelqu’un qui, sur la base de certaines raisons
ou arguments, refuse de croire à une certaine proposition
(par exemple que Dieu existe ou si l’âme est spirituelle)
mais qui ne nie pas non plus cette proposition. En d’autres
termes, le scepticisme philosophique dit, sur la base de certains
arguments, ne pas avoir d’opinion sur le sujet. Le scepticisme
philosophique n’entretient donc aucune croyance sur le sujet
en question.
Plus généralement, nous dirons que
le scepticisme philosophique ou le pyrrhonisme
est la position philosophique qui refuse de croire en quelque proposition
que ce soit, sur la base de raisons ou d’arguments. Nous verrons
que le pyrrhonisme rejette toute croyance sur la base de la technique
d’argumentation suivant laquelle, pour toute proposition,
il est possible de trouver des arguments de force égale pour
et contre la proposition considérée.
Un sceptique philosophique ou pyrrhonien, c’est
donc quelqu’un qui fait davantage que douter : c’est
quelqu’un qui vise à abolir toutes ses croyances. Or
cet idéal de vie (car c’est de cela dont il s’agit,
du moins dans le contexte ancien où apparaît le pyrrhonisme
de Pyrrhon) n’est jamais parfaitement atteint car il est toujours
possible de trouver d’autres raisons ou arguments de force
égale en faveur ou contre une proposition donnée.
C’est la raison pour laquelle, Sextus Empircus(16), l’un
des derniers représentants du pyrrhonisme ancien, définit
le scepticisme comme la voie de la cherche ou qui poursuit la recherche.
En fait, le mot grec « skepikos » signifie « examen
», « investigation ». Le « scepticisme »
(skepsis) n’a pas primitivement le sens (moderne
que nous lui prêtons) de « doute », mais «
d’activité de recherche ou d’examen ».
« Ainsi, écrit Sextus, la voie sceptique est appelée
aussi ‘chercheuse’ du fait de son activité concernant
la recherche et l’examen. » (17)
Sextus rejette toutes les doctrines « dogmatiques
» (en vigueur à son époque et bien avant lui,
le stoïcisme en particulier, l’adversaire numéro),
non pas parce que Sextus croit que ces doctrines sont fausses ou
qu’il doute de leur vérité, mais plutôt
parce que, à chaque fois qu’il examine une affirmation
prétendant dire la vérité, il est confronté
à la situation schématique suivante.
(1) L’affirmation A prétendant être vraie
entre en conflit avec l’affirmation B qui prétend
elle aussi être vraie.
(3) Les arguments en faveur de A et B sont de force égale.
(2) Sextus est dans l’impossibilité de trancher entre
A et B.
(4) Sextus suspend donc son jugement quant à la vérité
de A ou de B.
(5) Sextus trouve alors la tranquillité d’esprit.
*
Au cours des dernières décennies,
le scepticisme ancien ou pyrrhonisme (et cela vaut aussi pour l’ensemble
de l a philosophie dite « hellénistique ») a
suscité un très vif intérêt, qui s’est
traduit par la publication d’un grand nombre d’ouvrage
d’éditions et de recherches(18). Avec tout ce qui est
maintenant disponible sur le pyrrhonisme, il n’y a plus aucune
excuse de dédaigner dans l’enseignement de la philosophie
au collégial ou ailleurs ce mouvement extraordinairement
riche de la philosophique ancienne. D’autant plus, que l’un
des éléments de compétence du premier ensemble
de philosophie exige la présentation de la contribution des
philosophes de la tradition gréco-latine. À cet égard,
donc, l’enseignement du pyrrhonisme s’impose. Je proposerai
d’ailleurs, en guise de conclusion, un texte du (néo-)pyrrhonisme
à inscrire à l’étude à l’intérieur
du premier cours de philosophie au collégial. Pour l’instant,
je voudrais esquisser quelques éléments du pyrrhonisme
et du néo-pyrrhonisme qui méritent montrant pourquoi
nous nous intéresser davantage à lui plutôt
qu’au scepticisme moderne (surtout, encore une fois, dans
le cadre de l’enseignement du premier cours de philosophie).
Comme nous l’avons vu, Hume était
d’avis que le pyrrhonisme est impossible à vivre. Si
le pyrrhonisme enseigne qu’il faut suspendre toute croyance,
on voit mal en effet comment on pourrait se conserver en vie longtemps...
Pyrrhon semble parier, le premier, qu’au contraire, il est
possible de vivre sans croyance, et que même c’est le
seul moyen d’être heureux. Contrairement au scepticisme
moderne, dont le but est de parvenir à la connaissance certaine,
celui de scepticisme ancien, son telos, est le bonheur
(eudemonia). (Comme ce l’est d’ailleurs pour toute doctrine
philosophique grecque constituée : la platonisme, l’aristotélisme,
le stoïcisme et l’épicurisme.. Or pour atteindre
le bonheur, il faut évaluer ce qui constitue la «voie»
(le mot est de Sextus) ou la meilleure conduite permettant d’accéder
au bonheur. Sur ce point, Pyrrhon, jeune contemporain d’Aristote,
enseigne qu’aucune évaluation n’est possible
parce que rien dans la «nature choses» ne justifie une
telle évaluation. Dans ces conditions, la voie de Pyrrhon
est la « suspension des croyances » (epochè),
et non pas seulement le doute, comme le préconise le scepticisme
épistémologique moderne. Le pyrrhonisme se distingue
du scepticisme moderne en ce qu’il veut supprimer toute croyance.
Il est donc plus radical que son avatar moderne. Pour le pyrrhonisme,
le scepticisme moderne, celui de Hume en particulier, n’est
encore qu’une forme de « dogmatisme » (dogma =
opinion). Hume, par exemple, est absolument certain de sa «
fourchette » entre les vérités factuelles et
les vérités logiques. Rien de tel pour le pyrrhonisme.
La suspension des croyances (epochè) conduit
par ailleurs à l’absence de trouble ou à la
tranquillité de l’esprit (ataraxia)(19), qui est un
état d’insensibilité, but ultime du sage bienheureux.
D’après Diogène Laërce, un auteur du IIIe
siècle de notre ère,
« (Pyrrhon fut amener à pratiquer
la philosophie de la manière la plus noble, introduisant
la forme de philosophie consistant dans la non-saisie et la suspension
du jugement ?…?. En effet, il soutenait que rien n’est
ni beau, ni honteux, juste ni injuste, et que de même que
rien n’existe en vérité, et que les hommes
font tout en suivant la convention et l’habitude ; car chaque
chose n’est pas plus ceci que cela. Il suivait ces principes
dans la vie réelle, n’évitant rien, ne se
gardant de rien, prenant toutes choses comme elles venaient, chariots,
précipices, chiens, ne se fiant absolument pas à
ses sens. »(20)
Pyrrhon n’a rien écrit comme Socrate.
Et sa réputation était aussi grande que Socrate. Son
imperturbabilité était, dit-on, vraiment extraordinaire.
Toutefois, contrairement à Socrate, Pyrrhon vécut
en solitaire. Il fuyait les disputes et les discussions interminables
qui plaisaient à ses contemporains. Il offre au disputeur
une fin de non recevoir. Il se montre indifférent à
tout : tout lui est égal.
Bien que Pyrrhon évite l’argumentation
pour les raisons qu’on vient d’évoquer, quel
argument conduisit donc Pyrrhon à pratiquer la voie extravagante
qu’il propose? (On dit que Pyrrhon est parvenu à vivre
jusqu’à l’âge vénérable de
quatre-vingt-dix ans !) La question est loin d’être
aisée, mais voici schématiquement l’argument
de Pyrrhon(21) . D’après Pyrrhon(22) ,
(1) Pour être heureux, il faut considérer la nature
des choses.
(2) Mais la nature des choses (ou du monde) paraît indéterminé
ou indifférentiable.
(3) Il s’ensuit que nos sensations et nos opinions ne sont
ni vraies ni fausses.
(4) De sorte que il faut se méfier de nos sensations et
de nos opinions.
(5) Il faut être sans opinion, sans inclinaison, inébranlable.
……………………………………………………………
(6) Et dire à propos de toute chose : pas plus qu’elle
n’est ou qu’elle n’est pas, ou à la fois
qu’elle est et n’est pas, ou que ni elle est ni elle
n’est pas.
L’objection qu’on a pas manqué
de faire à Pyrrhon, ainsi qu’à tous ceux qui
l’ont suivi par la suite ou qui se sont réclamés
de lui, c’est que l’argument de Pyrrhon se retourne
contre lui-même, et donc, Pyrrhon est foncièrement
incohérent. La prémisse (3) par exemple est sans contredit
une affirmation que Pyrrhon tient pour vraie. Si c’est le
cas, cela contredit (3)! De manière répétée
et constante, les adversaires du pyrrhonisme vont faire valoir que
le pyrrhonisme est une philosophie qui est incohérente et,
donc, qu’elle ne constitue certainement pas la voie à
suivre pour le bonheur. C’est une objection très sérieuse,
et les continuateurs de Pyrrhon vont chercher à la réfuter.
Et voici en gros la réplique (qui doit beaucoup à
Sextus Empiricus). Il suffit de dire que la prémisse (3)
(ou n’importe laquelle des prémisses (1) à (6))
n’est pas posée comme vraie, mais seulement telle qu’elle
apparaît comme vraie au pyrrhonien qui l’affirme.
Celui qui dit « Le miel, à cet instant, me semble doux
», ne dit pas que le miel est réellement doux
; il dit en réalité que tel il lui apparaît.
En somme, le pyrrhonien ne fait que rapporter ou décrire
ce qu’il perçoit ; il n’a pas la prétention
d’affirmer que sa perception correspond réellement
à la réalité des choses. Dans le cas contraire,
il serait incohérent et, donc, il aurait une opinion (doxa,
dogma) ; bref, il serait « dogmatique ». Le pyrrhonien
s’efforcera donc de vivre sans opinion (adoxatos) ou sans
croyance.
Mais est-il possible de vivre sans croyance ? Pierre
Pellegrin écrit à ce propos :
« Ce qui ne l’empêchera pas
(le pyrrhonien) nullement de mener une existence finalement «
normale », fondée sur l’observation des règles
de vie sociale ordinaire.(...) Ainsi le sceptique pourra-t-il
manger du miel quand il aura envie de douceur, accepter d’être
prêtre dans une cité comme l’avait fait Pyrrhon
ou exercer un métier(23). Bien plus, le sceptique peut
adhérer à certaines pratiques sociales et même
à certaines croyances, il peut pratiquer des arts parfois
fort complexes comme la médecine, tout cela à condition
de n’appuyer cette sorte d’assentiment sur aucune
thèse concernant la réalité du monde extérieur.
»(24)
La critique humienne clamant que le pyrrhonisme
serait désastreux pour l’humanité et nous conduirait
à l’impossibilité d’agir tombe donc à
côté de la plaque.
Après Pyrrhon et son disciple Timon (320-230
avant notre ère), le pyrrhonisme a connu, pendant une période
de près deux siècles, une éclipse, quoique
des maîtres de la « Nouvelle académie »,
tels Arcélisas et Carnéade, critiques virulents du
stoïcisme, ont soutenu des positions qui les rapprochent à
tel point du pyrrhonisme que l’on est presque tenté
des les qualifier de pyrrhoniens. (Les experts se demandent si ces
néo-académiciens ne sont pas plutôt des platoniciens
déguisés jouant la carte du pyrrhonisme pour les fins
propres du platonisme.) En tout cas, ce n’est que vers le
1er siècle avant notre ère que l’on assiste
à la renaissance du pyrrhonisme avec la figure majeure d’Énésidème(25).
Entre les mains de ce maître, le pyrrhonisme se précise
et s’affine. En fait, c’est à cette époque
qu’on peut parler d’une «école» pyrrhonienne,
dont nous ne connaissons qu’une poignée de noms sans
plus. Quant à Sextus Empiricus, nous possédons trois
ouvrages dont, entre autres, les Esquisses pyrrhoniennes.
Sextus est ce qu’on pourrait appeler un néo-pyrrhonien.
Il systématise et peaufine les travaux de ces prédécesseurs
éminents, en particulier Énésidème et
Agrippa. Il n’est pas un pyrrhonien qui fait preuve de grande
originalité, contrairement aux deux auteurs précédents.
Il est assuré qu’au départ
de sa carrière philosophique, Énésidème
était un académicien. Puis, à un moment donné,
il rompu avec l’Académie. Sans doute, croyait-il que
l’Académie trahissait la pensée de son vénérable
fondateur, Platon, qui, à l’origine, aurait enseigner
le scepticisme que professait, en un certain sens, Socrate. En fait,
à cette époque, l’Académie était
devenue une succursale du Stoïcisme. Énésidème
voulu changer tout cela et faire renaître le scepticisme.
Il rédigea une véritable somme du pyrrhonisme, Discours
pyrrhoniens, en huit livres, aujourd’hui tous disparus(26).
Quant à Agrippa, nous disposons encore moins information
sur lui. D’après Diogène Laërce (Livre
IX)(27), si Énésidème est l’auteur des
«Dix Modes» de suspension de croyances, Agrippa serait
l’auteur de cinq autres modes. Que sont ces «modes de
suspension de croyance» ?
La dialectique, conspuée par Pyrrhon et
Timon, sert les fins de ces néo-pyrrhoniens, avec en tête
Énésidème et Agrippa. Loin de prôner
la solitude et de lancer platement devant tout disputeur «tout
m’est égal», les néo-pyrrhoniens préfèrent
les débats et s’arment de la dialectique pour réfuter
point par point les philosophes « dogmatiques ». Comme
on l’a vu précédemment, la « technique
» en question des néo-pyrrhoniens consiste à
montrer qu’à toute proposition il est possible de déployer
des arguments de force égale (isosthénia) conduisant
à la suspension du jugement. Énésidème
et Agrippa sont allés plus loin encore. Ils ont élaboré
une véritable panoplie d’arguments – une batterie,
ou mieux encore, une artillerie d’arguments --visant à
réfuter les dogmatistes de tous poils. Ce sont les fameux
« dix Modes » ou dix Argumentations visant la suspension
des croyances et qui représentent le fruit le plus mûr
du néo-pyrrhonisme.
Confronté à une affirmation substantielle
touchant la réalité des choses, le néo-pyrrhonien
cherche à la disqualifier, et non pas à montrer que
l’affirmation est fausse (auquel cas, on aurait raison de
l’accuser à son tour de « dogmatique »).
Le néo-pyrrhonien cherche plutôt à montrer qu’elle
n’est pas plus convaincante que l’une ou l’autre
des affirmations rivales. Prenons le premier Mode fondé «
sur la diversité des animaux » : étant si différents
sous divers aspects, les animaux doivent recevoir des mêmes
choses des impressions différentes ; et puisque nous sommes
nous mêmes différents des autres animaux, il paraît
impossible de trancher la question de savoir si nos impressions
ou les leur décrivent adéquatement ce que sont les
choses. Le second Mode est fondé sur la diversité
des hommes : même en supposant que les impressions des hommes
soient plus crédibles que les animaux, les différences
qui nous séparent conduit à la même conclusion
que précédemment. Le troisième Mode ensuite
est fondé sur la diversité des organes des sens :
même en ne considérant qu’un seul homme individuellement,
certains choses (une peinture par exemple) lui paraissent exhiber
telles caractéristiques à la vue (par exemple la perspective
ou des creux), mais pas pour le toucher. Etc.
Le schéma général de l’argumentation(28)
à l’aide des dix Modes de suspension du jugement est
donc le suivant.
(1) Telle chose paraît avoir telle propriété
relativement à a.
(2) La même chose paraît avoir telle autre propriété
relativement à b.
(3) Or l’une ou l’autre des apparences doit être
vraie, l’autre fausse.
(4) Or il paraît impossible de trancher en (3).
……………………………………..
(5) On donc doit suspendre notre jugement quant à la nature
de la chose, telle qu’elle est en réalité,
intrinsèquement, dans sa nature propre.
Illustrons cette argumentation générale
à l’œuvre dans tous les modes. Il s’agit
simplement de remplacer les variables a et b dans les prémisses
(1) et (2). Dans le premier mode, remplaçons les variables
par deux espèces animales : l’huile d’olive est
bonne pour les hommes, mais mauvaise pour les abeilles ; dans le
second, les variables seront différentes personnes : le soleil
est bon pour moi, Jean Laberge, mais insupportable pour mon voisin
; dans le troisième, remplaçons les mêmes variables
par différents organes sensoriels : une image peut présenter
des reliefs à l’œil, mais pas au toucher. Etc.
Comme on le constate, cette argumentation générale
repose sur la relativité. En fait, d’après Sextus,
le huitième Mode, celui de la relativité,
est pour ainsi dire présupposé à tous les autres.
Par ailleurs, Sextus dit ce huitième Mode de la relativité
subordonne trois modes supplémentaires : celui du sujet qui
juge, celui de l’objet jugé et celui combinant les
deux précédents. Ce qui donne le diagramme suivant(29)
:

Il ne faudrait toutefois pas conclure trop rapidement
que les Dix Modes conduisent au relativisme. Le relativisme
(cognitif ou moral) est en effet une autre forme de position dogmatique.
Lorsque Sextus affirme, à l’occasion du huitième
Mode, que tout est relatif, il veut dire que tout est apparemment
relatif. Sextus avertit qu’« ici comme ailleurs nous
utilisons approximativement ‘est’ à la place
de ‘paraît’, voulant signifier par-là :
‘toute chose paraît relative’. » (30)
Ces quelques lignes sur les Dix Modes n’ont
évidemment pas pour but d’en épuiser le riche
contenu.(31) Elles suffiront, je l’espère, en à
montrer la richesse potentielle. On peut les comparer, selon l’image
de Jonathan Barnes(32), à une véritable toile dont
les rets posent systématiquement des embûches au penseur
dogmatique.
*
« La philosophie moderne, écrit Roger
Scruton, débute non pas précisément avec Descartes,
mais plutôt par l’élément que Descartes
a rendu célèbre, à savoir le doute systématique.
»(33) Descartes critique les autorités et les dogmatismes
en brandissant le scepticisme afin de reconstruire à pied
d’œuvre tout l’édifice de la philosophie.
Aussi, depuis Descartes, il est de bon ton de faire débuter
la philosophie par le scepticisme. C’est sans doute la raison
pour laquelle, bon nombre d’enseignants comme moi, choisissent
d’inscrire dans leur plan de cours du premier cours de philosophie
au collégial, l’étude du scepticisme. Malheureusement,
le scepticisme professé dans la plupart des cas, est une
version édulcorée et étriquée du pyrrhonisme.
J’ai montré dans les pages précédentes
l’intérêt majeur que présente le pyrrhonisme,
en particulier l’édifice monumental que constitue les
dix Modes. Ces Modes représentent un sommet dans la pensée
humaine, de sorte que le pyrrhonisme n’a rien à envier
aux philosophies anciennes de l’époque classique (Platon
et d’Aristote). L’étude de ces dix Modes ainsi
que leur structure argumentative, tels qu’on les trouve chez
Sextus Empiricus, constituent le moyen le plus assuré d’introduire
l’étudiant à une réflexion systématique
de type philosophique. Jamais l’être humain n’est
allé aussi loin dans la justification rationnelle de la retenue
de ses assertions quant à la nature de la réalité.
J’ai également cherché à montrer l’importance
de distinguer le scepticisme moderne du pyrrhonisme, et je crois
avoir montré l’importance de ne pas limiter l’enseignement
de la philosophie à l’argumentation en l’ouvrant
à des réflexions de types philosophiques sur l’histoire
de la philosophie, considérations qui doivent permettent
à l’étudiant de mieux se situer dans l’histoire
des idées. L’étudiant se trouve en terrain «
connu » avec le scepticisme, car sans même connaître
la philosophie moderne, il souscrit d’emblée au scepticisme.
Mais, contrairement au scepticisme ambiant et rampant invoquant
paresseusement le doute sur tout et à propos de rien, et
loin de se limiter à la connaissance humaine comme le veut
le scepticisme moderne, le pyrrhonisme propose d’abord et
avant tout un art de vivre radical fondé sur la recherche
ou l’examen argumentatif systématique. Il ne faut jamais
oublié que le skeptikos est celui qui est constamment
en recherche, et qui n’affirme rien. Malgré sa lointaine
origine, et au-delà de la pensée moderne qui marque
nos mentalités plus que nous pouvons le réaliser,
l’étude du pyrrhonisme permet de mieux comprendre nos
mentalités actuelles constituées par le scepticisme
ambiant et le relativisme. Malgré la rareté des textes
de ses fondateurs et de ses représentants majeurs, le pyrrhonisme
demeure une philosophie de tout premier ordre qu’il convient
de réhabiliter dans l’enseignement de notre discipline.
*
NOTES
(1)
Laurent-Michel Vacher, Jean-Claude Martin et Marie-Josée
Daoust, Débats philosophiques. Une initiation, Liber,
Montréal, 2002. Dorénavant désigner dans le
corps du texte par l’abréviation DP suivi du numéro
de la page.
(2) « Doute sur notre connaissance de la réalité
extérieure. (Un plaidoyer pour la position sceptique)»
(DP, 15-24). Je soupçonne que Laurent-Michel Vacher en est
l’auteur, puisqu’on reconnaît assez nettement
son style d’écriture ainsi que ses thèmes philosophiques
favoris.
(3) Je songe,
entre autres, aux spécialistes britanniques de la pensée
ancienne : Jonathan Barnes, Myles Burnyeat, Michael Frede, dont
les contributions essentielles, devenues des classiques, sur le
scepticisme ancien ont été publiées en 1997
dans The Original Sceptics : A Controversy (Hackett).
(4) Voir J. Barnes, M. Burnyeat et M. Frede, op. cit., p. x.
(5) On connaît ce passage célèbre du Traité
de la nature humaine (Livre I, sectionVII), où Hume
réalise le délire de son scepticisme, mais où
il se console en pensant que la nature humaine met un terme à
ces « extravagances ». « Très heureusement,
il se produit que, puisque la raison est incapable de chasser ses
nuages, la Nature elle-même suffit à y parvenir; elle
me guérit de cette mélancolie philosophique et de
ce délire soit par quelque relâchement de la tendance
de l’esprit, soit par quelque divertissement et par une vive
impression sensible qui effacent toutes ces chimères. Je
dîne, je joue au tric-trac, je parle et me réjouis
avec mes amis… »
(6) Ibid.
Malgré leur divergence quant à l’interprétation
philosophique à donner du scepticisme ancien, les trois auteurs
s’accordent sur ce point.
(7) Ce chiffre renvoie au paragraphe compté à partir
du début du texte.
(8) Voir Hilary Putnam, Raison, vérité et histoire
(Paris, Minuit, 1984), chapitre 1 : « Des cerveaux dans une
cuve ».
(9) L’auteur fait précéder son texte d’une
citation de Hume. Notez que l’auteur n’en donne pas
la source.
(10) Julia
Annas et Jonathan Barnes, The Modes of Scepticism, Ancient Texts
and Modern Interpretations, Cambridge University Press, 1997,
p. 6.
(11) Ibid., p. 9.
(12) David Hume, Enquête sur l’entendement humain
(Paris, Garnier-Flammarion, 1983), Section XII, deuxième
partie, p. 242.
(13) Ibid.
(14) Robert Fogelin, dans « Hume’s scepticism »,
The Cambridge Companion to Hume (D.F. Norton, éditeur,
Cambridge, 1995, p. 95), a qualifié le scepticisme de Hume
de « faillibilisme » : « Le scepticisme de ce
genre (c-à-d le scepticisme modéré affirmant
que les énoncés empiriques qui vont au-delà
de l’expérience immédiate sont toujours incertains)
devrait être appelé de manière plus appropriée
faillibilisme et non pas scepticisme. En fait, un empirisme systématique
(de Hume) met en doute un grand nombre de choses pour lesquelles,
au contraire, nous y attachons de la certitude. Or les empiristes
d’obédience traditionnelle ne croient pas qu’il
faille suspendre systématiquement nos croyances. »
(15) Pour les quatre paragraphes qui suivent je suis redevables
aux idées de Jonathan Barnes dans son introduction à
Sextus Empiricus, Outlines of Scepticism, Cambridge, Cambridge
University Press, 2000, p. xix-xx.
(16) Nous ne savons pas grand-chose de ce philosophe et médecin
grec. Nous savons cependant qu’il était partisan de
l’approche empirique en médecine, d’où
le sobriquet Sextus l’Empirique. Nous ne connaissons pas ses
dates de naissance et de décès. Mais nous savons qu’il
a écrit après le règne de Tibère Auguste
(mort en 37 de notre ère) puisqu’il mentionne le nom
de l’empereur dans ses Esquisses pyrrhoniennes (I,
84). Par ailleurs, Hyppolite de Rome cite abondamment Sextus dans
ses Réfutations de toutes les hérésies qui
parurent en 235 de notre ère.
(17) Sextus Empiricus, Esquisses pyrrhoniennes, Éditions
du Seuil, collection Points-Essais #352, 1997, p. 55.
(18) Signalons (et saluons!) la parution récente en traduction
française de l’ouvrage de référence mise
au point par deux chercheurs anglais Anthony Long et David Sedley,
Les philosophes hellénistiques, (Paris, Garnier-Flammarion,
2001, trois tomes. L’ouvrage est traduit par deux des plus
grands spécialistes français actuels de la pensée
hellénistique, Jacques Brunschwig et Pierre Pellegrin). À
propos du pyrrhonisme, signalons la réédition de l’ouvrage
magistral de Victor Brochard, Les Sceptiques grecs (Livre
de Poche, 2002). En anglais, on consultera l’étude
rigoureuse de R.J. Hankinson, The Sceptics (Routlege, The
Arguments of the Philosophers, 1995). Enfin, on ne saurait passer
sous silence la traduction française des Esquisses pyrrhoniennes
de Sextus Empiricus, (avec texte bilingue grec-français,
Éditions du Seuil, collection Points-Essais #352, 1997; la
traduction étant de Pierre Pellegrin ainsi que l’introduction).
(19) Il est douteux que Pyrrhon soit l’inventeur de ces deux
notions techniques, epochè et ataraxia.
Il faut plutôt penser qu’elles ont été
affinées par les néo-pyrrhoniens, Énésidème
entre aures. Toutefois, il semble que Pyrrhon exerçait des
attitudes correspondantes que ses lointains successeurs vont préciser
par la suite. Voir Hankinson, op. cit., p. 59.
(20) A. A. Long et D. Sedley, op. cit., livre I, p. 39.
(21) Il est un
peu excessif de parler dans le cas de Pyrrhon d’« argument
». Bon nombre d’experts disent que contrairement à
Socrate, il fuyait la foule des dialecticiens.
(22) En fait, ce qui suit est tiré d’un témoignage
d’Aristoclès de Messine, un péripatéticien
du Ier siècle avant notre ère, cité par Eusèbe
de Césarée. Voir Long et Sedley, op. cit., p. 41.
(23) Rappelons que Sextus Empiricus était médecin.
(24) Pierre Pellegrin, introduction aux Esquisses pyrrhoniennes,
op. cit., p. 42-43.
(25) Dont on
ne sait malheureusement pas grand-chose (même pas ses dates
de naissance et de mort). On peut conjecturer qu’il vécut
entre le premier siècle avant ou après notre ère.
(26) Au 9e siècle de notre ère, un patriarche de Constantinople,
Photius, possédait ces ouvrages et en fit le compte-rendu
pour son frère. C’est l’unique source par où
nous pouvons connaître la pensée d’Énésidème.
Nul doute que Sextus puise directement dans les Discours pyrrhoniens
d’Énésidème.
(27) Diogène Laërce, Vie, doctrines et sentences
des philosophes illustres, Paris, Garnier-Flammarion, 1965,
p. 201 : « Agrippa et ses disciples en ajoutent cinq autres
(modes). »
(28) Voir R.J. Hankinson, op. cit., p. 156.
(29) Voir A.
A. Long et D. Sedley, op.cit., tome III, p. 93.
(30) Sexuts Empiricus, op. cit., Livre 1, 135, p. 129.
(31) Voir l’étude que Julia Annas et Jonathan Barnes
leur ont consacré: The Modes of Scepticism, Ancient and
Modern Interpretations, Cambridge University Press, 1997.
(32) Voir son ouvrage, The Toils of Scepticism, Cambridge
University Press, 1990.
(33) Roger Scruton, Modern Philosophy. An Introduction and Survey.
Londres, Mandarin, 1996, p. 16.
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