| Si Maurice Richard
avait vécu au temps de la Rome antique, nul doute qu’il
aurait été considéré comme un sage stoïcien.
Le film qu’a consacré le réalisateur Charles
Binamé au numéro 9 a permis de ramener à l’avant-plan
l’histoire de cet homme exceptionnel. Avec les 13 nominations
que cette œuvre a recueillies aux prix Génies, «
Maurice Richard continue de marquer des buts », écrivait
récemment un journaliste. Bien qu’il ait pris sa retraite
en 1960 et qu’il soit disparu il y a sept ans, bon nombre
de commentateurs et d’analystes cherchent toujours à
percer le mystère de ce héros. L’universitaire
Benoît Mélançon publiait récemment une
fascinante étude du mythe qu’a incarné cet homme
qui parlait peu, mais qui avait du « feu dans les yeux
»(1).
« Un gladiateur, un être possédé;
et cette flamme, cette fougue, moi, ça m’a allumé
», a déjà déclaré Charles Binamé(2).
«Allumé»… Ce mot n’a rien d’anodin.
Il évoque illumination, éveil ou révélation.
Disons le tout net : Maurice Richard fut un éveilleur d’esprits.
Autant comme sportif que comme personne, il nous ouvre l’esprit
à des réalités supérieures qui méritent
qu’on y consacre tous nos efforts et toutes nos pensées.
Et c’est ici que l’on rejoint la philosophie stoïcienne.
Le stoïcisme est la doctrine philosophique
gréco-romaine qui domina le monde romain avant que le christianisme
ne devienne la religion de l’Empire. Aujourd’hui, on
dit de quelqu’un qu’il est stoïque quand
il supporte les épreuves physiques ou morales avec fermeté
et impassibilité. Mais l’on ne peut réduire
à cela le stoïcisme, dont les plus illustres penseurs
à l'époque romaine sont Sénèque (1 -
65 de notre ère), Épictète (50 - 125) et l’empereur
Marc Aurèle (121 - 180).
La morale stoïcienne se résume en trois
points : 1) Le seul bien véritable demeure la vertu; tous
les autres biens (santé, argent, sexe, pouvoir, renommée,
etc.) sont dits «indifférents»; 2) Le sage, c’est-à-dire
l’homme vertueux, doit apprendre à distinguer ce qui
relève de sa volonté de ce qui n’en relève
pas ; 3) L’univers est régi par des lois inexorables;
le sage connaît ces lois et sait accorder sa volonté
aux événements sur lesquels il n’a par ailleurs
aucune prise.
Les stoïciens soutiennent que la seule chose
qui peut conduire au bonheur, c’est la vertu (la
force morale). Vertu est leur maître-mot, dont la
racine latine est vir, homme; d’où, en français,
les mots viril, virilité. À notre
époque, vertu a une connotation religieuse et a, pour cette
raison, pratiquement disparu de notre vocabulaire. Dans le domaine
moral, virtus désigne la «force d’âme
ou de caractère» d’une personne : c’est
sa qualité morale, son excellence.
L’orgueil
ou la vertu ?
Au moment où Maurice Richard pris sa retraite du hockey
en 1960, le chroniqueur sportif du Petit Journal, Louis
Chantigny, lui consacra un portrait exalté où il s’interrogeait
sur l’origine de son «génie», lequel le
rendait supérieur à Gordie Howe, un rival de toujours
:
« C’est l’orgueil, l’Orgueil avec
un O majuscule, qui nous donne la clé de l’énigme.
L’orgueil insondable de l’athlète fier de ses
exploits, l’orgueil superbe du champion qui a pleinement
conscience de sa valeur et de l’idéal qu’il
représente. […] Pour cet homme qu’habite et
que tourmente le démon de l’orgueil, du juste orgueil,
le sport est certes un métier, mais davantage encore une
religion, une soupape de sûreté et, pour tout dire,
une raison de vivre. »(3)
Ce que l’auteur appelle ici l’«orgueil»
rejoint en grande partie ce que les stoïciens désignaient
sous le nom de «vertu». En somme, la
force d’âme ou de caractère de Maurice Richard
– sa virtus - était rien de moins qu’exemplaire.
Cette qualité stoïcienne explique le ravissement et
l’enchantement qu’il a suscités.
Dans La providence (De providentia),
Sénèque répond à un interrogation inquiète
de son ami Lucillius : «pourquoi, si une Providence gouverne
le monde, les gens de bien sont-ils souvent exposés au malheur?»(4)
. Autrement dit, si les dieux existent et qu’ils sont bons
pourquoi affligent-ils donc de tant d’épreuves effroyables
des gens qui apparemment ne méritent en rien les malheurs
qui les accablent ? La réponse de Sénèque:
la divinité aime l’homme, et l’infortune avec
laquelle il l’accable est l’occasion pour lui de révéler
sa vertu. «Labor optimos citat.» («La
peine appelle les meilleurs.»). «Plus nous nous
battrons, plus nous serons courageux», écrit Sénèque.
«Le feu éprouve l’or, la misère le
courage.» L’adversité nous révèle
à nous-même. C’est là, pour le philosophe
stoïcien, le sens qu’il faut prêter au fameux Connais-toi
toi-même socratique : «Il faut pour se connaître
s’être mis à l’épreuve.»
Malheureux celui qui n’a jamais été éprouvé.
«Il n’y a pas à mes yeux d’infortune
comparable à celle de l’homme qui n’a jamais
été malheureux.» Le gladiateur juge déshonorant
de lutter contre un adversaire qui ne le vaut pas. «Ainsi
fait la Fortune: ce sont les plus braves qu’elle provoque
en combat singulier…» Dans le sport comme dans
la vie, Maurice Richard appelle de ses vœux l’épreuve.
Tout se passe comme si la vertu débordante du Rocket provoquait
la Divinité ou le Destin lui-même.
Dick Irvin ou
l’adversité
Le film de Binamé en offre une belle illustration.
Un Rocket encore recrue maugrée contre l’entraîneur
Dick Irvin qui « ne lui laisse pas de chance de se faire
valoir». Le scénariste Ken Scott a admirablement
compris l’opposition fructueuse entre le Rocket et ce que
Sénèque appelle la «Fortune». L’infâme
entraîneur, magnifiquement incarné par Stephen McHattie,
n’est autre, à mon sens, que l’aiguillon dont
se sert la «Fortune» pour accabler le Rocket afin que
s'embrase la vertu du héros.
Lors du mémorable deuxième match
de la série semi-finale, le 23 mars 1944, contre les Leafs
de Toronto, Richard marque cinq buts en cinq lancers! Un quotidien
titra : «Richard 5, Toronto 1»! On peut interpréter
de manière stoïcienne cet épisode. Entre deux
périodes, «l’ignoble» Dick Irvin déversa
sur le Rocket un flot d’injures racistes contre les Canadiens-français
- et en anglais par-dessus le marché! «Vous les
Frenchies, c’est dans votre sang. Vous êtes rien qu’une
bande de lâches, de couilles molles et d’insignifiants.»
Mais à la question de son coiffeur Tony Bergeron lui demandant
ce que l’instructeur du Canadien avait bien pu leur dire dans
la chambre des joueurs, Richard répond avec flegme : «Rien».
Quelque temps après l’émeute
du Forum, l’infâme entraîneur confiera à
l’Héraklès canadien-français l’immense
admiration qu’il lui voue: «Je voulais te dire que
[…] je savais que tu voulais gagner autant que moi. C’est
pourquoi je t’ai poussé comme ça. J’ai
été vraiment dur avec toi. […] j’espère
que tu m’en veux pas parce que t’es… le plus grand
joueur qu’on verra jamais.» Ainsi parle aussi la
«Fortune» : elle aime celui qu’elle éprouve.
Chrysippe
de Tarse, vers 280 à 207 avant notre ère : «Non
seulement le mal n’est pas nuisible, mais il est nécessaire
à la beauté du monde et il n’est pas bon
de le supprimer.» |
«S’étonnera-t-on»,
écrit Sénèque, «que Dieu éprouve
rudement les cœurs généreux? Ce n’est jamais
une commode entreprise de se former à la vertu. La fortune
nous frappe et nous déchire? Supportons-la. Il n’y
a pas là cruauté, mais lutte… À souffrir
le mal, on arrive au mépris de la souffrance.»
Chrysippe, l’un des plus grands stoïciens grecs, va jusqu’à
écrire: «Non seulement le mal n’est pas nuisible,
mais il est nécessaire à la beauté du monde
et il n’est pas bon de le supprimer.» Pour apprécier
cette remarque stupéfiante, il faut adopter une perspective
cosmique que seul le maître stoïcien est en droit de
prendre. À la hauteur de l’éternité où
il se tient, le stoïcien reste placide : il considère
le monde et ses vicissitudes – et il y consent. C’est
là qu’il trouve la liberté et le bonheur. Sénèque
écrit : «Rien ne me force; je ne supporte rien
contre ma volonté; je ne suis pas asservi à Dieu,
je suis d’accord avec lui, d’autant mieux que tout,
je le sais, est fixé d’avance, et qu’une loi
a tout réglé pour l’éternité.
(…) Aussi devons-nous tout supporter avec courage, parce que
rien n’arrive au hasard, comme nous le croyons, mais tout
s’enchaîne.» Le regard du maître stoïcien
va au- delà du bien et du mal, car la seule chose qui compte,
c’est la vertu.
Punition acceptée
Maurice Richard est-il condamné injustement
par le président de la Ligue, Clarence Campbell? banni des
éliminatoires? Perd de ce fait le championnat des compteurs?
Le peuple miséreux s’indigne? Une émeute éclate?
D’une égalité d’âme, le Rocket demande
à ses chauds partisans «de ne plus causer de trouble»
et «d’encourager les Canadiens pour qu’ils puissent
l’emporter […] contre les Rangers et Détroit».
Plus stoïcien que le Rocket, tu meurs!
Malgré l’injure et l’injustice
manifeste dont le Rocket se savait victime, il accepta de bonne
grâce sa punition. Celle-ci ne pouvait pas cependant l’atteindre
car, comme l’écrit encore Sénèque, faisant
écho à Socrate: «Nihil accidere bono viro
mali potest.» («Il ne peut rien arriver de mal
à un homme de bien.»)
On reprocha à Richard de s’effacer
constamment derrière l’équipe. Ses exploits
n’étaient jamais véritablement les siens, disait-il,
mais ceux du Canadiens. À cet égard — et contrairement
à ce qu’avançait Louis Chantigny — Maurice
Richard semblerait souffrir d’un sérieux défaut
« d’orgueil »! Mal à l’aise devant
les multiples hommages qu’on lui adressa pour ses cinq buts
contre Toronto, Richard désigna le bâton à qui
il attribua tout le mérite : «Il appartient à
Lamoureux. Il me l’a donné au début de la deuxième
période, et j’ai obtenu tous mes buts avec. Wow! C’est
tout un bâton! Je ne laisserai certainement pas ce petit bijou
m’échapper.»(5) Mais le maître stoïcien
qui manipule ce bâton, loin de tenir des propos relevant de
la pensée magique, laisse en réalité entendre
qu’il n’est qu’au service d’une fatalité
inexorable qui lie tout l’univers. «C’est
une grande consolation d’être emporté avec l’univers»,
écrit Sénèque.
On peut sans doute se gausser devant la puérilité
de nombre de déclarations du Rocket. Comme celle où
Richard avait répliqué à un Irvin inquiet de
son absence : « Je ne suis pas si important que cela.
[…] Nous avons une bonne équipe avec beaucoup d’esprit
combatif. Ils vont jouer avec plus d’ardeur parce qu’ils
ont perdu un joueur. Ils vont gagner le championnat de la Ligue
et la coupe Stanley.» (6) Devant à l’émeute
suscitée par sa suspension, il lancera placidement : «Après
tout, ce n’est rien que du hockey.» Le stoïcien
se place au-delà du bien et du mal : «Le but de
la divinité comme du sage, écrit Sénèque,
est de montrer que ce que la foule recherche ou redoute, n’est
ni un bien ni un mal».
Beaucoup font aujourd’hui du Rocket non plus
une simple idole sportive, mais davantage une idole politique. André
Laurendeau écrivait dans Le Devoir : «La
foule qui clamait sa colère [le 17 mars 1955] n’était
pas animée seulement par le goût du sport ou le sentiment
d’une injustice commise contre son idole. C’est un peuple
frustré qui protestait contre le sort. Le sort s’appelait,
jeudi, M. Campbell; mais celui-ci incarnait tous les adversaires
réels ou imaginaires que ce petit peuple rencontre.»(7)
Le Rocket a toujours été des plus
réticents à épouser ce genre de considérations.
Il n’est là, disait-il, que pour servir d’exemple.
«Pourquoi supporte-t-il certaines infortunes ?»,
demande encore Sénèque à propos de l’homme
vertueux. «Pour apprendre aux autres à les supporter
: il est créé pour servir d’exemple.»
Par sa fabuleuse vertu, le Rocket fut et demeure un éveilleur
d’esprit. Il allume même ceux qui (comme moi!)
ne sont pas des amateurs de hockey. Sa carrière de sportif
ainsi que sa vie forcent l’admiration. Elles appellent et
suscitent ce qu’on appelle aujourd’hui l’excellence,
autre mot pour « vertu »

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N O T E S
(*) Quelques modifications mineures de l'auteur ont été
apportées à la présente édition.
(1) Les yeux de Maurice Richard, Fidès, 2006, p.
31.
(2) Charles
Binamé, «Hommage à Maurice Richard», dans
les suppléments du DVD du film Maurice Richard.
(3) Cité dans Jean-Marie Pellerin, Maurice Richard. L'idole
d'un peuple, Montréal, Éditions Trustar, 1998,
p. 499-500.
(4) Les citations du texte de Sénèque sont tirées
de l'édition due aux soins de F. et P. Richard, Traités
philosophiques II, Paris, Éditions Garnier Frères,
1955.
(5) Cité dans Jean-Marie Pellerin, op. cit., p. 36.
(6) Ibid., p. 315.
(7) Ibid., p. 361. |