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I. Pour parvenir au bonheur, il faut SAVOIR ce qu’est la vertu
Une vérité banale mais importante,
faisant l’unanimité dans toute la pensée grecque
ancienne : tout le monde veut être heureux ; nous désirons
tous le bonheur. Évidemment, nous serions tenté de
répliquer, nous aujourd’hui, que, si tout le monde
cherche le bonheur, il y autant de façons d’y parvenir
qu’il y a d’êtres humains sur terre. Pour la pensée
antique, toutefois, comme on l’a vu, il n’y a que deux
voies menant au bonheur : le Plaisir ou la Vertu. Et la voie à
prendre ne fait pas unanimité parmi les philosophes. Les
philosophes hédonistes avec Épicure optent, bien entendu,
pour la première voie. L’eudémonisme de Socrate
opte, lui, pour la seconde. Socrate n’a jamais douté
un seul instant que la vertu était garante du bonheur. En
cela, son élève, Platon, et l’élève
de Platon, Aristote, ne démentiront pas leur maître.
Mais, pour Socrate, toute la difficulté consiste à
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LA
VERTU CHEZ LES GRECS
Le mot
grec signifiant vertu est aretè. Les Grecs
reconnaissaient cinq vertus principales : le courage
(andrea), la modération ou la tempérance
(sophrosynè) ; la justice (diskaiosynè),
la sagesse (sophia), et enfin la piété
(hosiotès). Un homme possédant l’une
ou l’autre de ces qualités, voire toutes ces
qualités, est dit excellent. L’excellence
d’un homme se mesure à ses vertus. Selon la
mentalité des Grecs, les vertus ce sont les qualités
qui peuvent apporter à un Grec le succès lui
assurant la gloire et des avantages honorifiques et matériels.
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SAVOIR CE QU’EST LA VERTU. Toute la démarche
philosophique de Socrate est motivé par cette quête:
SAVOIR CE QU’EST LA VERTU. Socrate ne doute pas un seul instant
que des gens puissent être vertueux. Lui-même avait
la réputation d’être le plus vertueux parmi les
hommes. Mais il avouait en toute sincérité ne pas
savoir ce qu’est la vertu, de sorte que, ne sachant pas ce
qu’est la vertu, Socrate n’a jamais prétendu
être vertueux. D’ailleurs, lorsqu’il apprendra
de son ami Chéréphron que le dieu Apollon, à
Delphes, le déclare le plus sage des hommes (voir plus loin
l’extrait de l’Apologie de Socrate), Socrate en sera
le premier surpris et doutera même de cette affirmation, allant
même jusqu’à vouloir réfuter cette affirmation.
Nous y reviendrons plus loin.
Même si Socrate sait que la sagesse conduit
au bonheur, et même s’il est convaincu que les dieux
sont les seuls êtres sages, il ne sait pas, lui, ce qu’est
précisément la sagesse (ainsi que les autres vertus).
Il ne peut prétendre donc au titre de sage. Peut être
possède-t-il, au fond, tout autre chose, une vertu différente
de la sagesse? Qui peut le dire, dès lors qu’il ne
sait pas ce qu’est la sagesse? Socrate est donc à la
recherche du savoir total concernant la vertu à partir duquel
il pourrait être en mesure de dire ce qu’est la vertu
dans des cas problématiques et difficiles. Prenons un exemple.
Un dictateur ou un terroriste qui, dans les deux cas, démontrent
selon certains du « courage », sont-ils effectivement
courageux? Comment allons-nous répondre à cette question
troublante? Voilà le genre de questions que posait Socrate
à ces concitoyens afin de découvrir avec eux ce qu’il
en est en vérité de ces questions hautement complexes
mais éminemment importantes car il y va de notre bonheur.
En effet, si on ne sait pas ce qu’est la vertu, alors on ne
saura pas non plus ce qu’est le bonheur. Le savoir quant à
la nature de la vertu est donc capital. Et Socrate a admis qu’il
n’est jamais parvenu à ce savoir. Bien sûr, nous
sommes tous en mesure de donner des exemples d’actes justes,
courageux ou sages, etc. Et, tout comme les contemporains de Socrate,
nous serions sans doute disposer à qualifier Socrate de personne
vertueuse. Mais ce ne sont pas les exemples qui intéressaient
Socrate. C’est un peu comme si Socrate nous demandait ce qu’est
un chien et qu’on lui répondait en lui nommant différentes
races de chien. Il s’agit plutôt de définir les
caractéristiques essentielles qu’ont en commun tous
les chiens et seulement qu’eux. Cette définition universelle
du chien nous permet par exemple de traiter les cas litigieux, par
exemple : est-ce qu’un loup est un chien? Idem pour la vertu.
Donc, en discutant avec ses interlocuteurs, Socrate était
à la recherche de la définition universelle de la
justice, du courage, de la sagesse, etc., définition valable
pour tous les cas complexes qui peuvent se présenter dans
notre existence.
Ouvrons
à présent une autre œuvre de jeunesse
de Platon. Il y a une belle illustration de la quête
socratique de définition universelle au sujet du
courage dans un passage d’un dialogue intitulé
Lachès. Avant de lire ce passage, précisons
le contexte de la discussion qui s’engage entre Socrate,
d’une part, et Lachès, d’autre part.
Lachès et Nicias, deux généraux illustres
de l’armée grecque, veulent savoir si l’exercice
des armes est favorable au développement du courage.
Lachès ne le pense pas; Nicias n’est pas de
cet avis. Ils demandent alors l’avis Socrate, qui
est présent, afin de départager les avis.
Avant de savoir si l’exercice des armes rend courageux,
Socrate suggère qu’il convient avant tout de
savoir ce qu’est que le courage, car à quoi
sert-il de demander si l’escrime, par exemple, développe
le courage si on ne sait pas ce qu’est le courage?
Chacun des deux généraux est donc prié
de dire en quoi consiste le courage. Tout le dialogue est
alors dirigé vers la recherche de la définition
universelle du courage, c’est-à-dire vers les
caractéristiques qui font de certains actes, et eux
seulement, des actes ‘courageux’. Lachès
parle le premier. Socrate examine de manière critique
chacune des définitions du courage que lui présente
Lachès.
Extrait
du Lachès(1)
1
SOCRATE
(S) : - Essayons, Lachès, de définir le courage...
Voyons, essaye de dire ce que je te demande : qu'est-ce
que le courage ?
LACHÈS
(L) : - Par Zeus, Socrate ! il n'est pas difficile de répondre
! Quand on accepte de rester dans le rang et de repousser
l'ennemi, au lieu de prendre la fuite devant lui, alors,
sache-le bien, on ne peut manquer d'être homme courageux.
S
: - C'est fort bien dit, Lachès ! Mais sans doute
suis-je cause, faute de m'être exprimé clairement,
que ta réponse ne cadre pas avec ce que j'avais en
tête, quand je te posais la question.
L
: - Que veux-tu dire par là, Socrate ?
S
: - Je vais te l'expliquer, à condition que j'en
sois capable. Un homme courageux, c'est bien, je pense,
celui dont tu parles, qui, demeurant dans le rang, combattra
les ennemis.L : - C'est du moins ce que je déclare.
2
S :
- Et moi aussi, effectivement ! Que dire cependant, cette
fois, de celui-ci qui, dans la fuite et sans rester dans
le rang, combattrait néanmoins l'ennemi ?
L
: - Courageux, en prenant la fuite ?
S
: - À la façon même, je pense, des Scythes
qui, dit-on, ne combattent pas moins en prenant la fuite
qu'en poursuivant. On pensera en outre à l'éloge
que fait Homère des chevaux d'Énée
qui, à l'en croire, savaient avec grande rapidité,
ici et là, poursuivre aussi bien que fuir; et c'est
sous ce rapport aussi qu'il a glorifié Énée
lui-même, sous le rapport de son savoir en l'art de
fuir, quand il l'a appelé: un maître machineur
de fuite.
3
L :
- Et il avait raison, Socrate, car c'est de chars qu'il
parlait; de ton côté, tu allègues l'exemple
des cavaliers scythes, et c'est en effet ainsi que combat
leur cavalerie. Mais l'infanterie de ligne des Grecs combat
de la façon que je dis.
4
S :
- À l'exception sans doute, au moins, de celle des
Lacédémoniens. À Platées en
effet, quand ils furent en face des soldats perses cuirassés
de lattes d'osier, il n'acceptèrent pas, dit-on,
de les affronter en combattant sur place, mais ils prirent
la fuite; puis, une fois rompus les rangs des Perses, ils
firent volte-face et se battirent à la façon
de cavalier, remportant ainsi la victoire dans cette bataille.
L
: - C'est la vérité.
5
SOCRATE:
- En somme, ainsi que je le disais à l'instant, je
suis cause que tu ne m'aies pas bien répondu, parce
que je n'avais pas bien posé ma question. Le courageux
desquels je souhaitais m'informer auprès de toi,
ce n'étaient pas seulement ceux qui le sont dans
le combat d'infanterie, mais aussi dans le combat de cavalerie
et dans l'ensemble des formes de la pratique guerrière;
ce n'étaient pas non plus seulement ceux qui le sont
à la guerre, mais aussi ceux qui ont du courage dans
les périls auxquels on s'expose sur mer; et aussi
tous ceux qui sont courageux devant la maladie, tous ceux
qui le sont devant la pauvreté ou devant les vicissitudes
de la vie publique, ni non plus seulement tous ceux qui
font face avec courage aux peines et aux craintes, mais
ceux aussi qui ont l'énergie de combattre leurs convoitises
ou leurs plaisirs, aussi bien en restant sur leurs positions
qu'en faisant volte-face. Car il y a bien, Lachès,
même en ce genre de choses, des hommes courageux !
LACHÈS:
- Très courageux, même, Socrate !
S
: - Donc, ils sont courageux, tous; mais le courage que
possèdent les uns a le plaisir pour théâtre,
la peine est celui des autres, les convoitises pour ceux-ci,
les craintes pour ceux-là, tandis qu'il y en a d'autres,
j'imagine, qui, dans les mêmes occasions, font preuve
de lâcheté.
L
: - Hé ! absolument.
6
S :
- Ce que peut bien être chacune de ces deux façons
de se comporter, voilà ce que je désirerais
savoir de toi. Essaie donc, tout d'abord au sujet du courage,
de m'expliquer ce qu'il y a d'identique en toutes ces variétés
de courage. Mais peut-être ne comprends-tu pas bien
encore ce que je veux dire ?
L
: - Non, pas encore tout à fait.
7
S :
- Eh bien ! voici ce que je veux dire. Si c'était
par exemple sur ce que peut bien être la rapidité,
que portait ma question, sur ce caractère qui peut,
chez nous, se rencontrer aussi bien dans l'acte de courir
que dans celui de jouer de la cithare, dans l'action de
parler ou dans celle d'apprendre, et dans quantité
d'autres; sur ce caractère que nous possédons
même presque en tout ce qui mérite considération
: dans les activités de nos mains ou de nos jambes,
de notre bouche comme de notre voix ou de notre pensée.
N'est-ce pas de la sorte que, toi aussi, tu entends la chose?
L
: - Hé ! absolument.
S
: - Que maintenant on me pose cette question: “ Socrate,
qu'entends-tu par ce caractère auquel, dans tous
les cas, tu donnes le nom de "rapidité"
? ”, je répondrais au questionneur : “
La capacité d'exécuter beaucoup d'actes en
peu de temps, voilà ce que, moi, j'appelle "rapidité",
eu égard aussi bien à l'émission de
la voix qu'à la course et à tout le reste.
”
L
: - Et en le disant tu ne te tromperais pas!
8
S :
- Alors, Lachès, essaie donc à ton tour d'en
faire autant pour le courage et de me dire quelle est la
capacité, identique dans le plaisir, dans la peine,
dans tous les cas où tout à l'heure nous assurions
le trouver, à laquelle on donne, en fin de compte
le nom de "courage".
L
: - Il me semble que c'est une certaine fermeté d'âme,
s'il faut, dire ce qu'est le courage dans tous les cas de
la série.
9
S :
- Mais bien sûr, il le faut, au moins si nous devons,
nous, répondre à la question posée
! Voici maintenant ce qui est, à mes yeux, évident
: je ne crois pas que toute fermeté d'âme te
paraisse courageuse ! Or voici où j'en trouve la
preuve. J'en suis en effet presque certain: toi, Lachès,
tu regardes le courage comme une des choses qui sont très
belles.
L
: - Sois-en pleinement certain, comme une de celles qui
sont d'une beauté sans égale !
S
: - Or, la fermeté qui s'accompagne de réflexion
est une fermeté d'âme belle et bonne?
L
: - Absolument.
S
: - Mais que dire de celle qui s'accompagne d'irréflexion
ou de folie ? N'est-elle pas, au contraire de l'autre, dommageable
et nuisible?
L
: - Oui.
S
: - Alors appelleras-tu belle une pareille chose, une chose
qui est nuisible et dommageable ?
L
: - Ce ne serait pas juste, Socrate.
S
: - Tu ne reconnaîtras pas le courage de cette sorte,
puisqu'elle n'est pas belle et que le courage est beau ?
L
: - Tu as raison.
10
S: -
En conséquence, ce serait, d'après ta thèse,
la fermeté réfléchie qui serait le
courage?
L:
- Il me semble.
11
S :
- Voyons maintenant en vue de quoi la fermeté est
réfléchie. Est-ce quand la réflexion
va à tout indistinctement, aux grands objets comme
aux petits ? Je m'explique. Supposons par exemple que quelqu'un
se montre ferme à dépenser de l'argent avec
réflexion, parce qu'il sait le bénéfice
qu'il trouvera à avoir fait cette dépense.
Est-ce que cet homme-là est courageux ?
L : - Ma foi non, par Zeus !
S
: - Autre exemple. Supposons un médecin dont le fils,
ou tout autre, est atteint d'une pneumonie, et demande qu'il
lui donne à boire ou à manger; au lieu de
se laisser attendrir, il est plein de fermeté...
L
: - Pas davantage, cette fermeté ne serait en aucune
façon du courage.
S
: - Exemple guerrier maintenant : voici un homme fermement
décidé à se battre, qui a tout calculé
avec réflexion : la certitude qu'il a d'être
secouru par d'autres, l'infériorité numérique
et militaire de ceux contre qui il se bat, par rapport à
ceux de son propre camp; qui a en outre la supériorité
de la position; est-ce cet homme-là, dont la fermeté
d'âme s'accompagne d'un tel ensemble de réflexions
et de préparations favorables que tu déclareras
plus courageux que celui qui, dans l'armée opposée,
est bien décidé à tenir bon, à
être ferme ?
12
L :
- Ma foi, Socrate, c'est, à mon avis, celui qui est
dans l'armée opposée !
S
: - Cependant sa fermeté d'âme est moins réfléchie
que celle du premier ?
L
: - C'est vrai.
S
: - Alors, c'est, déclareras-tu, celui dont la fermeté
s'accompagne de la connaissance de l'équitation qui,
dans le combat de cavalerie, sera inférieur en courage
à celui qui n'a pas cette connaissance.
L
: - C'est mon avis.
S
: - Et aussi celui chez qui la connaissance en matière
de lancement avec la fronde ou de tir à l'arc, ou
de toute autre technique, accompagne la fermeté de
l'âme.
L
: - Sans doute.
S
: - Et s'il s'agit de descendre dans un puits et de plonger,
tous ceux qui, sans y être exercés, consentent
à courir fermement un tel risque ou tout autre pareil,
tu les déclareras plus courageux que ceux qui le
font parce qu'ils en ont la pratique ?
L
- Peut-on dire autre chose, Socrate ?
S
- Non, si l'on pense ainsi.
L
: - C'est bien ainsi que je pense.
S
: - Et pourtant, Lachès, la fermeté que ces
gens-là montrent à se risquer est moins réfléchie
que celle de ceux qui se risquent avec compétence.
L
: - Évidemment.
13
S :
- Mais n'avons-nous pas vu auparavant que l'audace et la
fermeté irréfléchies étaient
laides et nuisibles ?
L
: - Si.
S
: - Et nous étions convenus que le courage était
une belle chose.
L
: - En effet.
S
: - Or maintenant nous disons au contraire que cette chose
laide, la fermeté irréfléchie de l'âme,
est le courage.
L
: - C'est vrai.
S
: - Est-ce là bien raisonner, à ton avis ?
L
: - Non, par Zeus, ce n'est pas bien.
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Qu’est-ce donc que le courage? Lachès,
un grand militaire, devrait bien savoir ce qu'est le courage!
Et Socrate, qui fut lui aussi un vaillant soldat(2),
un fantassin de premier ordre, ne met jamais en doute le courage
de son ami. La conclusion semble donc qu’on a beau être
courageux, capable soi-même d’actes de bravoure ou d’héroïsme
– personne ne le contestera –, cela ne veut pas forcément
dire qu’on sait ce qu’est le courage. Dans
le dialogue précédent, Lachès présente
à Socrate trois définitions différentes du
courage :
1. L’homme courageux est celui qui reste ferme contre l’ennemi.
2. Le courage est une sorte de fermeté, de détermination
ou de résolution, et c’est là une bonne chose.
3. Le courage est une fermeté réfléchie,
une résolution intelligente en somme.
Socrate examine à tour de rôle de
manière critique ces définitions, et, pour chacune,
il soulève une ou plusieurs objections qui les invalident.
Finalement, à la fin de l’entretien, Socrate et Lachès
admettent qu’ils ne savent toujours pas ce qu’est le
courage… Malgré cet échec apparent, il convient
de remarquer que beaucoup a été réalisé
et déblayé touchant le courage. Certes, on n’a
pas la définition qu’on cherchait. Toutefois, la méthode
d’examen critique que met en œuvre Socrate permet la
rendre plus intelligible.
Ce qu’il faut retenir quelque chose de l’enseignement
socratique, c’est bien cette méthode d’examen
critique.(3) Cette méthode d’examen
critique débute par en une question posée par Socrate
à son interlocuteur, du genre : «Qu’est-ce que
X?» (par exemple «Qu’est-ce que le courage?»,
«Qu’est-ce que la justice?», etc.). Viennent ensuite
les objections de Socrate à la définition proposée;
puis, l’interlocuteur rejette lui-même la définition
qu’il proposait au départ. À chaque fois, Socrate
convainc son interlocuteur que la définition qu’il
propose de X entraîne des conséquences qui sont
incohérentes par rapport à d’autres croyances
que fait siennes l’interlocuteur. Pour mieux comprendre
ce dernier point, examinons les incohérences mises à
jour par Socrate qu’entraînent chacune des définitions
proposées par Lachès du courage.
1. L’homme courageux est celui qui reste ferme contre l’ennemi.
L’incohérence est que Lachès croit lui
aussi que, parfois, la retraite constitue une tactique militaire
démontrant du courage.
- 2. Le courage est une sorte de fermeté, de détermination
ou de résolution, et c’est une bonne chose.
L’incohérence réside en ce que Lachès
croit lui aussi qu’une personne qui est résolue
et déterminée, par exemple, à poursuivre
son propre plaisir, sans aucun scrupule et sans se soucier du
bien-être des autres, n’est certainement pas courageuse.
3. Le courage est une fermeté réfléchie,
une résolution intelligente.
L’incohérence vient de ce que Lachès croit
qu’il y a des cas où lorsqu’une personne résolue
à tout prévu et calculé les risques que comportent
une situation dangereuse, elle ne peut être courageuse.
2. Les sophistes
Nul doute que, durant toutes ces années
passées à Athènes, à examiner de la
même manière ses concitoyens, Socrate s’est fait
des tas d’ennemis. Sa pratique d’examen critique, qu’il
exerçait avec grand art, amenait ses interlocuteurs à
découvrir qu’au fond leurs opinions, qu’ils pensaient
fondées, ne l’étaient pas du tout. On comprend
dès lors que beaucoup ont pu se sentir blessés dans
leur amour-propre. En tout premier lieu, ceux qu’à
l’époque on appelait « sophistes », ceux-ci
étaient la cible préférée de Socrate.
| Qui
étaient les sophistes?
Un
« sophiste » (sophistès) c’est
un enseignant itinérant qui se fait payer pour transmettre
ses connaissances. Les plus connus sont Protagoras d’Abdère
(vers 480-408), Gorgias le Léontin (487-380), et
Hippias d’Élis (5e siècle). Il ne nous
reste pratiquement rien de leurs écrits. Tout ce
qu’on sait d’eux vient surtout de Platon et
aussi d’Aristote. Trois ouvrages de Platon portent
le nom comme titre de trois grands sophistes de l’Antiquité
: (grand et petit) Hippias, Protagoras
et Gorgias. Platon leur fait une très vilaine
réputation, à tort ou à raison. Les
sophistes apparaissent historiquement au 5e siècle,
à l’Âge d’or d’Athènes.
Ils enseignent l’éloquence. Les futurs avocats,
politiciens, hommes publiques, recherchaient leur service
moyennant rétribution. La méthode d’enseignement
des sophistes consistait en la controverse, l’opposition
des thèses sur un sujet donné. Protagoras,
par exemple, affirmait que sur tout sujet, il était
possible d’élaborer deux argumentations de
force égale.
|
Le sophiste Protagoras enseignait par exemple qu’il
est possible de toujours contredire quelqu’un. L’éloquence
était donc centrale dans l’enseignement des sophistes,
et cette technique oratoire permettait d’acquérir le
succès à l’Assemblée du peuple ou au
Tribunal ce qui, bien entendu, suscitait l’admiration et la
gloire. Les sophistes prétendaient donc enseigner la
vertu, c’est-à-dire ce qui fait l’excellence
d’un homme. C’est sur ce point névralgique que
Socrate va affronter les sophistes. Le débat de fond entre
Socrate et les sophistes c’est de savoir si la vertu peut
s’enseigner. Elle peut s’enseigner, si elle est un savoir.
Or, justement, contrairement aux sophistes, Socrate affirme ne pas
savoir ce qu’est la vertu. Incapable de parvenir à
une définition universelle de la vertu, Socrate
doutait que la vertu puisse s’enseigner et, donc, il était
ridicule de payer ceux qui, comme les sophistes, prétendent
l’enseigner.
Socrate
n’a pas le savoir que prétendent posséder
les sophistes, celui touchant la vertu. Socrate s’en
explique dans ce passage de l’Apologie de Socrate
(19e-20c):
«
C’est une belle chose d’être capable
de faire l’éducation des gens, comme le font
Gorgias, Prodicos et Hippias. Chacun d’eux est capable
de persuader les jeunes d’abandonner ceux qui leur
enseignent gratuitement pour les suivre, eux. Leurs élèves
doivent les payer et les remercier de vouloir les accueillir.
Un de ces maîtres, natif de Paros, nous visite actuellement.
Je suis allé chez Callias [l’homme le plus
riche d’Athènes], le fils d’Hipponicos,
qui a versé aux sophistes plus que tous les autres.
Je lui ai demandé (il a deux fils) : ‘Callias,
si tes fils étaient deux poulains ou deux veaux,
nous saurions qui choisir pour les élever, qui
payer pour faire d’eux des êtres accomplis.
Ce serait celui qui connaît les choses de l’écurie
et de l’étable. Mais puisque ce sont des
êtres humains, qui choisir pour assurer leur éducation?
Qui a la connaissance de ce qui convient à l’homme
et au citoyen? Y a-t-il quelqu’un qui connaisse
ce sujet? – CALLIAS : Certainement. -- SOCRATE :
Qui est-ce ? De quel pays est-il ? Combien demande-t-il
pour l’enseigner. – CALLIAS : C’est
Évènos de Paros. Il demande cinq mines (environ
mille dollars). – SOCRATE : J’envie Évènos,
s’il possède ce savoir et s’il l’enseigne
à un prix si abordable. À sa place, je me
pavanerais, je ferais le difficile. Mais, c’est
un fait, Athéniens, je n’ai pas son savoir.‘»
|
3. La mission
divine
Beaucoup d’Athéniens au fil des ans
en sont venus à confondre Socrate avec les sophistes. Aristophane,
le grand poète comique athénien, le met en scène
dans sa pièce, Les Nuées, représentée
en 425 à Athènes. Socrate est assimilé à
un sophiste. Une rumeur circulait sur le genre d’activités
auxquelles se livrait Socrate avec tous ces jeunes qui le suivaient.
On l’assimila à ces « beaux parleurs »,
les sophistes, qui enseignent l’art de convaincre de tout
et de rien et qui sont payés pour le faire. Les gens s’imaginaient
donc toute sorte de choses farfelues au sujet de Socrate. On disait
de lui qu’il mène «des recherches sur ce qui
se passe dans le ciel et sous la terre », qu’il «
ne reconnaît pas les dieux », qu’il «fait
de l’argument le plus faible le plus fort» (Apologie,
23d), etc. Et on l’assimila rapidement aux « philosophes
de la nature », c’est-à-dire à ces grands
penseurs grecs du siècle passé, les Thalès
de Milet, Pythagore, Héraclite d’Éphèse,
Anaxagore de Clazomènes, etc. Les chefs d’accusation
de Socrate condensent les préjugés qui circulaient
à Athènes à son sujet :
1. Socrate est coupable de corrompre la jeunesse ;
2. Socrate est coupable de ne pas croire aux divinités
auxquelles croit l’État athénien ;
3. Socrate est coupable de croire à des divinités
nouvelles et différentes.
Ce sont des accusations graves, mais pour le moins
étonnantes! Car, à plusieurs reprises, lors de son
procès, du moins tel que nous le rapporte Platon dans L’Apologie
de Socrate, Socrate nie croire à d’autres dieux
que ceux admis par la cité. Socrate n’a jamais nié
par exemple la divinité d’Athéna, la déesse
patronyme d’Athènes. Il interroge par exemple un de
ses accusateurs, Mélétos, et Socrate affirme: «...
je reconnais qu’il y a des dieux, je ne suis en aucune façon
un athée et je ne suis pas non plus coupable à cet
égard.» (Apologie, 26c). De même, à
la fin de sa plaidoirie, Socrate termine en réaffirmant sa
croyance aux divinités:
«
N’attendez donc pas de moi que je fasse des choses
que je n’estime ni belles, ni justes, ni pieuses.
Si je vous persuadais par mes prières, je vous
ferais manquer à voire serment prêté
devant les dieux. Je vous enjoindrais alors à croire
qu’il n'y a point de dieux. En me justifiant de
cette façon, je m’accuserais moi-même
de ne pas croire aux dieux! Au contraire, Athéniens,
je crois en eux et je m’en remets à vous,
ainsi qu’aux dieux, pour rendre la meilleure décision
tant pour moi que pour vous.»
(Apologie de Socrate, 35d)
|
Toutefois, il est vrai que Socrate a toujours prétendu
qu’un dieu, un «démon » (grec = daimonion),
c’est-à-dire une sorte de voix intérieure, le
conseillait tout temps. Il s’en explique encore une fois dans
son plaidoyer.
«
Les débuts en remontent à mon enfance. C’est
une voix qui, lorsqu’elle se fait entendre, me détourne
toujours de ce que je vais faire, mais qui jamais me pousse
à l’action. »
(Apologie, 31d)
|
Attention! Le ‘démon’ (grec
= daimonion) de Socrate n’est pas un ‘mauvais
esprit’, comme certains chrétiens le pensent. Ce n’est
pas Satan ou Lucifer. Chez les Grecs, un daimonion c’est
une sorte divinité intermédiaire entre les dieux et
les hommes. Un rejeton, si vous voulez, des dieux. Dans le cas de
Socrate, ce daimonion se serait attaché particulièrement
à lui. Or lors de son interrogatoire par Socrate, Mélétos
reconnaît que les ‘démons’ existent et
qu’ils sont des dieux; par conséquent, Mélétos
doit admettre que Socrate croit aux dieux, du moins aux daimonion,
et que Socrate n’est pas athée.
Extrait
de l'Apologie de Socrate (20c-23b)
Dans
cet extrait central, Socrate explique la source des calomnies
qui courent à son sujet et qui ont conduit aux
accusations actuelles. Il affirme que s’il possède
une quelconque sagesse, c’est celle d’admettre,
qu’à la différence des autres hommes,
il sait qu’il ne sait rien. En examinant les opinions
de ses concitoyens sur la vertu il a soulevé chez
plusieurs un ressentiment à son endroit.
«Cela
étant, quelqu'un de vous dira peut-être:
"Mais alors, Socrate, quelle affaire est-ce donc
que la tienne? D'où sont venues ces calomnies répandues
contre toi(4)? Tu prétends que
tu ne fais rien de plus extraordinaire que les autres;
mais tu ne serais sûrement pas l'objet de tant de
bruits et de racontars, si tu ne faisais pas autre chose
que les autres. Dis-nous donc ce qui en est, afin que
nous ne te jugions pas à la légère."Cette
objection me paraît juste, et je vais essayer de
vous expliquer d'où me sont venues cette notoriété
et ces calomnies. Écoutez donc. Peut-être
quelques-uns d'entre vous s'imagineront-ils que je plaisante;
pourtant, soyez sûrs que je ne vous dirai que la
vérité. La réputation qu'on m'a faite
ne vient pas d'autre chose que d'une certaine sagesse
qui est en moi. Quelle est cette sagesse? C'est peut-être
une sagesse qui concerne purement l’être humain.
Cette sagesse-là, il se peut que je la possède
effectivement, tandis que ceux dont je parlais tout à
l'heure [les sophistes] en ont une qui est sans doute
plus élevée, sinon, je ne sais qu'en dire;
car moi, je ne la connais pas et qui dit le contraire
est un menteur et le dit pour me dénigrer.(5)
Maintenant,
Athéniens, n'allez pas murmurer, même si
vous trouvez que je parle de moi trop avantageusement.
Car le propos que je vais redire n'est pas de moi; mais
celui auquel il faut le rapporter mérite votre
confiance. Pour témoigner de ma sagesse, je produirai
le dieu de Delphes(6), qui vous
dira si j'en ai une et ce qu'elle est.Vous connaissez
sans doute Chéréphon(7).
C'était mon camarade d'enfance et un ami du peuple,
qui partagea votre récent exil et revint avec vous(8).
Vous savez aussi quel homme c'était que Chéréphon
et combien il était ardent dans tout ce qu'il entreprenait.
Or, un jour qu'il était allé à Delphes,
il osa poser à l'oracle la question que voici -
je vous en prie encore une fois, juges, n'allez pas vous
récrier -, il demanda, dis-je, s'il y avait au
monde un homme plus sage que moi. Or la pythie lui répondit
qu'il n'y en avait aucun. Et cette réponse, son
frère(9), qui est ici, l'attestera
devant vous, puisque Chéréphon est mort.
Considérez maintenant pourquoi je vous en parle.
C'est que j'ai à vous expliquer l'origine de la
calomnie dont je suis victime. Lorsque j'eus appris cette
réponse de l'oracle, je me suis mis à réfléchir
en moi-même. "Que veut dire le dieu et quel
sens recèlent ses paroles? Car moi, je n'ai conscience
d'être sage en quoi que ce soit, petite ou grande
chose. Que veut-il donc dire, quand il affirme que je
suis le plus sage? Car il ne ment certainement pas; cela
ne lui est pas permis." Pendant longtemps je me demandai
quelle était son idée; enfin je me décidai,
quoique à grand-peine, à m'en éclaircir
de la façon suivante.
Auprès
des politiciens
Je
me rendis chez un de ceux qui passent pour être
des sages(10), pensant que je ne
pouvais, mieux que
là,contrôler l'oracle et lui déclarer(11):
"Cet homme-ci est plus sage que moi, et toi, tu m'as
proclamé le plus sage." J'examinai donc cet
homme à fond; je n'ai pas besoin de dire son nom(12),
mais c'était un de nos hommes d'État, qui,
à l'épreuve, me fit l'impression dont je
vais vous parler. Il me parut en effet, en causant avec
lui, que cet homme semblait sage à beaucoup d'autres
et surtout à lui-même, mais qu'il ne l'était
point. J'essayai alors de lui montrer qu'il n'avait pas
la sagesse qu'il croyait avoir. Par là, je me fis
des ennemis de lui et plusieurs assistants. Tout m'en
allant, je me disais en moi-même: "Je suis
plus sage que cet homme-là. Il se peut qu'aucun
de nous deux ne sache rien de beau ni de bon; mais lui
croit savoir quelque chose, alors qu'il ne sait rien,
tandis que moi, si je n'ai aucun savoir, je ne crois pas
non plus savoir. Il me semble donc que je suis un peu
plus sage que lui par le fait même que ce que je
ne sais pas, je ne pense pas non plus le savoir."
Après celui-là, j'en allai trouver un autre,
un de ceux qui passaient pour être plus sages encore
que le premier, et mon impression fut la même, et
ici encore je me fis des ennemis de lui et de beaucoup
d'autres.
Auprès
des poètes
J'explique
tout cela pour vous montrer qu'à mes yeux l'Oracle
est devenu impossible à réfuter. Après
les politiciens, je suis allé trouver les poètes,
les faiseurs de tragédies, les faiseurs de dithyrambes.
Je croyais sincèrement qu'en m'y comparant je me
trouverais moins sage qu'eux. Je les ai interrogés
sur ce qu'ils disent dans leurs compositions les plus
travaillées. Chaque fois, l'ensemble de l'assistance
a mieux parlé qu'eux-mêmes sur leurs poèmes!
La conclusion s'imposa d'elle-même: ce n'est pas
par sagesse qu'ils composent, mais par une sorte d'instinct,
comme s'ils étaient possédés à
la manière de ceux qui rendent des oracles. Ils
disent de belles choses, mais n'en ont aucune connaissance
précise. En plus, parce qu'on les dit les meilleurs
en poésie, ils se pensent sages dans tous les domaines.De
cette expérience j'ai compris que je les surpasse
en sagesse, de la même manière que je surpasse
en cela les hommes politiques!
Auprès
des gens de métier
Je
suis allé chez les gens de métier. Je savais
que j'y trouverais des gens qui connaissent certaines
choses. Ils savent en effet des choses que je ne connais
pas et, en ce sens, ils sont plus sages que moi. Cependant,
ils commettent la même faute que les poètes:
parce qu'ils exercent un art à la perfection, ils
se croient également sages dans tous les domaines.
Et il arrive parfois que cette prétention entache
leur véritable savoir. Repensant à l'Oracle,
je me demandai s'il n'était pas préférable
d'être comme le suis, ni sage de la sagesse de ces
gens ni ignorant de leur ignorance, plutôt que d'être
les deux à la fois. Ma réponse: il est à
mon avantage d'être comme je suis.
Les
conséquences de l’enquête
Ce
sont ces enquêtes, Athéniens, qui ont soulevé
contre moi tant de haines si amères et si redoutables,
et c'est de ces haines que sont venues tant de calomnies
et cette renommée de sage qu'on m'a faite; car
ceux qui m'entendent s'imaginent toujours que je sais
les choses sur lesquelles je démasque l'ignorance
des autres. Mais il y a bien des chances, juges, que le
dieu soit réellement sage et que par cet oracle
il veuille dire que la sagesse humaine n'est pas grand-chose
ou même qu'elle n'est rien. Et s'il a nommé
Socrate, il semble bien qu'il ne s'est servi de mon nom
que pour me prendre comme exemple. C'est comme s'il disait:
"Le plus sage d'entre vous, hommes, c'est celui qui
a reconnu comme Socrate que sa sagesse n'est rien."
Voilà pourquoi aujourd'hui encore je vais partout,
enquêtant et questionnant tous ceux des citoyens
et des étrangers qui me paraissent sages; et, quand
je découvre qu'ils ne le sont pas, je me fais le
champion du dieu, en leur démontrant qu'il ne sont
pas sages. Ainsi occupé, je n'ai jamais eu le loisir
de m'intéresser sérieusement aux affaires
de la ville ni aux miennes, et je vis dans une pauvreté
extrême, parce que je suis au service du dieu.»
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4. Qu’est-ce
que la piété? – Se connaître soi-même?
Le «dieu » (ou plutôt, le daimonion)
demandait à Socrate — voire lui ordonnait -- d’examiner
ces concitoyens quant à la nature de la vertu, et ce, afin
de les rendre vertueux. Socrate se voyait pour ainsi dire charger
d’une « mission divine ». C’est
ainsi que se consacrer au philosopher, comme il le faisait -- à
la pratique d’examen critique-- constituait une mission
sacrée. Socrate subordonnait tout à elle. II ne travaillait
pas, et passait le plus clair de son temps à interroger ses
concitoyens. Il est tout de même étonnant, dans ces
conditions, que les Athéniens l’aient condamné
pour impiété! Mais comme l’extrait précédent
de l’Apologie de Socrate le démontre, Socrate
s’est fait ainsi des tas d’ennemis, de sorte que l’accusation
d’impiété n’est en somme qu’un faux-semblant
que certains ont trouvé pour se débarrasser de lui.
La piété de Socrate ne fait donc
aucun doute. Et, il est aussi vrai que jamais Socrate n’a
cherché à introduire d’autres divinités
dans la cité. De ces chefs d’accusation, Socrate en
sort parfaitement blanchi. Mais une question que se posait sûrement
Socrate, qui le taraudait, c’est en quoi la «piété»
peut-elle bien consister? N’oublions pas que la piété
est une des vertus ; et, ne perdons jamais de vue que Socrate ne
sait pas en quoi consiste la vertu en générale. Socrate
a pu se croire pieux. Mais il n’a sans doute jamais su
parfaitement ce qu’est la piété. Cette
question de la piété devait particulièrement
le tenailler.
Une chose est cependant certaine : sa pratique
philosophique d’examen critique des opinions d’autrui,
que lui commandait d’effectuer son «démon»
intérieur, était pour Socrate une pratique «
religieuse ». Selon Socrate, l’examen critique permet
aux hommes de se connaître eux-mêmes, et de s’améliorer
sur le plan moral. C’est ce que le dieu lui commandait. «Connais-toi
toi-même », telle était l’inscription
placée au fronton du Temple à Delphes. Socrate faisait
sien cet adage. Il l’a mis au centre de sa pratique philosophique.
Au fond, se connaître soi-même,
au moyen de l’examen critique de nos opinions, tel
que le pratiquait Socrate, constitue peut-être la véritable
piété… En tout cas, Socrate est le
premier à établir un nouvelle forme de religion, ou
plutôt une façon originale de penser le rapport entre
philosophie et religion, où les deux domaines, loin de s’opposer,
se réconcilie.
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QU’EST-CE
QUE LA PIÉTÉ ? -- Les enseignements de l'Euthyphron
Dans
un des tous premiers dialogues de Platon, intitulé
Euthyphron, sans doute rédigé peu
après L’Apologie, Socrate discute
avec un dénommé Euthyphron. Situons d’abord
la scène du dialogue. Socrate rencontre Euthyphron
devant le tribunal athénien. Euthyphron s’apprête
à engager une poursuite contre son propre père
qui a tué un esclave coupable de meurtre d’un
autre esclave. Socrate est fort surpris qu’Euthyphron
intente un procès à son propre père.
Pour sa part, Euthyphron est convaincu que c’est
là un geste de piété envers les dieux;
c’est pourquoi il n’éprouve aucune
gêne à poursuivre son père en justice.
Devant une attitude si assurée, Socrate demande
à Euthyphron de lui enseigner ce qu’est la
piété, car, pour entreprendre une telle
action en justice, Euthyphron doit bien savoir ce
qu’est la piété. Comme pour toutes
les autres vertus, Socrate ne sait pas ce qu’est
la piété. Il ne sait pas par exemple si,
dans ce cas-ci, poursuivre son propre père en justice,
c'est un acte pieux. Euthyphron, lui, en est convaincu.
Mais suite à un examen critique avec Socrate, Euthyphron
se rend compte qu’il ne sait pas au fond ce qu’est
que la piété. Encore une fois, Socrate échoue
à trouver la définition universelle de la
vertu de piété. Peu importe. Socrate parvient
toutefois à quelques résultats dignes d’intérêt.
Voyons un peu.
Euthyphron
accepte de se soumettre à l’examen sur la
piété que lui propose Socrate. Euthyphron
déclare d’abord que la piété,
c’est ce que les dieux aiment. Socrate
explore avec Euthyphron cette définition du point
de vue de la cohérence avec d’autres croyances
qu’Euthyphron lui-même entretient au sujet
des dieux. Or les récits mythologiques dépeignent
les dieux grecs constamment en querelle les uns avec les
autres. Dans ces conditions, Euthyphron reconnaît
qu’il est impossible de savoir ce que les dieux
aiment vraiment puisque leurs avis paraissent être
divisés sur des tas de sujets. D’une part,
ce qui est pieux, dit Euthyphron, c’est ce que les
dieux aiment; mais d’autre part, les dieux aiment
différentes choses; par conséquent, ce qui
est pieux est différent d’un dieu à
l’autre.La
définition proposée n’est donc pas
correcte.
Euthyphron
ne lâche pas pour autant et il entend tenir sa promesse
d'enseigner à Socrate ce qu'est la piété.
Il corrige sa définition initiale et déclare
maintenant que la piété c’est
ce que tous les dieux s’accordent à reconnaître
comme étant pieux. Tous les dieux par exemple
condamnent le meurtre, le vol, etc. Socrate demande alors:
tous dieux approuvent-ils qu’on intente un procès
à son propre père (comme le fait Euthyphron)?
Euthyphron admet qu’il n’en a aucune preuve,
mais il ajoute que les dieux sont sûrement d’accord
avec lui… Socrate réplique que même
si les dieux approuvent ce qu’il fait, le problème
initial demeure tout entier: qu’est-ce au juste
que la piété? Car dire que la piété
c’est ce que tous les dieux s’accordent à
reconnaître comme étant pieux, c'est tourner
en rond.
Puis,
à supposer que l’on dise avec Euthyphron
que la piété c’est faire ce que les
dieux aiment, cette définition, fait valoir Socrate,
peut être interprétée de deux façons
différentes : (1) ou bien : est-ce que la piété
est aimée par les dieux parce que c’est la
piété? ; (2) ou bien : était-elle
piété parce qu’elle est aimée
d’eux? Or ces deux interprétations comportent
des conséquences inacceptables pour Euthyphron.
En effet, dans le premier cas (1) si Euthyphron croit
que les dieux aiment la piété parce
que la piété est bonne, cela revient
à dire que, dans leur éternelle sagesse,
les dieux ne peuvent faire autrement que reconnaître
que, par exemple, poursuivre son père en justice
lorsque celui-ci a mal agi est impératif. Un acte
pieux existe donc pour ainsi dire indépendamment
de la volonté des dieux. Or cela pose un problème
car, ici, le bien n'est pas le fruit de la volonté
des dieux, mais s’impose à eux. Autrement
dit, le bien existe indépendamment des dieux. Ce
qui est embarrassant pour Euthyphron c’est que ce
qui est bien ou ce qui est pieux ne dépend de la
volonté des dieux ou de ce que les dieux aiment.
Si, au contraire, (2) ce qui est bien ou pieux dépend
des dieux, de ce que les dieux aiment, alors le bien ou
le pieux deviennent arbitraires: au-delà de la
volonté des dieux, en effet, nous ne pouvons pas
savoir ce qui est bien ou pieux en eux-mêmes. Pourquoi
devrions-nous être pieux, ne pas mentir, ne pas
voler ou tuer? La réponse, selon cette seconde
interprétation, c’est que les dieux le veulent
ainsi. Ce qui veut dire,qu’en dehors de leur volonté,
être pieux, ou être sincère, etc.,
n’est ni bien ni mal en soi; c’est uniquement
la volonté de dieux qui font de la piété,
de la sincérité, etc., des choses qui sont
bonnes. Dit autrement, les dieux auraient tout aussi
bien pu en décider autrement: la piété
étant mal; l’impiété étant
bien; le vol une bonne chose, l’inverse une mauvaise
chose. C’est peut-être étrange, mais
dire que la piété est bonne parce que les
dieux l‘aiment ou le veulent ainsi, cela conduit
à cette idée, étrange certes, mais
parfaitement logique, que ce qui est bien est purement
arbitraire car, en dehors des dieux, on ne pourrait pas
savoir si, par exemple, poursuivre en justice son père
est bon ou mauvais. Par conséquent, si Euthyphron
accepte cette seconde interprétation, c’est-à-dire
l’idée que le bien ou la piété
est décrétée par les dieux,
la morale ne veut plus rien dire en dehors de ce que les
dieux ont décrété. Les deux interprétations
apparaissent inacceptables pour Euthyphron. Avec la première,
le bien -- piété -- échappe aux dieux
; avec la seconde, le bien -- la piété --devient
l’arbitraire des dieux.
La
conclusion de tout cela serait de dire que la piété
et, plus généralement, la vertu ou le bien,
est indépendante de la volonté des dieux,
et que les dieux reconnaissent ce qui est bien. Cela ne
veut pas dire toutefois que les dieux sont mauvais, mais
simplement qu'ils s'identifient au bien.
La raison dicte à Socrate que les dieux, au-delà
de ce que nous raconte les fables et les légendes
loufoques, sont parfaitement bons et sages. D’où
l’idée selon laquelle aucun mal ne peut provenir
des dieux, car les dieux ne font que ce qui est bon (voilà
d’ailleurs la raison pourquoi Socrate n’a
pas peur de la mort). Dans
un passage du Livre II de La République
de Platon, Socrate raisonne ainsi:
«La
divinité n’est-elle pas vraiment bonne, et
n’est-ce pas ainsi qu’on doit parler d’elle?
(...) Et bien sûr, rien de ce qui est bon n’est
nuisible? (...) Et ce qui n’est pas nuisible ne
nuit pas? (...) Et ce qui ne nuit pas ne fait aucun mal?
(...) Et ce qui ne fait aucun mal ne pourrait être
la cause d’aucun mal? (...) En outre, le bien n’est-il
pas bienfaisant? (…) Et par suite, n’est-il
pas la cause du bien-être? (…) Par conséquent,
contrairement à ce qu’on croît habituellement,
la divinité, puisqu‘elle est bonne, ne peut
être la cause de toutes choses, mais elle est seulement
la cause des biens; des maux, elle n ‘en est pas
la cause. » (La République II,379b)
Platon
va reprendre toutes ces idées de son maître
et faire du Bien la source de tout ce qui existe. Dans
l’Allégorie de la caverne (Texte
9), Platon assimile le soleil au Bien : tout ce qui existe,
existe grâce au soleil, c'est-à-dire grâce
au Bien.
|
NOTES
(1)
Dialogue probablement rédigé entre
399 et 390 avant notre ère. Adapté par Jean Laberge.
(2)
Rappelons que Socrate avait participé à la bataille
de Potidée en 430. Il fut hoplite (fantassin) et se distingua
par sa bravoure.Il sauva la vie d’Alcibiade. En 414, à
la bataille de Délium, il sauva la vie de Xénophon.
(3)
Le nom technique en grec de
la méthode d’examen critique de Socrate est elenchos.
(4)
Auparavant, Socrate dans sa défense, avait rappelé
le genre de ragots qui circulait à Athènes sur sa
personne, que tout Athénien devait bien connaître:
«il existe un certain Socrate, un savant, un ‘penseur’
qui s’intéresse aux choses qui se trouvent en l’air,
qui mène des recherches sur tout ce qui se trouve sous la
terre et qui de l’argument le plus faible fait l’argument
le plus fort.» Socrate va s’appliquer à réfuter
cette image populaire erronée qu’on a de lui.
(5)
La sagesse de Socrate - s’il en possède bien une -
n’est pas celle des sophistes.
(6)
Apollon, le dieu qui préside à l’oracle de Dephes.
(7)
Grand ami de Socrate. Voir note suivante.
(8)
Chéréphon était un ami et un partisan de la
démocratie qui joua un rôle déterminant dans
le rétablissement de la démocratie à Athènes
en 404, mettant fin à la guerre du Péloponnèse.
C’était un ami du peuple qui s’opposa à
la tyrannie des ‘Trente’. Il serait donc faux de croire
que Socrate n’avait pas d’ami parmi les démocrates.
(9)
Chérécrate.
(10)
Socrate ira trouver trois catégories de gens considérés
comme sages ou savants : les hommes politiques, les poètes
et les hommes de métiers.
(11)
Socrate projette de réfuter l’oracle, convaincu qu’il
n’est pas le plus sage des hommes.
(12)
De qui peut-il bien s’agir ? D’Anytos, un des trois
accusateurs de Socrate ? Il convient, je crois, de situer le procès
de Socrate – qui eu lieu en mai de l’an 399 - dans le
contexte social et politique d’Athènes. Il est clair
que Socrate est victime d’un ressentiment généralisé.
Pourquoi?Il faut rappeler le contexte historique des années
troubles que venaient de vivre les Athéniens. De 431 à
404, la guerre du Péloponnèse opposa Athènes
et Sparte. En 404, sous la conduite de Lysandre, Sparte avait abolie
la démocratie dans une Athènes ruinée et imposée
la dictature connue sous le nom des ‘Trente Tyrans’.
Or certains Athéniens s’étaient exilés,
dont Anytos, l’un des trois plaignants contre Socrate. L’année
suivante, en 403, ces exilés revinrent pour libérer
la ville et y rétablir la démocratie. Or Anytos étaient
de ceux-là. Nul doute que l’accusateur de Socrate devait
avoir la faveur des Athéniens. Les gens pieux et les conservateurs
comme Anytos, attribuent les malheurs de leur cité à
la colère des dieux contre les citoyens qui prônent
l’esprit critique à l’égard de la religion.
Socrate était leur cible, de même que les sophistes.
*
1. La démarche
philosophique de Socrate est motivée par le désir
de savoir ce qu’est la vertu. Pourquoi Socrate désirait
tant savoir ce qu’est la vertu ?
2. Qu’est-ce
qu’une « définition universelle »
?
3. Questions
portant sur l’extrait du Lachès :
1- Quelle
est la première définition que Lachès
donne du courage ?
2- Par quel exemple Socrate fait-il voir à Lachès
que sa définition est incorrecte ?
3- Que répond Lachès pour sauver sa définition
?
4- Quelle est la nouvelle objection de Socrate ?
5- Socrate restreint-il le courage au seul courage des soldats
?
6- Que demandait-il à Lachès de lui expliquer
au sujet du courage ?
7- Comment Socrate définit-il la rapidité
?
8- Quelle est la seconde définition que propose Lachès
?
9- Quelle est l’objection de Socrate ?
10- Quelle sorte de fermeté d’âme Lachès
accepte-t-il finalement d’associer au courage ?
11- Quels sont les trois exemples à l’aide
desquels Socrate convainc Lachès de l’inadéquation
de sa nouvelle définition ?
12- Quelle conclusion, Socrate et Lachès, tirent-ils
de leur examen?
4. En quoi consiste
la méthode philosophique d’examen critique
que pratiquait Socrate?
5. Décrivez
brièvement le débat qui oppose Socrate aux
sophistes.
6. Questions
portant sur l’extrait de l’Apologie de Socrate
:
1- Comment
Socrate caractérise-t-il la sagesse qui est la sienne?
2- Quelle est la question que posa Chéréphon
au dieu de Delphes, et quelle fut la réponse du dieu?
3- Comment Socrate s’est-il pris pour vérifier
l’oracle de Delphes?
4- Pourquoi la sagesse de Socrate n’a en somme que
peu de valeur?
7. Expliquez
en quoi la pratique philosophique d’examen critique
de Socrate constituerait une activité pieuse.
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