Philosopher : la mission divine de Socrate

« L’homme le plus sage est à la divinité ce qu’un singe est à l’homme.»
Héraclite d’Ephèse


I. Pour parvenir au bonheur, il faut SAVOIR ce qu’est la vertu

Une vérité banale mais importante, faisant l’unanimité dans toute la pensée grecque ancienne : tout le monde veut être heureux ; nous désirons tous le bonheur. Évidemment, nous serions tenté de répliquer, nous aujourd’hui, que, si tout le monde cherche le bonheur, il y autant de façons d’y parvenir qu’il y a d’êtres humains sur terre. Pour la pensée antique, toutefois, comme on l’a vu, il n’y a que deux voies menant au bonheur : le Plaisir ou la Vertu. Et la voie à prendre ne fait pas unanimité parmi les philosophes. Les philosophes hédonistes avec Épicure optent, bien entendu, pour la première voie. L’eudémonisme de Socrate opte, lui, pour la seconde. Socrate n’a jamais douté un seul instant que la vertu était garante du bonheur. En cela, son élève, Platon, et l’élève de Platon, Aristote, ne démentiront pas leur maître. Mais, pour Socrate, toute la difficulté consiste à

LA VERTU CHEZ LES GRECS

Le mot grec signifiant vertu est aretè. Les Grecs reconnaissaient cinq vertus principales : le courage (andrea), la modération ou la tempérance (sophrosynè) ; la justice (diskaiosynè), la sagesse (sophia), et enfin la piété (hosiotès). Un homme possédant l’une ou l’autre de ces qualités, voire toutes ces qualités, est dit excellent. L’excellence d’un homme se mesure à ses vertus. Selon la mentalité des Grecs, les vertus ce sont les qualités qui peuvent apporter à un Grec le succès lui assurant la gloire et des avantages honorifiques et matériels.

SAVOIR CE QU’EST LA VERTU. Toute la démarche philosophique de Socrate est motivé par cette quête: SAVOIR CE QU’EST LA VERTU. Socrate ne doute pas un seul instant que des gens puissent être vertueux. Lui-même avait la réputation d’être le plus vertueux parmi les hommes. Mais il avouait en toute sincérité ne pas savoir ce qu’est la vertu, de sorte que, ne sachant pas ce qu’est la vertu, Socrate n’a jamais prétendu être vertueux. D’ailleurs, lorsqu’il apprendra de son ami Chéréphron que le dieu Apollon, à Delphes, le déclare le plus sage des hommes (voir plus loin l’extrait de l’Apologie de Socrate), Socrate en sera le premier surpris et doutera même de cette affirmation, allant même jusqu’à vouloir réfuter cette affirmation. Nous y reviendrons plus loin.

Même si Socrate sait que la sagesse conduit au bonheur, et même s’il est convaincu que les dieux sont les seuls êtres sages, il ne sait pas, lui, ce qu’est précisément la sagesse (ainsi que les autres vertus). Il ne peut prétendre donc au titre de sage. Peut être possède-t-il, au fond, tout autre chose, une vertu différente de la sagesse? Qui peut le dire, dès lors qu’il ne sait pas ce qu’est la sagesse? Socrate est donc à la recherche du savoir total concernant la vertu à partir duquel il pourrait être en mesure de dire ce qu’est la vertu dans des cas problématiques et difficiles. Prenons un exemple. Un dictateur ou un terroriste qui, dans les deux cas, démontrent selon certains du « courage », sont-ils effectivement courageux? Comment allons-nous répondre à cette question troublante? Voilà le genre de questions que posait Socrate à ces concitoyens afin de découvrir avec eux ce qu’il en est en vérité de ces questions hautement complexes mais éminemment importantes car il y va de notre bonheur. En effet, si on ne sait pas ce qu’est la vertu, alors on ne saura pas non plus ce qu’est le bonheur. Le savoir quant à la nature de la vertu est donc capital. Et Socrate a admis qu’il n’est jamais parvenu à ce savoir. Bien sûr, nous sommes tous en mesure de donner des exemples d’actes justes, courageux ou sages, etc. Et, tout comme les contemporains de Socrate, nous serions sans doute disposer à qualifier Socrate de personne vertueuse. Mais ce ne sont pas les exemples qui intéressaient Socrate. C’est un peu comme si Socrate nous demandait ce qu’est un chien et qu’on lui répondait en lui nommant différentes races de chien. Il s’agit plutôt de définir les caractéristiques essentielles qu’ont en commun tous les chiens et seulement qu’eux. Cette définition universelle du chien nous permet par exemple de traiter les cas litigieux, par exemple : est-ce qu’un loup est un chien? Idem pour la vertu. Donc, en discutant avec ses interlocuteurs, Socrate était à la recherche de la définition universelle de la justice, du courage, de la sagesse, etc., définition valable pour tous les cas complexes qui peuvent se présenter dans notre existence.

Ouvrons à présent une autre œuvre de jeunesse de Platon. Il y a une belle illustration de la quête socratique de définition universelle au sujet du courage dans un passage d’un dialogue intitulé Lachès. Avant de lire ce passage, précisons le contexte de la discussion qui s’engage entre Socrate, d’une part, et Lachès, d’autre part. Lachès et Nicias, deux généraux illustres de l’armée grecque, veulent savoir si l’exercice des armes est favorable au développement du courage. Lachès ne le pense pas; Nicias n’est pas de cet avis. Ils demandent alors l’avis Socrate, qui est présent, afin de départager les avis. Avant de savoir si l’exercice des armes rend courageux, Socrate suggère qu’il convient avant tout de savoir ce qu’est que le courage, car à quoi sert-il de demander si l’escrime, par exemple, développe le courage si on ne sait pas ce qu’est le courage? Chacun des deux généraux est donc prié de dire en quoi consiste le courage. Tout le dialogue est alors dirigé vers la recherche de la définition universelle du courage, c’est-à-dire vers les caractéristiques qui font de certains actes, et eux seulement, des actes ‘courageux’. Lachès parle le premier. Socrate examine de manière critique chacune des définitions du courage que lui présente Lachès.

Extrait du Lachès(1)

1

SOCRATE (S) : - Essayons, Lachès, de définir le courage... Voyons, essaye de dire ce que je te demande : qu'est-ce que le courage ?
LACHÈS (L) : - Par Zeus, Socrate ! il n'est pas difficile de répondre ! Quand on accepte de rester dans le rang et de repousser l'ennemi, au lieu de prendre la fuite devant lui, alors, sache-le bien, on ne peut manquer d'être homme courageux.
S : - C'est fort bien dit, Lachès ! Mais sans doute suis-je cause, faute de m'être exprimé clairement, que ta réponse ne cadre pas avec ce que j'avais en tête, quand je te posais la question.
L : - Que veux-tu dire par là, Socrate ?
S : - Je vais te l'expliquer, à condition que j'en sois capable. Un homme courageux, c'est bien, je pense, celui dont tu parles, qui, demeurant dans le rang, combattra les ennemis.L : - C'est du moins ce que je déclare.

2

S : - Et moi aussi, effectivement ! Que dire cependant, cette fois, de celui-ci qui, dans la fuite et sans rester dans le rang, combattrait néanmoins l'ennemi ?
L : - Courageux, en prenant la fuite ?
S : - À la façon même, je pense, des Scythes qui, dit-on, ne combattent pas moins en prenant la fuite qu'en poursuivant. On pensera en outre à l'éloge que fait Homère des chevaux d'Énée qui, à l'en croire, savaient avec grande rapidité, ici et là, poursuivre aussi bien que fuir; et c'est sous ce rapport aussi qu'il a glorifié Énée lui-même, sous le rapport de son savoir en l'art de fuir, quand il l'a appelé: un maître machineur de fuite.

3

L : - Et il avait raison, Socrate, car c'est de chars qu'il parlait; de ton côté, tu allègues l'exemple des cavaliers scythes, et c'est en effet ainsi que combat leur cavalerie. Mais l'infanterie de ligne des Grecs combat de la façon que je dis.

4

S : - À l'exception sans doute, au moins, de celle des Lacédémoniens. À Platées en effet, quand ils furent en face des soldats perses cuirassés de lattes d'osier, il n'acceptèrent pas, dit-on, de les affronter en combattant sur place, mais ils prirent la fuite; puis, une fois rompus les rangs des Perses, ils firent volte-face et se battirent à la façon de cavalier, remportant ainsi la victoire dans cette bataille.
L : - C'est la vérité.

5

SOCRATE: - En somme, ainsi que je le disais à l'instant, je suis cause que tu ne m'aies pas bien répondu, parce que je n'avais pas bien posé ma question. Le courageux desquels je souhaitais m'informer auprès de toi, ce n'étaient pas seulement ceux qui le sont dans le combat d'infanterie, mais aussi dans le combat de cavalerie et dans l'ensemble des formes de la pratique guerrière; ce n'étaient pas non plus seulement ceux qui le sont à la guerre, mais aussi ceux qui ont du courage dans les périls auxquels on s'expose sur mer; et aussi tous ceux qui sont courageux devant la maladie, tous ceux qui le sont devant la pauvreté ou devant les vicissitudes de la vie publique, ni non plus seulement tous ceux qui font face avec courage aux peines et aux craintes, mais ceux aussi qui ont l'énergie de combattre leurs convoitises ou leurs plaisirs, aussi bien en restant sur leurs positions qu'en faisant volte-face. Car il y a bien, Lachès, même en ce genre de choses, des hommes courageux !
LACHÈS: - Très courageux, même, Socrate !
S : - Donc, ils sont courageux, tous; mais le courage que possèdent les uns a le plaisir pour théâtre, la peine est celui des autres, les convoitises pour ceux-ci, les craintes pour ceux-là, tandis qu'il y en a d'autres, j'imagine, qui, dans les mêmes occasions, font preuve de lâcheté.
L : - Hé ! absolument.

6

S : - Ce que peut bien être chacune de ces deux façons de se comporter, voilà ce que je désirerais savoir de toi. Essaie donc, tout d'abord au sujet du courage, de m'expliquer ce qu'il y a d'identique en toutes ces variétés de courage. Mais peut-être ne comprends-tu pas bien encore ce que je veux dire ?
L : - Non, pas encore tout à fait.

7

S : - Eh bien ! voici ce que je veux dire. Si c'était par exemple sur ce que peut bien être la rapidité, que portait ma question, sur ce caractère qui peut, chez nous, se rencontrer aussi bien dans l'acte de courir que dans celui de jouer de la cithare, dans l'action de parler ou dans celle d'apprendre, et dans quantité d'autres; sur ce caractère que nous possédons même presque en tout ce qui mérite considération : dans les activités de nos mains ou de nos jambes, de notre bouche comme de notre voix ou de notre pensée. N'est-ce pas de la sorte que, toi aussi, tu entends la chose?
L : - Hé ! absolument.
S : - Que maintenant on me pose cette question: “ Socrate, qu'entends-tu par ce caractère auquel, dans tous les cas, tu donnes le nom de "rapidité" ? ”, je répondrais au questionneur : “ La capacité d'exécuter beaucoup d'actes en peu de temps, voilà ce que, moi, j'appelle "rapidité", eu égard aussi bien à l'émission de la voix qu'à la course et à tout le reste. ”
L : - Et en le disant tu ne te tromperais pas!

8

S : - Alors, Lachès, essaie donc à ton tour d'en faire autant pour le courage et de me dire quelle est la capacité, identique dans le plaisir, dans la peine, dans tous les cas où tout à l'heure nous assurions le trouver, à laquelle on donne, en fin de compte le nom de "courage".
L : - Il me semble que c'est une certaine fermeté d'âme, s'il faut, dire ce qu'est le courage dans tous les cas de la série.

9

S : - Mais bien sûr, il le faut, au moins si nous devons, nous, répondre à la question posée ! Voici maintenant ce qui est, à mes yeux, évident : je ne crois pas que toute fermeté d'âme te paraisse courageuse ! Or voici où j'en trouve la preuve. J'en suis en effet presque certain: toi, Lachès, tu regardes le courage comme une des choses qui sont très belles.
L : - Sois-en pleinement certain, comme une de celles qui sont d'une beauté sans égale !
S : - Or, la fermeté qui s'accompagne de réflexion est une fermeté d'âme belle et bonne?
L : - Absolument.
S : - Mais que dire de celle qui s'accompagne d'irréflexion ou de folie ? N'est-elle pas, au contraire de l'autre, dommageable et nuisible?
L : - Oui.
S : - Alors appelleras-tu belle une pareille chose, une chose qui est nuisible et dommageable ?
L : - Ce ne serait pas juste, Socrate.
S : - Tu ne reconnaîtras pas le courage de cette sorte, puisqu'elle n'est pas belle et que le courage est beau ?
L : - Tu as raison.

10

S: - En conséquence, ce serait, d'après ta thèse, la fermeté réfléchie qui serait le courage?
L: - Il me semble.

11

S : - Voyons maintenant en vue de quoi la fermeté est réfléchie. Est-ce quand la réflexion va à tout indistinctement, aux grands objets comme aux petits ? Je m'explique. Supposons par exemple que quelqu'un se montre ferme à dépenser de l'argent avec réflexion, parce qu'il sait le bénéfice qu'il trouvera à avoir fait cette dépense. Est-ce que cet homme-là est courageux ?
L : - Ma foi non, par Zeus !
S : - Autre exemple. Supposons un médecin dont le fils, ou tout autre, est atteint d'une pneumonie, et demande qu'il lui donne à boire ou à manger; au lieu de se laisser attendrir, il est plein de fermeté...
L : - Pas davantage, cette fermeté ne serait en aucune façon du courage.
S : - Exemple guerrier maintenant : voici un homme fermement décidé à se battre, qui a tout calculé avec réflexion : la certitude qu'il a d'être secouru par d'autres, l'infériorité numérique et militaire de ceux contre qui il se bat, par rapport à ceux de son propre camp; qui a en outre la supériorité de la position; est-ce cet homme-là, dont la fermeté d'âme s'accompagne d'un tel ensemble de réflexions et de préparations favorables que tu déclareras plus courageux que celui qui, dans l'armée opposée, est bien décidé à tenir bon, à être ferme ?

12

L : - Ma foi, Socrate, c'est, à mon avis, celui qui est dans l'armée opposée !
S : - Cependant sa fermeté d'âme est moins réfléchie que celle du premier ?
L : - C'est vrai.
S : - Alors, c'est, déclareras-tu, celui dont la fermeté s'accompagne de la connaissance de l'équitation qui, dans le combat de cavalerie, sera inférieur en courage à celui qui n'a pas cette connaissance.
L : - C'est mon avis.
S : - Et aussi celui chez qui la connaissance en matière de lancement avec la fronde ou de tir à l'arc, ou de toute autre technique, accompagne la fermeté de l'âme.
L : - Sans doute.
S : - Et s'il s'agit de descendre dans un puits et de plonger, tous ceux qui, sans y être exercés, consentent à courir fermement un tel risque ou tout autre pareil, tu les déclareras plus courageux que ceux qui le font parce qu'ils en ont la pratique ?
L - Peut-on dire autre chose, Socrate ?
S - Non, si l'on pense ainsi.
L : - C'est bien ainsi que je pense.
S : - Et pourtant, Lachès, la fermeté que ces gens-là montrent à se risquer est moins réfléchie que celle de ceux qui se risquent avec compétence.
L : - Évidemment.

13

S : - Mais n'avons-nous pas vu auparavant que l'audace et la fermeté irréfléchies étaient laides et nuisibles ?
L : - Si.
S : - Et nous étions convenus que le courage était une belle chose.
L : - En effet.
S : - Or maintenant nous disons au contraire que cette chose laide, la fermeté irréfléchie de l'âme, est le courage.
L : - C'est vrai.
S : - Est-ce là bien raisonner, à ton avis ?
L : - Non, par Zeus, ce n'est pas bien.

Qu’est-ce donc que le courage? Lachès, un grand militaire, devrait bien savoir ce qu'est le courage! Et Socrate, qui fut lui aussi un vaillant soldat(2), un fantassin de premier ordre, ne met jamais en doute le courage de son ami. La conclusion semble donc qu’on a beau être courageux, capable soi-même d’actes de bravoure ou d’héroïsme – personne ne le contestera –, cela ne veut pas forcément dire qu’on sait ce qu’est le courage. Dans le dialogue précédent, Lachès présente à Socrate trois définitions différentes du courage :

1. L’homme courageux est celui qui reste ferme contre l’ennemi.
2. Le courage est une sorte de fermeté, de détermination ou de résolution, et c’est là une bonne chose.
3. Le courage est une fermeté réfléchie, une résolution intelligente en somme.

Socrate examine à tour de rôle de manière critique ces définitions, et, pour chacune, il soulève une ou plusieurs objections qui les invalident. Finalement, à la fin de l’entretien, Socrate et Lachès admettent qu’ils ne savent toujours pas ce qu’est le courage… Malgré cet échec apparent, il convient de remarquer que beaucoup a été réalisé et déblayé touchant le courage. Certes, on n’a pas la définition qu’on cherchait. Toutefois, la méthode d’examen critique que met en œuvre Socrate permet la rendre plus intelligible.

Ce qu’il faut retenir quelque chose de l’enseignement socratique, c’est bien cette méthode d’examen critique.(3) Cette méthode d’examen critique débute par en une question posée par Socrate à son interlocuteur, du genre : «Qu’est-ce que X?» (par exemple «Qu’est-ce que le courage?», «Qu’est-ce que la justice?», etc.). Viennent ensuite les objections de Socrate à la définition proposée; puis, l’interlocuteur rejette lui-même la définition qu’il proposait au départ. À chaque fois, Socrate convainc son interlocuteur que la définition qu’il propose de X entraîne des conséquences qui sont incohérentes par rapport à d’autres croyances que fait siennes l’interlocuteur. Pour mieux comprendre ce dernier point, examinons les incohérences mises à jour par Socrate qu’entraînent chacune des définitions proposées par Lachès du courage.

1. L’homme courageux est celui qui reste ferme contre l’ennemi.
L’incohérence est que Lachès croit lui aussi que, parfois, la retraite constitue une tactique militaire démontrant du courage.

2. Le courage est une sorte de fermeté, de détermination ou de résolution, et c’est une bonne chose.
L’incohérence réside en ce que Lachès croit lui aussi qu’une personne qui est résolue et déterminée, par exemple, à poursuivre son propre plaisir, sans aucun scrupule et sans se soucier du bien-être des autres, n’est certainement pas courageuse.

3. Le courage est une fermeté réfléchie, une résolution intelligente.
L’incohérence vient de ce que Lachès croit qu’il y a des cas où lorsqu’une personne résolue à tout prévu et calculé les risques que comportent une situation dangereuse, elle ne peut être courageuse.

2. Les sophistes

Nul doute que, durant toutes ces années passées à Athènes, à examiner de la même manière ses concitoyens, Socrate s’est fait des tas d’ennemis. Sa pratique d’examen critique, qu’il exerçait avec grand art, amenait ses interlocuteurs à découvrir qu’au fond leurs opinions, qu’ils pensaient fondées, ne l’étaient pas du tout. On comprend dès lors que beaucoup ont pu se sentir blessés dans leur amour-propre. En tout premier lieu, ceux qu’à l’époque on appelait « sophistes », ceux-ci étaient la cible préférée de Socrate.

Qui étaient les sophistes?

Un « sophiste » (sophistès) c’est un enseignant itinérant qui se fait payer pour transmettre ses connaissances. Les plus connus sont Protagoras d’Abdère (vers 480-408), Gorgias le Léontin (487-380), et Hippias d’Élis (5e siècle). Il ne nous reste pratiquement rien de leurs écrits. Tout ce qu’on sait d’eux vient surtout de Platon et aussi d’Aristote. Trois ouvrages de Platon portent le nom comme titre de trois grands sophistes de l’Antiquité : (grand et petit) Hippias, Protagoras et Gorgias. Platon leur fait une très vilaine réputation, à tort ou à raison. Les sophistes apparaissent historiquement au 5e siècle, à l’Âge d’or d’Athènes. Ils enseignent l’éloquence. Les futurs avocats, politiciens, hommes publiques, recherchaient leur service moyennant rétribution. La méthode d’enseignement des sophistes consistait en la controverse, l’opposition des thèses sur un sujet donné. Protagoras, par exemple, affirmait que sur tout sujet, il était possible d’élaborer deux argumentations de force égale.

Le sophiste Protagoras enseignait par exemple qu’il est possible de toujours contredire quelqu’un. L’éloquence était donc centrale dans l’enseignement des sophistes, et cette technique oratoire permettait d’acquérir le succès à l’Assemblée du peuple ou au Tribunal ce qui, bien entendu, suscitait l’admiration et la gloire. Les sophistes prétendaient donc enseigner la vertu, c’est-à-dire ce qui fait l’excellence d’un homme. C’est sur ce point névralgique que Socrate va affronter les sophistes. Le débat de fond entre Socrate et les sophistes c’est de savoir si la vertu peut s’enseigner. Elle peut s’enseigner, si elle est un savoir. Or, justement, contrairement aux sophistes, Socrate affirme ne pas savoir ce qu’est la vertu. Incapable de parvenir à une définition universelle de la vertu, Socrate doutait que la vertu puisse s’enseigner et, donc, il était ridicule de payer ceux qui, comme les sophistes, prétendent l’enseigner.

Socrate n’a pas le savoir que prétendent posséder les sophistes, celui touchant la vertu. Socrate s’en explique dans ce passage de l’Apologie de Socrate (19e-20c):

« C’est une belle chose d’être capable de faire l’éducation des gens, comme le font Gorgias, Prodicos et Hippias. Chacun d’eux est capable de persuader les jeunes d’abandonner ceux qui leur enseignent gratuitement pour les suivre, eux. Leurs élèves doivent les payer et les remercier de vouloir les accueillir. Un de ces maîtres, natif de Paros, nous visite actuellement. Je suis allé chez Callias [l’homme le plus riche d’Athènes], le fils d’Hipponicos, qui a versé aux sophistes plus que tous les autres. Je lui ai demandé (il a deux fils) : ‘Callias, si tes fils étaient deux poulains ou deux veaux, nous saurions qui choisir pour les élever, qui payer pour faire d’eux des êtres accomplis. Ce serait celui qui connaît les choses de l’écurie et de l’étable. Mais puisque ce sont des êtres humains, qui choisir pour assurer leur éducation? Qui a la connaissance de ce qui convient à l’homme et au citoyen? Y a-t-il quelqu’un qui connaisse ce sujet? – CALLIAS : Certainement. -- SOCRATE : Qui est-ce ? De quel pays est-il ? Combien demande-t-il pour l’enseigner. – CALLIAS : C’est Évènos de Paros. Il demande cinq mines (environ mille dollars). – SOCRATE : J’envie Évènos, s’il possède ce savoir et s’il l’enseigne à un prix si abordable. À sa place, je me pavanerais, je ferais le difficile. Mais, c’est un fait, Athéniens, je n’ai pas son savoir.‘»

3. La mission divine

Beaucoup d’Athéniens au fil des ans en sont venus à confondre Socrate avec les sophistes. Aristophane, le grand poète comique athénien, le met en scène dans sa pièce, Les Nuées, représentée en 425 à Athènes. Socrate est assimilé à un sophiste. Une rumeur circulait sur le genre d’activités auxquelles se livrait Socrate avec tous ces jeunes qui le suivaient. On l’assimila à ces « beaux parleurs », les sophistes, qui enseignent l’art de convaincre de tout et de rien et qui sont payés pour le faire. Les gens s’imaginaient donc toute sorte de choses farfelues au sujet de Socrate. On disait de lui qu’il mène «des recherches sur ce qui se passe dans le ciel et sous la terre », qu’il « ne reconnaît pas les dieux », qu’il «fait de l’argument le plus faible le plus fort» (Apologie, 23d), etc. Et on l’assimila rapidement aux « philosophes de la nature », c’est-à-dire à ces grands penseurs grecs du siècle passé, les Thalès de Milet, Pythagore, Héraclite d’Éphèse, Anaxagore de Clazomènes, etc. Les chefs d’accusation de Socrate condensent les préjugés qui circulaient à Athènes à son sujet :

1. Socrate est coupable de corrompre la jeunesse ;
2. Socrate est coupable de ne pas croire aux divinités auxquelles croit l’État athénien ;
3. Socrate est coupable de croire à des divinités nouvelles et différentes.

Ce sont des accusations graves, mais pour le moins étonnantes! Car, à plusieurs reprises, lors de son procès, du moins tel que nous le rapporte Platon dans L’Apologie de Socrate, Socrate nie croire à d’autres dieux que ceux admis par la cité. Socrate n’a jamais nié par exemple la divinité d’Athéna, la déesse patronyme d’Athènes. Il interroge par exemple un de ses accusateurs, Mélétos, et Socrate affirme: «... je reconnais qu’il y a des dieux, je ne suis en aucune façon un athée et je ne suis pas non plus coupable à cet égard.» (Apologie, 26c). De même, à la fin de sa plaidoirie, Socrate termine en réaffirmant sa croyance aux divinités:

« N’attendez donc pas de moi que je fasse des choses que je n’estime ni belles, ni justes, ni pieuses. Si je vous persuadais par mes prières, je vous ferais manquer à voire serment prêté devant les dieux. Je vous enjoindrais alors à croire qu’il n'y a point de dieux. En me justifiant de cette façon, je m’accuserais moi-même de ne pas croire aux dieux! Au contraire, Athéniens, je crois en eux et je m’en remets à vous, ainsi qu’aux dieux, pour rendre la meilleure décision tant pour moi que pour vous.»
(Apologie de Socrate, 35d)

Toutefois, il est vrai que Socrate a toujours prétendu qu’un dieu, un «démon » (grec = daimonion), c’est-à-dire une sorte de voix intérieure, le conseillait tout temps. Il s’en explique encore une fois dans son plaidoyer.

« Les débuts en remontent à mon enfance. C’est une voix qui, lorsqu’elle se fait entendre, me détourne toujours de ce que je vais faire, mais qui jamais me pousse à l’action. »
(Apologie, 31d)

Attention! Le ‘démon’ (grec = daimonion) de Socrate n’est pas un ‘mauvais esprit’, comme certains chrétiens le pensent. Ce n’est pas Satan ou Lucifer. Chez les Grecs, un daimonion c’est une sorte divinité intermédiaire entre les dieux et les hommes. Un rejeton, si vous voulez, des dieux. Dans le cas de Socrate, ce daimonion se serait attaché particulièrement à lui. Or lors de son interrogatoire par Socrate, Mélétos reconnaît que les ‘démons’ existent et qu’ils sont des dieux; par conséquent, Mélétos doit admettre que Socrate croit aux dieux, du moins aux daimonion, et que Socrate n’est pas athée.

Extrait de l'Apologie de Socrate (20c-23b)

Dans cet extrait central, Socrate explique la source des calomnies qui courent à son sujet et qui ont conduit aux accusations actuelles. Il affirme que s’il possède une quelconque sagesse, c’est celle d’admettre, qu’à la différence des autres hommes, il sait qu’il ne sait rien. En examinant les opinions de ses concitoyens sur la vertu il a soulevé chez plusieurs un ressentiment à son endroit.

«Cela étant, quelqu'un de vous dira peut-être: "Mais alors, Socrate, quelle affaire est-ce donc que la tienne? D'où sont venues ces calomnies répandues contre toi(4)? Tu prétends que tu ne fais rien de plus extraordinaire que les autres; mais tu ne serais sûrement pas l'objet de tant de bruits et de racontars, si tu ne faisais pas autre chose que les autres. Dis-nous donc ce qui en est, afin que nous ne te jugions pas à la légère."Cette objection me paraît juste, et je vais essayer de vous expliquer d'où me sont venues cette notoriété et ces calomnies. Écoutez donc. Peut-être quelques-uns d'entre vous s'imagineront-ils que je plaisante; pourtant, soyez sûrs que je ne vous dirai que la vérité. La réputation qu'on m'a faite ne vient pas d'autre chose que d'une certaine sagesse qui est en moi. Quelle est cette sagesse? C'est peut-être une sagesse qui concerne purement l’être humain. Cette sagesse-là, il se peut que je la possède effectivement, tandis que ceux dont je parlais tout à l'heure [les sophistes] en ont une qui est sans doute plus élevée, sinon, je ne sais qu'en dire; car moi, je ne la connais pas et qui dit le contraire est un menteur et le dit pour me dénigrer.(5)

Maintenant, Athéniens, n'allez pas murmurer, même si vous trouvez que je parle de moi trop avantageusement. Car le propos que je vais redire n'est pas de moi; mais celui auquel il faut le rapporter mérite votre confiance. Pour témoigner de ma sagesse, je produirai le dieu de Delphes(6), qui vous dira si j'en ai une et ce qu'elle est.Vous connaissez sans doute Chéréphon(7). C'était mon camarade d'enfance et un ami du peuple, qui partagea votre récent exil et revint avec vous(8). Vous savez aussi quel homme c'était que Chéréphon et combien il était ardent dans tout ce qu'il entreprenait. Or, un jour qu'il était allé à Delphes, il osa poser à l'oracle la question que voici - je vous en prie encore une fois, juges, n'allez pas vous récrier -, il demanda, dis-je, s'il y avait au monde un homme plus sage que moi. Or la pythie lui répondit qu'il n'y en avait aucun. Et cette réponse, son frère(9), qui est ici, l'attestera devant vous, puisque Chéréphon est mort. Considérez maintenant pourquoi je vous en parle. C'est que j'ai à vous expliquer l'origine de la calomnie dont je suis victime. Lorsque j'eus appris cette réponse de l'oracle, je me suis mis à réfléchir en moi-même. "Que veut dire le dieu et quel sens recèlent ses paroles? Car moi, je n'ai conscience d'être sage en quoi que ce soit, petite ou grande chose. Que veut-il donc dire, quand il affirme que je suis le plus sage? Car il ne ment certainement pas; cela ne lui est pas permis." Pendant longtemps je me demandai quelle était son idée; enfin je me décidai, quoique à grand-peine, à m'en éclaircir de la façon suivante.

Auprès des politiciens

Je me rendis chez un de ceux qui passent pour être des sages(10), pensant que je ne pouvais, mieux que là,contrôler l'oracle et lui déclarer(11): "Cet homme-ci est plus sage que moi, et toi, tu m'as proclamé le plus sage." J'examinai donc cet homme à fond; je n'ai pas besoin de dire son nom(12), mais c'était un de nos hommes d'État, qui, à l'épreuve, me fit l'impression dont je vais vous parler. Il me parut en effet, en causant avec lui, que cet homme semblait sage à beaucoup d'autres et surtout à lui-même, mais qu'il ne l'était point. J'essayai alors de lui montrer qu'il n'avait pas la sagesse qu'il croyait avoir. Par là, je me fis des ennemis de lui et plusieurs assistants. Tout m'en allant, je me disais en moi-même: "Je suis plus sage que cet homme-là. Il se peut qu'aucun de nous deux ne sache rien de beau ni de bon; mais lui croit savoir quelque chose, alors qu'il ne sait rien, tandis que moi, si je n'ai aucun savoir, je ne crois pas non plus savoir. Il me semble donc que je suis un peu plus sage que lui par le fait même que ce que je ne sais pas, je ne pense pas non plus le savoir." Après celui-là, j'en allai trouver un autre, un de ceux qui passaient pour être plus sages encore que le premier, et mon impression fut la même, et ici encore je me fis des ennemis de lui et de beaucoup d'autres.

Auprès des poètes

J'explique tout cela pour vous montrer qu'à mes yeux l'Oracle est devenu impossible à réfuter. Après les politiciens, je suis allé trouver les poètes, les faiseurs de tragédies, les faiseurs de dithyrambes. Je croyais sincèrement qu'en m'y comparant je me trouverais moins sage qu'eux. Je les ai interrogés sur ce qu'ils disent dans leurs compositions les plus travaillées. Chaque fois, l'ensemble de l'assistance a mieux parlé qu'eux-mêmes sur leurs poèmes! La conclusion s'imposa d'elle-même: ce n'est pas par sagesse qu'ils composent, mais par une sorte d'instinct, comme s'ils étaient possédés à la manière de ceux qui rendent des oracles. Ils disent de belles choses, mais n'en ont aucune connaissance précise. En plus, parce qu'on les dit les meilleurs en poésie, ils se pensent sages dans tous les domaines.De cette expérience j'ai compris que je les surpasse en sagesse, de la même manière que je surpasse en cela les hommes politiques!

Auprès des gens de métier

Je suis allé chez les gens de métier. Je savais que j'y trouverais des gens qui connaissent certaines choses. Ils savent en effet des choses que je ne connais pas et, en ce sens, ils sont plus sages que moi. Cependant, ils commettent la même faute que les poètes: parce qu'ils exercent un art à la perfection, ils se croient également sages dans tous les domaines. Et il arrive parfois que cette prétention entache leur véritable savoir. Repensant à l'Oracle, je me demandai s'il n'était pas préférable d'être comme le suis, ni sage de la sagesse de ces gens ni ignorant de leur ignorance, plutôt que d'être les deux à la fois. Ma réponse: il est à mon avantage d'être comme je suis.

Les conséquences de l’enquête

Ce sont ces enquêtes, Athéniens, qui ont soulevé contre moi tant de haines si amères et si redoutables, et c'est de ces haines que sont venues tant de calomnies et cette renommée de sage qu'on m'a faite; car ceux qui m'entendent s'imaginent toujours que je sais les choses sur lesquelles je démasque l'ignorance des autres. Mais il y a bien des chances, juges, que le dieu soit réellement sage et que par cet oracle il veuille dire que la sagesse humaine n'est pas grand-chose ou même qu'elle n'est rien. Et s'il a nommé Socrate, il semble bien qu'il ne s'est servi de mon nom que pour me prendre comme exemple. C'est comme s'il disait: "Le plus sage d'entre vous, hommes, c'est celui qui a reconnu comme Socrate que sa sagesse n'est rien." Voilà pourquoi aujourd'hui encore je vais partout, enquêtant et questionnant tous ceux des citoyens et des étrangers qui me paraissent sages; et, quand je découvre qu'ils ne le sont pas, je me fais le champion du dieu, en leur démontrant qu'il ne sont pas sages. Ainsi occupé, je n'ai jamais eu le loisir de m'intéresser sérieusement aux affaires de la ville ni aux miennes, et je vis dans une pauvreté extrême, parce que je suis au service du dieu.»

4. Qu’est-ce que la piété? – Se connaître soi-même?

Le «dieu » (ou plutôt, le daimonion) demandait à Socrate — voire lui ordonnait -- d’examiner ces concitoyens quant à la nature de la vertu, et ce, afin de les rendre vertueux. Socrate se voyait pour ainsi dire charger d’une « mission divine ». C’est ainsi que se consacrer au philosopher, comme il le faisait -- à la pratique d’examen critique-- constituait une mission sacrée. Socrate subordonnait tout à elle. II ne travaillait pas, et passait le plus clair de son temps à interroger ses concitoyens. Il est tout de même étonnant, dans ces conditions, que les Athéniens l’aient condamné pour impiété! Mais comme l’extrait précédent de l’Apologie de Socrate le démontre, Socrate s’est fait ainsi des tas d’ennemis, de sorte que l’accusation d’impiété n’est en somme qu’un faux-semblant que certains ont trouvé pour se débarrasser de lui.

La piété de Socrate ne fait donc aucun doute. Et, il est aussi vrai que jamais Socrate n’a cherché à introduire d’autres divinités dans la cité. De ces chefs d’accusation, Socrate en sort parfaitement blanchi. Mais une question que se posait sûrement Socrate, qui le taraudait, c’est en quoi la «piété» peut-elle bien consister? N’oublions pas que la piété est une des vertus ; et, ne perdons jamais de vue que Socrate ne sait pas en quoi consiste la vertu en générale. Socrate a pu se croire pieux. Mais il n’a sans doute jamais su parfaitement ce qu’est la piété. Cette question de la piété devait particulièrement le tenailler.

Une chose est cependant certaine : sa pratique philosophique d’examen critique des opinions d’autrui, que lui commandait d’effectuer son «démon» intérieur, était pour Socrate une pratique « religieuse ». Selon Socrate, l’examen critique permet aux hommes de se connaître eux-mêmes, et de s’améliorer sur le plan moral. C’est ce que le dieu lui commandait. «Connais-toi toi-même », telle était l’inscription placée au fronton du Temple à Delphes. Socrate faisait sien cet adage. Il l’a mis au centre de sa pratique philosophique.

Au fond, se connaître soi-même, au moyen de l’examen critique de nos opinions, tel que le pratiquait Socrate, constitue peut-être la véritable piété… En tout cas, Socrate est le premier à établir un nouvelle forme de religion, ou plutôt une façon originale de penser le rapport entre philosophie et religion, où les deux domaines, loin de s’opposer, se réconcilie.

QU’EST-CE QUE LA PIÉTÉ ? -- Les enseignements de l'Euthyphron

Dans un des tous premiers dialogues de Platon, intitulé Euthyphron, sans doute rédigé peu après L’Apologie, Socrate discute avec un dénommé Euthyphron. Situons d’abord la scène du dialogue. Socrate rencontre Euthyphron devant le tribunal athénien. Euthyphron s’apprête à engager une poursuite contre son propre père qui a tué un esclave coupable de meurtre d’un autre esclave. Socrate est fort surpris qu’Euthyphron intente un procès à son propre père. Pour sa part, Euthyphron est convaincu que c’est là un geste de piété envers les dieux; c’est pourquoi il n’éprouve aucune gêne à poursuivre son père en justice. Devant une attitude si assurée, Socrate demande à Euthyphron de lui enseigner ce qu’est la piété, car, pour entreprendre une telle action en justice, Euthyphron doit bien savoir ce qu’est la piété. Comme pour toutes les autres vertus, Socrate ne sait pas ce qu’est la piété. Il ne sait pas par exemple si, dans ce cas-ci, poursuivre son propre père en justice, c'est un acte pieux. Euthyphron, lui, en est convaincu. Mais suite à un examen critique avec Socrate, Euthyphron se rend compte qu’il ne sait pas au fond ce qu’est que la piété. Encore une fois, Socrate échoue à trouver la définition universelle de la vertu de piété. Peu importe. Socrate parvient toutefois à quelques résultats dignes d’intérêt. Voyons un peu.

Euthyphron accepte de se soumettre à l’examen sur la piété que lui propose Socrate. Euthyphron déclare d’abord que la piété, c’est ce que les dieux aiment. Socrate explore avec Euthyphron cette définition du point de vue de la cohérence avec d’autres croyances qu’Euthyphron lui-même entretient au sujet des dieux. Or les récits mythologiques dépeignent les dieux grecs constamment en querelle les uns avec les autres. Dans ces conditions, Euthyphron reconnaît qu’il est impossible de savoir ce que les dieux aiment vraiment puisque leurs avis paraissent être divisés sur des tas de sujets. D’une part, ce qui est pieux, dit Euthyphron, c’est ce que les dieux aiment; mais d’autre part, les dieux aiment différentes choses; par conséquent, ce qui est pieux est différent d’un dieu à l’autre.La définition proposée n’est donc pas correcte.

Euthyphron ne lâche pas pour autant et il entend tenir sa promesse d'enseigner à Socrate ce qu'est la piété. Il corrige sa définition initiale et déclare maintenant que la piété c’est ce que tous les dieux s’accordent à reconnaître comme étant pieux. Tous les dieux par exemple condamnent le meurtre, le vol, etc. Socrate demande alors: tous dieux approuvent-ils qu’on intente un procès à son propre père (comme le fait Euthyphron)? Euthyphron admet qu’il n’en a aucune preuve, mais il ajoute que les dieux sont sûrement d’accord avec lui… Socrate réplique que même si les dieux approuvent ce qu’il fait, le problème initial demeure tout entier: qu’est-ce au juste que la piété? Car dire que la piété c’est ce que tous les dieux s’accordent à reconnaître comme étant pieux, c'est tourner en rond.

Puis, à supposer que l’on dise avec Euthyphron que la piété c’est faire ce que les dieux aiment, cette définition, fait valoir Socrate, peut être interprétée de deux façons différentes : (1) ou bien : est-ce que la piété est aimée par les dieux parce que c’est la piété? ; (2) ou bien : était-elle piété parce qu’elle est aimée d’eux? Or ces deux interprétations comportent des conséquences inacceptables pour Euthyphron. En effet, dans le premier cas (1) si Euthyphron croit que les dieux aiment la piété parce que la piété est bonne, cela revient à dire que, dans leur éternelle sagesse, les dieux ne peuvent faire autrement que reconnaître que, par exemple, poursuivre son père en justice lorsque celui-ci a mal agi est impératif. Un acte pieux existe donc pour ainsi dire indépendamment de la volonté des dieux. Or cela pose un problème car, ici, le bien n'est pas le fruit de la volonté des dieux, mais s’impose à eux. Autrement dit, le bien existe indépendamment des dieux. Ce qui est embarrassant pour Euthyphron c’est que ce qui est bien ou ce qui est pieux ne dépend de la volonté des dieux ou de ce que les dieux aiment. Si, au contraire, (2) ce qui est bien ou pieux dépend des dieux, de ce que les dieux aiment, alors le bien ou le pieux deviennent arbitraires: au-delà de la volonté des dieux, en effet, nous ne pouvons pas savoir ce qui est bien ou pieux en eux-mêmes. Pourquoi devrions-nous être pieux, ne pas mentir, ne pas voler ou tuer? La réponse, selon cette seconde interprétation, c’est que les dieux le veulent ainsi. Ce qui veut dire,qu’en dehors de leur volonté, être pieux, ou être sincère, etc., n’est ni bien ni mal en soi; c’est uniquement la volonté de dieux qui font de la piété, de la sincérité, etc., des choses qui sont bonnes. Dit autrement, les dieux auraient tout aussi bien pu en décider autrement: la piété étant mal; l’impiété étant bien; le vol une bonne chose, l’inverse une mauvaise chose. C’est peut-être étrange, mais dire que la piété est bonne parce que les dieux l‘aiment ou le veulent ainsi, cela conduit à cette idée, étrange certes, mais parfaitement logique, que ce qui est bien est purement arbitraire car, en dehors des dieux, on ne pourrait pas savoir si, par exemple, poursuivre en justice son père est bon ou mauvais. Par conséquent, si Euthyphron accepte cette seconde interprétation, c’est-à-dire l’idée que le bien ou la piété est décrétée par les dieux, la morale ne veut plus rien dire en dehors de ce que les dieux ont décrété. Les deux interprétations apparaissent inacceptables pour Euthyphron. Avec la première, le bien -- piété -- échappe aux dieux ; avec la seconde, le bien -- la piété --devient l’arbitraire des dieux.

La conclusion de tout cela serait de dire que la piété et, plus généralement, la vertu ou le bien, est indépendante de la volonté des dieux, et que les dieux reconnaissent ce qui est bien. Cela ne veut pas dire toutefois que les dieux sont mauvais, mais simplement qu'ils s'identifient au bien. La raison dicte à Socrate que les dieux, au-delà de ce que nous raconte les fables et les légendes loufoques, sont parfaitement bons et sages. D’où l’idée selon laquelle aucun mal ne peut provenir des dieux, car les dieux ne font que ce qui est bon (voilà d’ailleurs la raison pourquoi Socrate n’a pas peur de la mort). Dans un passage du Livre II de La République de Platon, Socrate raisonne ainsi:

«La divinité n’est-elle pas vraiment bonne, et n’est-ce pas ainsi qu’on doit parler d’elle? (...) Et bien sûr, rien de ce qui est bon n’est nuisible? (...) Et ce qui n’est pas nuisible ne nuit pas? (...) Et ce qui ne nuit pas ne fait aucun mal? (...) Et ce qui ne fait aucun mal ne pourrait être la cause d’aucun mal? (...) En outre, le bien n’est-il pas bienfaisant? (…) Et par suite, n’est-il pas la cause du bien-être? (…) Par conséquent, contrairement à ce qu’on croît habituellement, la divinité, puisqu‘elle est bonne, ne peut être la cause de toutes choses, mais elle est seulement la cause des biens; des maux, elle n ‘en est pas la cause. » (La République II,379b)

Platon va reprendre toutes ces idées de son maître et faire du Bien la source de tout ce qui existe. Dans l’Allégorie de la caverne (Texte 9), Platon assimile le soleil au Bien : tout ce qui existe, existe grâce au soleil, c'est-à-dire grâce au Bien.

 

NOTES


(1) Dialogue probablement rédigé entre 399 et 390 avant notre ère. Adapté par Jean Laberge.

(2) Rappelons que Socrate avait participé à la bataille de Potidée en 430. Il fut hoplite (fantassin) et se distingua par sa bravoure.Il sauva la vie d’Alcibiade. En 414, à la bataille de Délium, il sauva la vie de Xénophon.

(3) Le nom technique en grec de la méthode d’examen critique de Socrate est elenchos.

(4) Auparavant, Socrate dans sa défense, avait rappelé le genre de ragots qui circulait à Athènes sur sa personne, que tout Athénien devait bien connaître: «il existe un certain Socrate, un savant, un ‘penseur’ qui s’intéresse aux choses qui se trouvent en l’air, qui mène des recherches sur tout ce qui se trouve sous la terre et qui de l’argument le plus faible fait l’argument le plus fort.» Socrate va s’appliquer à réfuter cette image populaire erronée qu’on a de lui.

(5) La sagesse de Socrate - s’il en possède bien une - n’est pas celle des sophistes.

(6) Apollon, le dieu qui préside à l’oracle de Dephes.

(7) Grand ami de Socrate. Voir note suivante.

(8) Chéréphon était un ami et un partisan de la démocratie qui joua un rôle déterminant dans le rétablissement de la démocratie à Athènes en 404, mettant fin à la guerre du Péloponnèse. C’était un ami du peuple qui s’opposa à la tyrannie des ‘Trente’. Il serait donc faux de croire que Socrate n’avait pas d’ami parmi les démocrates.

(9) Chérécrate.

(10) Socrate ira trouver trois catégories de gens considérés comme sages ou savants : les hommes politiques, les poètes et les hommes de métiers.

(11) Socrate projette de réfuter l’oracle, convaincu qu’il n’est pas le plus sage des hommes.

(12) De qui peut-il bien s’agir ? D’Anytos, un des trois accusateurs de Socrate ? Il convient, je crois, de situer le procès de Socrate – qui eu lieu en mai de l’an 399 - dans le contexte social et politique d’Athènes. Il est clair que Socrate est victime d’un ressentiment généralisé. Pourquoi?Il faut rappeler le contexte historique des années troubles que venaient de vivre les Athéniens. De 431 à 404, la guerre du Péloponnèse opposa Athènes et Sparte. En 404, sous la conduite de Lysandre, Sparte avait abolie la démocratie dans une Athènes ruinée et imposée la dictature connue sous le nom des ‘Trente Tyrans’. Or certains Athéniens s’étaient exilés, dont Anytos, l’un des trois plaignants contre Socrate. L’année suivante, en 403, ces exilés revinrent pour libérer la ville et y rétablir la démocratie. Or Anytos étaient de ceux-là. Nul doute que l’accusateur de Socrate devait avoir la faveur des Athéniens. Les gens pieux et les conservateurs comme Anytos, attribuent les malheurs de leur cité à la colère des dieux contre les citoyens qui prônent l’esprit critique à l’égard de la religion. Socrate était leur cible, de même que les sophistes.

*

 

Questions

1. La démarche philosophique de Socrate est motivée par le désir de savoir ce qu’est la vertu. Pourquoi Socrate désirait tant savoir ce qu’est la vertu ?

2. Qu’est-ce qu’une « définition universelle » ?

3. Questions portant sur l’extrait du Lachès :

1- Quelle est la première définition que Lachès donne du courage ?
2- Par quel exemple Socrate fait-il voir à Lachès que sa définition est incorrecte ?
3- Que répond Lachès pour sauver sa définition ?
4- Quelle est la nouvelle objection de Socrate ?
5- Socrate restreint-il le courage au seul courage des soldats ?
6- Que demandait-il à Lachès de lui expliquer au sujet du courage ?
7- Comment Socrate définit-il la rapidité ?
8- Quelle est la seconde définition que propose Lachès ?
9- Quelle est l’objection de Socrate ?
10- Quelle sorte de fermeté d’âme Lachès accepte-t-il finalement d’associer au courage ?
11- Quels sont les trois exemples à l’aide desquels Socrate convainc Lachès de l’inadéquation de sa nouvelle définition ?
12- Quelle conclusion, Socrate et Lachès, tirent-ils de leur examen?

4. En quoi consiste la méthode philosophique d’examen critique que pratiquait Socrate?

5. Décrivez brièvement le débat qui oppose Socrate aux sophistes.

6. Questions portant sur l’extrait de l’Apologie de Socrate :

1- Comment Socrate caractérise-t-il la sagesse qui est la sienne?
2- Quelle est la question que posa Chéréphon au dieu de Delphes, et quelle fut la réponse du dieu?
3- Comment Socrate s’est-il pris pour vérifier l’oracle de Delphes?
4- Pourquoi la sagesse de Socrate n’a en somme que peu de valeur?

7. Expliquez en quoi la pratique philosophique d’examen critique de Socrate constituerait une activité pieuse.