L’Antinomie du terrorisme

par
Jean Laberge

Compte-rendu de l’ouvrage de Trudy Govier, A Delicate Balance. What Philosophy Can Tell Us About Terrorism, Westview Press, 2002.

Trudy Govier

“Les hommes donc demeurent en l’état de guerre,
tandis qu’ils mesurent diversement le bien et le mal,
suivant la diversité des appétits qui domine en eux.
Et i l n’y en a aucun qui ne reconnaisse aisément que cet état-là,
dans lequel il se voit, est mauvais,
et par conséquent que la paix est une bonne chose.»

Thomas Hobbes, Le citoyen (III,31)

On reproche à la philosophie d’être souvent « déconnectée » des réalités courantes. Les philosophes, aime-t-on à dire, perdent leur temps à spéculer sur le « sexe des anges ». La philosophie est foncièrement abstraite, dit-on encore, éloignée de nos préoccupations quotidiennes, étrangère à l’actualité brûlante. Tout cela n’est pas tout à fait faux. Il faut convenir en effet que la philosophie est par définition une réflexion d’un type inhabituel s’intéressant à ce qu’il y a de plus général. D’où l’impression récurrente chez plusieurs que la philosophie est « abstraite ». Ceux au contraire qui prisent la philosophie disent qu’elle est « profonde ». C’est une métaphore. Il n’y a rien de « profond » dans la philosophie, car la philosophie n’a rien de spatiale. Il y a seulement des considérations ou des réflexions de la plus grande généralité qui soit. Devant une situation donnée, face à un problème particulier, l’art du philosophe consiste à présenter la situation ou le problème en question sous un jour inattendu en le ramenant à un problème d’une grande généralité. Le problème qui se posait prend dès lors une dimension nouvelle, c’est-à-dire un sens, qu’on ne lui soupçonnait pas au départ.

D’habitude, nous ne sommes pas en mesure de prendre un retrait suffisant vis-à-vis de l’actualité afin d’en saisir le sens et la portée. Les attentats terroristes du 11 septembre 2001 aux États-Unis ont ébranlé et troublé plusieurs. On a dit que le monde « avait changé », que « la vie ne serait désormais plus pareil ». Les Occidentaux, les Américains en particulier, ont pris conscience de leur vulnérabilité. Beaucoup se demandent pourquoi ces gestes d’une violence inouïe? Quel sens leur donner? Or la philosophie devrait être là pour nous aider à donner sens à ce qui n’en a apparent pas. Pour ce faire, il faut posséder à un haut degré l’habileté intellectuelle permettant de réfléchir philosophiquement, c’est-à-dire de réfléchir avec un haut niveau de généralité.

La philosophe canadienne, Trudy Govier (1), possède cette habileté de réflexion à un haut degré de généralité sur des événements de l’actualité ou sur des réalités courantes de l’existence. Elle vient de faire paraître un excellent ouvrage sur le terrorisme, en particulier sur les attentats terroristes survenus aux États-Unis le 11 septembre 2001 ainsi que de leur suite (2). Ceux qui connaisse bien Trudy Govier, savent que cette philosophe est l’auteure d’excellents ouvrages philosophiques facilement accessibles, s’employant à montrer l’actualité de la philosophie par rapport aux problèmes de la réalité courante (3).

Depuis que George W. Bush stigmatise les pays « délinquants » qu’il baptise d«’Axe du Mal », et devant la masse volumineuse d’écrits et de commentaires de toute sorte à propos des attentats en sol américain ainsi que les événements qui leur ont fait suite, il devient nécessaire, juge avec raison Govier, d’intervenir comme philosophe sur les questions morales et logiques en jeu.

« Au moment, écrit-elle, où nous nous efforçons d’apprivoiser notre vulnérabilité ainsi que notre peur, nous sommes confrontés à la rhétorique morale du bien et de la justice, et on nous martèle que nous sommes engagés dans une bataille entre le bien et le mal. De tels appels sont purement rhétoriques et superficiels; d’autres sont sincères. Tous posent des questions de nature morale et logique, et invitent à une réflexion morale et logique qui tend à faire défaut en temps de crise. » (Preface, p. vii; ma traduction).

Peu d’intellectuels, à ma connaissance, se sont risqués à intervenir sur le sujet brûlant d’actualité qu’est le terrorisme. Nous saluons la démarche courageuse et salutaire de Trudy Govier, non seulement parce qu’elle prend position sur des problématiques préoccupantes et pressantes, mais surtout parce que, comme nous le disions, l’auteure réussit à recadrer ces problématiques dans une perspective philosophique, offrant ainsi aux lecteurs la possibilité d’exercer sur ces problèmes une réflexion proprement philosophique.

L’ouvrage de Govier comporte 15 chapitres portant sur divers aspects relatifs au terrorisme récent: 1. La vulnérabilité; 2. Les victimes; 3. Le mal; 4. La haine; 5. La revanche; 6. La puissance; 7. La justice; 8. La violence; 9. La responsabilité; 10. La bienveillance; 11. Le courage; 12. Des points de vues qui diffèrent; 13. La vie; 14. La justification; 15. L’espoir. Chacun des chapitres examine un certain nombre de valeurs que met en cause le terrorisme. Govier parvient à ramener l’examen de ces valeurs à des enjeux ou des problématiques philosophiques plus générales, ce qui permet au le lecteur d’accéder à une perspective nouvelle sur le terrorisme. Je ne souhaite pas redoubler l’excellent travail de l’auteure en voulant ici résumer chacun des chapitres de l’ouvrage. Trois chapitres m’ont toutefois particulièrement plu. Ce sont les chapitres 7, 9 et 12, portant respectivement sur la justice , la responsabilité et la liberté de discussion. Je voudrais ici m’en tenir qu’aux deux derniers et vous faire part de mes commentaires sur ce que dit l’auteure sur ces sujets.


Mill et la liberté de pensée et de discussion

En temps de guerre, le fonctionnement de la démocratie est sérieusement perturbée. L’unanimité est pour ainsi dire imposée, la nation devant appuyer sans équivoque le chef de la nation et de la guerre. Les opinions dissidentes sont rabrouées et muselées. Dans les jours et les semaines qui ont suivi les attentats aux États-Unis, en pleine guerre contre le terrorisme, être citoyen américain et soutenir une opinion divergente de celle de la majorité et des autorités politiques était fort impopulaire et mal vue. La minorité dissidente, regroupant des pacifistes, des musulmans ou des étrangers, des écrivains, des journalistes, etc., avait la nette impression de se retrouver aux plus beaux jours du maccarthysme. En temps de guerre, il n’y a tout simplement pas de place pour la dissidence.

Devrait-on accepter de limiter la liberté de conscience et de discussion en temps de crise? La question est tout à fait générale. C’est une question morale. C’est surtout une question philosophique. Et Govier répond non à cette question en faisant appel la théorie de la liberté de John Stuart Mill telle que le philosophe britannique l’a développée dans un ouvrage devenu un classique de la philosophie morale et politique : De la liberté (1859). Mill défend entre autres la thèse qu’il n’est pas correct d’interdire certaines opinions, même si nous présumons qu’elles sont fausses ou plus ou moins vraies; il est même bon, du point de vue du bien-être commun, de donner le droit d’expression aux points de vues qui ne sont pas populaires (4). Les deux arguments de Mill sont les suivants. 1) En excluant une opinion qui est vraie, nous nous privons de la chance de connaître la vérité. 2) Et en interdisant une opinion qui est fausse, nous nous privons de la chance de connaître plus à fond ce qui est vrai. Et dans le dernier cas de figure, si nous ne savons pas si une certaine opinion est vraie ou fausse, le meilleur moyen de savoir si l’opinion est vraie ou fausse, c’est de la soumettre au débat public. « Ce n’est, écrit Govier, que par la discussion critique publique des diverses théories et arguments que nous pouvons mettre à jour les erreurs, corriger les oublis, comprendre et modifier nos valeurs et, enfin, parvenir à de nouvelles hypothèses. Il ne faut en aucun cas museler les gens parce qu’ils sont musulmans, pacifistes ou étrangers, ou encore parce que nous nous sentons vulnérables et qu’on ne peut supporter les remises en question. » (p. 125)

Cela étant posé, Govier examine de manière critique, à tour de rôle, quatre théories sur les attentats du 11 septembre et de la guerre contre le terrorisme. Trois de ces théories n’ont pas reçue l’aval de la majorité. Encore une fois, dit Govier, ce n’est pas une raison pour les museler. Pourquoi procède-t-elle à cet examen critique? « Ce n’est pas, écrit l’auteure, parce que j’adhère à l’une de ces théories, mais parce que je suis d’accord avec John Stuart Mill à propos de l’importance de la dissidence. » (p. 135). Bien entendu, Govier va justifier la théorie « standard » concernant les attentats en montrant les déficiences considérables des autres théories. Govier, comme d’ailleurs Mill, adhère au faillibilisme, c’est-à-dire à l’idée qu’il se peut qu’après tout, ce que nous tenons pour vrai, ne le soit pas ou pas tout à fait après mûre réflexion. Nonobstant cela, il est possible de départager les opinions sur la question. Govier – et Mill – ne sont pas partisans du scepticisme : elle ne doutent pas qu’il soit possible de parvenir à la vérité, tout en sachant que la vérité est faillible. Comme on le voit, la vérité est un équilibre précaire. D’où le titre de l’ouvrage : « A Delicate Balance ».

Énonçons brièvement chacune des théories relatives aux attentats du 11 septembre, ainsi que leurs failles respectives.

1. Théorie du complot sioniste :
Ce seraient des Juifs qui seraient les auteurs des attentats. Puisque les Juifs travaillants au WTC et au Pentagone furent informés de l’attaque, aucun Juif n’est mort.
Objections :
· Plusieurs Juifs qui étaient au travail au WTC et au Pentagone le matin du 11 septembre sont décédés des suites des attaques.
  · Il est par ailleurs ridicule de croire que les dix-neuf pirates d’obédience islamiste aient accepté de coopérer avec les Israéliens pour faire le coup. Ou encore, il est pour le moins peu vraisemblable qu’Oussama ben Laden ait comploté avec les Israéliens (et il faudrait croire que la fameuse vidéocassette dans laquelle ben Laden revendique les attentats soit en réalité une vidéo montée par des agents israéliens).
  · La théorie sioniste repose en partie sur la conviction profonde suivant laquelle le meurtre de milliers de civils est si immoral et condamnable qu’il est inconcevable que des musulmans peuvent avoir commis des tels actes; seuls des Juifs peuvent les commettre. Ce genre de suspicion s’appelle de l’anti-sémitisme.
   
2. Théorie des intérêts de la CIA et du FBI : La CIA ainsi que le FBI étaient parfaitement au courant des attentats menés par Al-Queda et dirigés par ben Laden qui allaient se produire à New York et à Washington. Les deux services secrets américains n’ont rien fait car ils ont calculé que ces attentats allaient rapporter davantage de subsides pour l’armée, le gouvernement américain prenant la décision, devant l’ampleur de ces attaques, d’investir davantage dans l’armée et les services secrets.
Objections :
· Il est tout simplement délirant de penser que les services secrets américains aient su ce qui allaient se produire et n’aient pas averti les autorités politiques et militaires que des attaques dévastatrices allaient se produire dans le pays, en particulier sur la Maison-Blanche, siège de l’autorité politique, et le Pentagone qui abrite le centre névralgique de l’état-major général des forces armées ainsi que le secrétariat à la Défense des États-Unis.
  · Les services secrets ont reçu de nombreux avertissements quant à l’éventualité d’attaques terroristes en sol américain. Il est difficile de savoir lesquels sont sérieux et ceux qui ne le sont pas. Les services secrets savaient que des attaques pouvaient être perpétrés contre les États-Unis mais ils ne savaient pas quand ni où précisément.
  · Une commission d’enquête sur la CIA et le FBI menée après les attentats du 11 septembre a révélé que ces services souffraient de plusieurs maux sérieux: il y existe beaucoup de confusion, peu de coordination et de communication entre les diverses services, beaucoup trop de bureaucratie. Ces services ont dû subir une profonde réorganisation. Des têtes sont tombés; certains ont perdu leur poste. C’était à prévoir. Les services secrets n’avaient donc pas intérêt à taire ce qu’ils pouvait savoir. Se taire était pour eux suicidaire, comme se tirer une balle dans le pied.
   
3. Théorie « Qui sème le vent, récolte la tempête » :
La richesse et la puissance des Américains, leurs modes de vie « décadents », la mondialisation de la culture américaine, leurs politiques extérieures, en particulier leur soutien à Israël, des troupes américaines occupant la terre sacrée de l’Islam (l’Arabie Saoudite), les effets des sanctions contre l’Irak, etc., ont engendré une haine virulente à l’endroit de l’Oncle Sam. C’est la thèse des partisans de l’« antiaméricanisme », pas très populaire aux États-Unis, mais populaire au Canada, et surtout au Québec.
Objections :
Nous reviendrons plus à fond dans la prochaine section sur les objections de cette théorie.
   

4. Théorie «standard »:

Les attentats du 11 septembre furent commis par des membres du réseau d’Al-Qaeda dirigé par Oussama ben Laden.
Objections :
· L’auteure n’a pas d’objection contre cette théorie. Touterfois, elle est contre la réplique violente et meurtrière américaine en Afghanistan afin d’exterminer le réseau Al-Qaeda protéger par le régime Taliban. Pacifiste, Govier aurait préférer que la communauté internationale intervienne, mais elle est bien consciente que sans violence, il aurait été impossible d’éliminer le régime des Talibans qui abritaient le réseau d’Al-Qaeda d’Oussama ben Laden. Elle déplore que le Canada ait donné son appui à la politique américaine de la guerre contre « l’axe du mal ».

Le compatibilisme

Govier trouve regrettable qu’il n’y ait pas eu de véritable discussion à propos des trois premières théories précédentes. Car, écrit l’auteure,

« Elles soulèvent des questions qui méritent notre attention, et elles présentent des arguments qu’il nous faut évaluer. En s’engageant sérieusement dans le débat entourant la lutte que nous menons contre le terrorisme ainsi que de son contexte d’émergence nous pourrons ainsi accroître notre compréhension de la question. Nous y gagnerons le sens de la complexité des choses et une attitude plus conciliante face à ce dont nous ne sommes pas certains. De plus, nous pourrons être en mesure d’articuler nos propres valeurs, et de mieux comprendre nos limites auxquelles nous adhérons. »

Pour un grand nombre de Canadiens, et plus encore pour les Québécois, la troisième des théories évoquées, la théorie « Qui sème le vent, récolte la tempête » --que j’appellerai la position antiaméricaine -- est très populaire. En effet, le vent de l’antiaméricanisme souffle fort au Canada, plus particulièrement qu’au Québec (5). La position antiaméricanisme a fait, du moins ici au Québec, l’objet d’un certain débat (6). À mes yeux, la position antiaméricaniste est précieuse et, en accord avec Govier et Mill, on doit lui donner toute l’attention qu’elle mérite. Govier l’examine avec un soin particulier.

D’abord, l’auteure fait cette remarque importante : à la différence de la théorie sioniste et celle des intérêts de la CIA, la théorie antiaméricaine ne s’attache pas à décrire la cause des attentats. « Fondamentalement, écrit Govier, c’est une analyse morale de la politique extérieure des États-Unis. » (je souligne) La politique extérieure américaine aurait en effet suscité un tel sentiment de haine envers les États-Unis que ces attentats étaient inévitables. En plus de constituer une vue fort simpliste de la responsabilité morale, sur laquelle nous nous pencherons immédiatement après ce qui suit, cette analyse, selon Govier, comporte un vice logique : si la politique extérieure d’un pays est condamnable, ceux qui ont le malheur d’être citoyen de ce pays politique deviennent moralement responsables des attentats perpétrés contre eux. C’est le sophisme de la culpabilité de la victime. La victime est elle-même responsable de son agression! Par ailleurs, la position antiaméricaine ne parle pas des raisons qui ont amené les États-Unis à adopter sa politique extérieure. Enfin, la position antiaméricaine blâme la politique extérieure des États-Unis comme étant responsables des attentats commis contre lui sans toucher mot sans critiquer les radicaux islamistes qui ont planifié et exécuté ces attentats.

C’est dans le chapitre 9, consacré à la notion de responsabilité morale, que Govier traite plus en profondeur de toute cette question. Quelles sont les racines principales (root causes) du terrorisme? On peut gloser presqu’à l’infini sur les causes principales qui expliquent le terrorisme. Mais il semble raisonnable de penser que la pauvreté, l’absence d’institutions démocratiques, des idéologies dogmatiques, l’envie et le ressentiment et la politique extérieure américaine, constituent le terreau principale du terrorisme. Cela dit, ces causes apparaissent comme des facteurs distincts des terroristes eux-mêmes de telle sorte que ces facteurs, paraissant indépendants de leur volonté, semblent les décharger de toute responsabilité morale, à telle enseigne, que les terroristes, étant des victimes de la pauvreté et de l’aliénation, sont donc des victimes de leurs « victimes », ces dernières devant donc, en dernière analyse, endosser l’entière part de responsabilité des attentats!

D’une part, il semble que les terroristes ne soient pas responsables de leur agression. D’autre part, ils le sont bel et bien. En somme, il semble, d’une part, que nous ayons raison d’invoquer les causes principales du terrorisme et de chercher à modifier les facteurs qui constituent le terreau du terrorisme. D’autre part, il semble que nous ayons aussi raison de rejeter l’idée que les terroristes n’ont aucune responsabilité morale dans les attentats du 11 septembre. On fait donc face à un dilemme. Or ce dilemme, nous dit Govier (p. 97), rappelle celui des arguments que Kant développent dans La critique de la raison pure, en particulier dans la « Dialectique transcendantale », afin de montrer que la raison est incapable de prouver la vérité de certaines thèses métaphysiques. On peut, nous dit Kant, développer à propos de certaines questions des raisonnements complètement contradictoires. Kant appelle ces raisonnements des antinomies de la raison pure. Or, justement, la troisième antinomie que présente Kant se rapporte à celle du déterminisme et de la responsabilité morale : on peut en effet, selon Kant, montrer, d’une part, que tout ce qui se produit dans le monde résulte de causes antérieures; et, d’autre part, on peut aussi montrer que toute action humaine résulte du libre-arbitre de l’agent humain! En d’autres termes, il est possible de prouver à la fois que nous sommes déterminés et aussi que nous ne le sommes pas en aucune façon… Or il semble bien, aux yeux de Trudy Govier, que le dilemme auquel nous confronte le terrorisme relève en somme de la troisième antinomie kantienne de la raison pure : d’une part, les terroristes n’avaient pas d’autre choix que faire ce qu’ils on fait; d’autre part, ils auraient délibérément choisi de faire ce qu’ils ont fait… Voilà l’antinomie du terrorisme.

Au fond, l’antinomie du terrorisme nous conduit directement à ce vieux problème philosophique du déterminisme et du libertarisme : sommes-nous déterminés ou sommes-nous libres? Au cours des âges, des philosophes ont fait valoir des arguments en faveur de l’une ou l’autre des deux positions. Y a-t-il moyen de se sortir de cette opposition fatale? -- Oui, il y a la position appelée « compatibiliste » qui récuse l’opposition déterminisme/libertarisme comme étant un faux-dilemme. Govier endosse la position compatibilisme. À ses yeux, le compatibilisme seul permet de faire la juste part des choses en ce qui concerne l’antinomie du terrorisme. Voici sa solution compatibiliste :

« Les causes principales du terrorisme doivent être entendues comme des conditions qui perdurent et qui sont nécessaires pour que le terrorisme émerge dans sa forme actuelle, mais elles ne sont pas suffisantes quand il s’agit d’expliquer ce qui les motifs de l’action des agents individuels. Les politiques extérieures, les gouvernements répressifs, les failles du système d’éducation, la haine et l’humiliation, la haine religieuse, sont des causes sous-jacentes au terrorisme antiaméricain et antioccidental. Ces facteurs fournissent le terreau dans lequel les terroristes islamistes grandissent. Ces facteurs jouent un rôle important et expliquent en partie les événements du 11 septembre ainsi que d’autres attentats commis contre les intérêts américains et occidentaux. Le terrorisme n’est pas la manifestation du mal qui résulterait de la nature monstrueuse ou démente de quelques individus délirants. Toutefois, les facteurs causaux qui sont nécessaires pour engendrer les formes actuelles du terrorisme occidental ne sont pas suffisants pour l’expliquer. Ils ne permettent pas d’expliquer complètement des événements déterminés parce qu’ils ne font appel à aucun sentiment, aucune croyance, aucun but, aucune décision d’un individu posant une action. Ils ne nous disent rien quant à la raison pourquoi tel individu a choisi de faire ce qu’il a fait. En tant qu’individu, nous agissons toujours dans un certain milieu. Néanmoins, nous portons l’entière responsabilité de nos choix et de nos gestes. Je suggère donc que la solution à l’antinomie du terrorisme réside dans la compatibilité des causes principales, en tant que causes d’arrière-plan, avec la responsabilité individuelle. Ce sont des causes nécessaires, et pour expliquer parfaitement ce qui se produit, nous devons ajouter les facteurs touchant la décision individuelle. » (p. 98)

Les causes principales du terrorisme n’expliqueront jamais pleinement pourquoi, par exemple, Mohamed Hata, à la différence de millions d’autres Arabes, a décidé, lui, de faire ce qu’il a fait. Pourquoi Oussama ben Laden, ce multimillionnaire, a-t-il décidé d’aller en Afghanistan combattre l’Union soviétique?

« Il y a, écrit l’auteure, des milliers de millionnaires saoudiens dont le milieu de vie est similaire pour l’essentiel à celui de ben Laden et qui ont pourtant fait un choix différent de vie. Il aurait pu ignorer la pauvreté et l’humiliation dans laquelle se retrouve ses compatriotes musulmans. Il aurait pu jouir de la vie d’un jet-set. Ou encore, il aurait pu choisir d’oeuvrer sans la violence afin de faire progresser le peuple musulman en assurant son éducation, le développement économique, et la démocratisation des pays musulmans. Il avait le choix. Il fait son choix. Et, à cet égard, il en porte la responsabilité, comme tous ceux qui ont choisi d’user de la violence comme stratégie politique. » (p. 100)

George W. Bush voit en ben Laden l’incarnation du Mal, « Satan ». Bush est sans aucun doute partisan d’un libertarisme pur et dur: l’action d’un individu dépend entièrement et seulement de son choix; le circonstances, le milieu de vie, l’arrière-plan social, politique, économique, religieux, ne comptent pas. En un sens, il a raison; en un autre, il a tort.

Le partisan de l’antiaméricanisme voit en ben Laden, le résultat d’un ras-le-bol généralisé des Arabes envers les Occidentaux, et les américains en particulier. L’antiaméricaniste considère que ben Laden est le produit de son milieu, et que le choix qui l’a conduit à la violence est le produit de causes sociales, politiques, économiques prévalentes au Moyen-Orient. En un sens, il a raison; en un autre, il a tort.

La vérité, pour Govier, est un équilibre difficile : « A Delicate Balance ».


*

NOTES

(1) Trudy Govier enseigne à l’université de Calgary. Visitez son site Internet à l’adresse suivante : http://members.shaw.ca/govier/index.htm.

(2) Trudy Govier, A Delicate Balance. What Philosophy Can Tell Us About Terrorism, Westview, 2002.

(3) Mentionnons d’abord un classique de la pensée critique et de l’argumentation : A Pratical Study of Argument, (4e édition, Wadsworth, 1997). Un ouvrage composé de dialogues philosophiques mettant en scène des jeunes et des plus vieux: God, the Devil, and the Perfect Pizza, Ten Philosophical Questions (Broadview Press, 1989). Enfin, un ouvrage consacré à divers philosophes de la tradition: Socrate’s Children. Thinking and Knowing in the Western Tradition (Broadview Press, 1997). Tous ces ouvrages sont d’une lecture facile pour ceux et celles qui n’ont pas de formation philosophique préalable. Ce sont en fait d’excellentes introductions à la philosophie. Il est regrettable qu’aucun de cex ouvrages ne soit encore disponible en traduction française. Enfin, dans tous ses ouvrages, Govier a le soucie constant de montrer l’actualité de la pensée philosophique.

(4) Malgré tout ce qu’on peut reprocher à Benjamin Nétanyahou -- qui n’a jamais hésité à piétiner les droits et les gens de la Palestine occupée -- d’après ma lecture de Mill, les manifestants pro-palestiniens du 9 septembre dernier à l’Université Concordia n’avaient pas raison de faire taire Nétanyahou par la force et la violence au lieu d’en démasquer le discours. J’endosse entièrement cette position. Si jamais des gestes de violence semblables devaient être posés dans l’avenir, ils devront être réprimés.

(5) Voir la traduction dans le journal La Presse du 23 septembre 2001, d’un éditorial du Globe and Mail du 19 septembre 2001, intitulé « Est-ce leur propre faute? ». Voir également l’article, à titre d’exemple de position antiaméricaine, le texte d’Omar Aktouf, « Qui sème le vent, récolte la tempête », Le Devoir, du mardi 2 octobre 2001, p. A9.

(6) Voir les articles cités dans la note précédente. De nombreux textes et billets sur la question sont parus dans les quotidiens francophones au cours des semaines et de mois suivant le 11 septembre 2001. Le 3 juin 2002 se tenait un important colloque à Montréal sur « L’antiaméricanisme » organisé par le nouvel Observatoire sur les États-Unis de la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques de l’UQAM.