L’Antinomie
du terrorisme
par
Jean Laberge
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Compte-rendu
de l’ouvrage de Trudy Govier, A Delicate Balance.
What Philosophy Can Tell Us About Terrorism, Westview
Press, 2002.
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Trudy
Govier
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“Les
hommes donc demeurent en l’état de guerre,
tandis qu’ils mesurent diversement le bien et le mal,
suivant la diversité des appétits qui domine en
eux.
Et i l n’y en a aucun qui ne reconnaisse aisément
que cet état-là,
dans lequel il se voit, est mauvais,
et par conséquent que la paix est une bonne chose.»
Thomas Hobbes, Le citoyen (III,31)
On reproche à la philosophie d’être
souvent « déconnectée » des réalités
courantes. Les philosophes, aime-t-on à dire, perdent leur
temps à spéculer sur le « sexe des anges ».
La philosophie est foncièrement abstraite, dit-on encore,
éloignée de nos préoccupations quotidiennes,
étrangère à l’actualité brûlante.
Tout cela n’est pas tout à fait faux. Il faut convenir
en effet que la philosophie est par définition une réflexion
d’un type inhabituel s’intéressant à
ce qu’il y a de plus général. D’où
l’impression récurrente chez plusieurs que la philosophie
est « abstraite ». Ceux au contraire qui prisent la
philosophie disent qu’elle est « profonde ».
C’est une métaphore. Il n’y a rien de «
profond » dans la philosophie, car la philosophie n’a
rien de spatiale. Il y a seulement des considérations ou
des réflexions de la plus grande généralité
qui soit. Devant une situation donnée, face à un
problème particulier, l’art du philosophe consiste
à présenter la situation ou le problème en
question sous un jour inattendu en le ramenant à un problème
d’une grande généralité. Le problème
qui se posait prend dès lors une dimension nouvelle, c’est-à-dire
un sens, qu’on ne lui soupçonnait pas au départ.
D’habitude, nous ne sommes pas en mesure
de prendre un retrait suffisant vis-à-vis de l’actualité
afin d’en saisir le sens et la portée. Les attentats
terroristes du 11 septembre 2001 aux États-Unis ont ébranlé
et troublé plusieurs. On a dit que le monde « avait
changé », que « la vie ne serait désormais
plus pareil ». Les Occidentaux, les Américains en
particulier, ont pris conscience de leur vulnérabilité.
Beaucoup se demandent pourquoi ces gestes d’une violence
inouïe? Quel sens leur donner? Or la philosophie devrait
être là pour nous aider à donner sens à
ce qui n’en a apparent pas. Pour ce faire, il faut posséder
à un haut degré l’habileté intellectuelle
permettant de réfléchir philosophiquement, c’est-à-dire
de réfléchir avec un haut niveau de généralité.
La philosophe canadienne, Trudy Govier (1), possède
cette habileté de réflexion à un haut degré
de généralité sur des événements
de l’actualité ou sur des réalités
courantes de l’existence. Elle vient de faire paraître
un excellent ouvrage sur le terrorisme, en particulier sur les
attentats terroristes survenus aux États-Unis le 11 septembre
2001 ainsi que de leur suite (2). Ceux qui connaisse bien Trudy
Govier, savent que cette philosophe est l’auteure d’excellents
ouvrages philosophiques facilement accessibles, s’employant
à montrer l’actualité de la philosophie par
rapport aux problèmes de la réalité courante
(3).
Depuis que George W. Bush stigmatise les pays
« délinquants » qu’il baptise d«’Axe
du Mal », et devant la masse volumineuse d’écrits
et de commentaires de toute sorte à propos des attentats
en sol américain ainsi que les événements
qui leur ont fait suite, il devient nécessaire, juge avec
raison Govier, d’intervenir comme philosophe sur les questions
morales et logiques en jeu.
« Au moment, écrit-elle, où
nous nous efforçons d’apprivoiser notre vulnérabilité
ainsi que notre peur, nous sommes confrontés à la
rhétorique morale du bien et de la justice, et on nous
martèle que nous sommes engagés dans une bataille
entre le bien et le mal. De tels appels sont purement rhétoriques
et superficiels; d’autres sont sincères. Tous posent
des questions de nature morale et logique, et invitent à
une réflexion morale et logique qui tend à faire
défaut en temps de crise. » (Preface, p. vii; ma
traduction).
Peu d’intellectuels, à ma connaissance,
se sont risqués à intervenir sur le sujet brûlant
d’actualité qu’est le terrorisme. Nous saluons
la démarche courageuse et salutaire de Trudy Govier, non
seulement parce qu’elle prend position sur des problématiques
préoccupantes et pressantes, mais surtout parce que, comme
nous le disions, l’auteure réussit à recadrer
ces problématiques dans une perspective philosophique,
offrant ainsi aux lecteurs la possibilité d’exercer
sur ces problèmes une réflexion proprement philosophique.
L’ouvrage de Govier comporte 15 chapitres
portant sur divers aspects relatifs au terrorisme récent:
1. La vulnérabilité; 2. Les victimes; 3. Le mal;
4. La haine; 5. La revanche; 6. La puissance; 7. La justice; 8.
La violence; 9. La responsabilité; 10. La bienveillance;
11. Le courage; 12. Des points de vues qui diffèrent; 13.
La vie; 14. La justification; 15. L’espoir. Chacun des chapitres
examine un certain nombre de valeurs que met en cause le terrorisme.
Govier parvient à ramener l’examen de ces valeurs
à des enjeux ou des problématiques philosophiques
plus générales, ce qui permet au le lecteur d’accéder
à une perspective nouvelle sur le terrorisme. Je ne souhaite
pas redoubler l’excellent travail de l’auteure en
voulant ici résumer chacun des chapitres de l’ouvrage.
Trois chapitres m’ont toutefois particulièrement
plu. Ce sont les chapitres 7, 9 et 12, portant respectivement
sur la justice , la responsabilité et la liberté
de discussion. Je voudrais ici m’en tenir qu’aux deux
derniers et vous faire part de mes commentaires sur ce que dit
l’auteure sur ces sujets.
Mill et la liberté de pensée et de discussion
En temps de guerre, le fonctionnement de la
démocratie est sérieusement perturbée. L’unanimité
est pour ainsi dire imposée, la nation devant appuyer sans
équivoque le chef de la nation et de la guerre. Les opinions
dissidentes sont rabrouées et muselées. Dans les
jours et les semaines qui ont suivi les attentats aux États-Unis,
en pleine guerre contre le terrorisme, être citoyen américain
et soutenir une opinion divergente de celle de la majorité
et des autorités politiques était fort impopulaire
et mal vue. La minorité dissidente, regroupant des pacifistes,
des musulmans ou des étrangers, des écrivains, des
journalistes, etc., avait la nette impression de se retrouver
aux plus beaux jours du maccarthysme. En temps de guerre, il n’y
a tout simplement pas de place pour la dissidence.
Devrait-on accepter de limiter la liberté
de conscience et de discussion en temps de crise? La question
est tout à fait générale. C’est une
question morale. C’est surtout une question philosophique.
Et Govier répond non à cette question en faisant
appel la théorie de la liberté de John Stuart Mill
telle que le philosophe britannique l’a développée
dans un ouvrage devenu un classique de la philosophie morale et
politique : De la liberté (1859). Mill défend
entre autres la thèse qu’il n’est pas correct
d’interdire certaines opinions, même si nous présumons
qu’elles sont fausses ou plus ou moins vraies; il est même
bon, du point de vue du bien-être commun, de donner le droit
d’expression aux points de vues qui ne sont pas populaires
(4). Les deux arguments de Mill sont les suivants. 1) En excluant
une opinion qui est vraie, nous nous privons de la chance de connaître
la vérité. 2) Et en interdisant une opinion qui
est fausse, nous nous privons de la chance de connaître
plus à fond ce qui est vrai. Et dans le dernier cas de
figure, si nous ne savons pas si une certaine opinion est vraie
ou fausse, le meilleur moyen de savoir si l’opinion est
vraie ou fausse, c’est de la soumettre au débat public.
« Ce n’est, écrit Govier, que par la discussion
critique publique des diverses théories et arguments que
nous pouvons mettre à jour les erreurs, corriger les oublis,
comprendre et modifier nos valeurs et, enfin, parvenir à
de nouvelles hypothèses. Il ne faut en aucun cas museler
les gens parce qu’ils sont musulmans, pacifistes ou étrangers,
ou encore parce que nous nous sentons vulnérables et qu’on
ne peut supporter les remises en question. » (p. 125)
Cela étant posé, Govier examine
de manière critique, à tour de rôle, quatre
théories sur les attentats du 11 septembre et de la guerre
contre le terrorisme. Trois de ces théories n’ont
pas reçue l’aval de la majorité. Encore une
fois, dit Govier, ce n’est pas une raison pour les museler.
Pourquoi procède-t-elle à cet examen critique? «
Ce n’est pas, écrit l’auteure, parce que j’adhère
à l’une de ces théories, mais parce que je
suis d’accord avec John Stuart Mill à propos de l’importance
de la dissidence. » (p. 135). Bien entendu, Govier va justifier
la théorie « standard » concernant les attentats
en montrant les déficiences considérables des autres
théories. Govier, comme d’ailleurs Mill, adhère
au faillibilisme, c’est-à-dire à l’idée
qu’il se peut qu’après tout, ce que nous tenons
pour vrai, ne le soit pas ou pas tout à fait après
mûre réflexion. Nonobstant cela, il est possible
de départager les opinions sur la question. Govier –
et Mill – ne sont pas partisans du scepticisme : elle ne
doutent pas qu’il soit possible de parvenir à la
vérité, tout en sachant que la vérité
est faillible. Comme on le voit, la vérité est un
équilibre précaire. D’où le titre de
l’ouvrage : « A Delicate Balance ».
Énonçons brièvement chacune
des théories relatives aux attentats du 11 septembre, ainsi
que leurs failles respectives.
1. Théorie du complot sioniste
: |
Ce seraient des Juifs qui seraient les auteurs des attentats.
Puisque les Juifs travaillants au WTC et au Pentagone furent
informés de l’attaque, aucun Juif n’est
mort. |
Objections : |
· Plusieurs Juifs qui étaient au travail au
WTC et au Pentagone le matin du 11 septembre sont décédés
des suites des attaques. |
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· Il est par ailleurs ridicule de croire que les
dix-neuf pirates d’obédience islamiste aient
accepté de coopérer avec les Israéliens
pour faire le coup. Ou encore, il est pour le moins peu vraisemblable
qu’Oussama ben Laden ait comploté avec les Israéliens
(et il faudrait croire que la fameuse vidéocassette
dans laquelle ben Laden revendique les attentats soit en réalité
une vidéo montée par des agents israéliens). |
| |
· La théorie sioniste repose en partie sur
la conviction profonde suivant laquelle le meurtre de milliers
de civils est si immoral et condamnable qu’il est inconcevable
que des musulmans peuvent avoir commis des tels actes; seuls
des Juifs peuvent les commettre. Ce genre de suspicion s’appelle
de l’anti-sémitisme. |
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| 2. Théorie des intérêts
de la CIA et du FBI : |
La CIA ainsi que le FBI étaient parfaitement au courant
des attentats menés par Al-Queda et dirigés
par ben Laden qui allaient se produire à New York et
à Washington. Les deux services secrets américains
n’ont rien fait car ils ont calculé que ces attentats
allaient rapporter davantage de subsides pour l’armée,
le gouvernement américain prenant la décision,
devant l’ampleur de ces attaques, d’investir davantage
dans l’armée et les services secrets. |
| Objections : |
· Il est tout simplement délirant de penser
que les services secrets américains aient su ce qui
allaient se produire et n’aient pas averti les autorités
politiques et militaires que des attaques dévastatrices
allaient se produire dans le pays, en particulier sur la Maison-Blanche,
siège de l’autorité politique, et le Pentagone
qui abrite le centre névralgique de l’état-major
général des forces armées ainsi que le
secrétariat à la Défense des États-Unis. |
| |
· Les services secrets ont reçu de nombreux
avertissements quant à l’éventualité
d’attaques terroristes en sol américain. Il est
difficile de savoir lesquels sont sérieux et ceux qui
ne le sont pas. Les services secrets savaient que des attaques
pouvaient être perpétrés contre les États-Unis
mais ils ne savaient pas quand ni où précisément. |
| |
· Une commission d’enquête sur la CIA
et le FBI menée après les attentats du 11 septembre
a révélé que ces services souffraient
de plusieurs maux sérieux: il y existe beaucoup de
confusion, peu de coordination et de communication entre les
diverses services, beaucoup trop de bureaucratie. Ces services
ont dû subir une profonde réorganisation. Des
têtes sont tombés; certains ont perdu leur poste.
C’était à prévoir. Les services
secrets n’avaient donc pas intérêt à
taire ce qu’ils pouvait savoir. Se taire était
pour eux suicidaire, comme se tirer une balle dans le pied. |
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3. Théorie «
Qui sème le vent, récolte la tempête
» : |
La richesse et la puissance des Américains,
leurs modes de vie « décadents », la mondialisation
de la culture américaine, leurs politiques extérieures,
en particulier leur soutien à Israël, des troupes
américaines occupant la terre sacrée de l’Islam
(l’Arabie Saoudite), les effets des sanctions contre
l’Irak, etc., ont engendré une haine virulente
à l’endroit de l’Oncle Sam. C’est
la thèse des partisans de l’« antiaméricanisme
», pas très populaire aux États-Unis,
mais populaire au Canada, et surtout au Québec. |
| Objections : |
Nous reviendrons plus à fond dans la prochaine section
sur les objections de cette théorie. |
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4. Théorie «standard
»: |
Les attentats du 11 septembre furent commis
par des membres du réseau d’Al-Qaeda dirigé
par Oussama ben Laden. |
Objections : |
· L’auteure n’a pas d’objection
contre cette théorie. Touterfois, elle est contre la
réplique violente et meurtrière américaine
en Afghanistan afin d’exterminer le réseau Al-Qaeda
protéger par le régime Taliban. Pacifiste, Govier
aurait préférer que la communauté internationale
intervienne, mais elle est bien consciente que sans violence,
il aurait été impossible d’éliminer
le régime des Talibans qui abritaient le réseau
d’Al-Qaeda d’Oussama ben Laden. Elle déplore
que le Canada ait donné son appui à la politique
américaine de la guerre contre « l’axe
du mal ». |
Le compatibilisme
Govier trouve regrettable qu’il n’y
ait pas eu de véritable discussion à propos des
trois premières théories précédentes.
Car, écrit l’auteure,
« Elles soulèvent des questions
qui méritent notre attention, et elles présentent
des arguments qu’il nous faut évaluer. En s’engageant
sérieusement dans le débat entourant la lutte que
nous menons contre le terrorisme ainsi que de son contexte d’émergence
nous pourrons ainsi accroître notre compréhension
de la question. Nous y gagnerons le sens de la complexité
des choses et une attitude plus conciliante face à ce dont
nous ne sommes pas certains. De plus, nous pourrons être
en mesure d’articuler nos propres valeurs, et de mieux comprendre
nos limites auxquelles nous adhérons. »
Pour un grand nombre de Canadiens, et plus encore
pour les Québécois, la troisième des théories
évoquées, la théorie « Qui sème
le vent, récolte la tempête » --que j’appellerai
la position antiaméricaine -- est très populaire.
En effet, le vent de l’antiaméricanisme souffle fort
au Canada, plus particulièrement qu’au Québec
(5). La position antiaméricanisme a fait, du moins ici
au Québec, l’objet d’un certain débat
(6). À mes yeux, la position antiaméricaniste est
précieuse et, en accord avec Govier et Mill, on doit lui
donner toute l’attention qu’elle mérite. Govier
l’examine avec un soin particulier.
D’abord, l’auteure fait cette remarque
importante : à la différence de la théorie
sioniste et celle des intérêts de la CIA, la théorie
antiaméricaine ne s’attache pas à décrire
la cause des attentats. « Fondamentalement, écrit
Govier, c’est une analyse morale de la politique extérieure
des États-Unis. » (je souligne) La politique extérieure
américaine aurait en effet suscité un tel sentiment
de haine envers les États-Unis que ces attentats étaient
inévitables. En plus de constituer une vue fort simpliste
de la responsabilité morale, sur laquelle nous nous pencherons
immédiatement après ce qui suit, cette analyse,
selon Govier, comporte un vice logique : si la politique extérieure
d’un pays est condamnable, ceux qui ont le malheur d’être
citoyen de ce pays politique deviennent moralement responsables
des attentats perpétrés contre eux. C’est
le sophisme de la culpabilité de la victime. La victime
est elle-même responsable de son agression! Par ailleurs,
la position antiaméricaine ne parle pas des raisons qui
ont amené les États-Unis à adopter sa politique
extérieure. Enfin, la position antiaméricaine blâme
la politique extérieure des États-Unis comme étant
responsables des attentats commis contre lui sans toucher mot
sans critiquer les radicaux islamistes qui ont planifié
et exécuté ces attentats.
C’est dans le chapitre 9, consacré
à la notion de responsabilité morale, que Govier
traite plus en profondeur de toute cette question. Quelles sont
les racines principales (root causes) du terrorisme? On peut gloser
presqu’à l’infini sur les causes principales
qui expliquent le terrorisme. Mais il semble raisonnable de penser
que la pauvreté, l’absence d’institutions démocratiques,
des idéologies dogmatiques, l’envie et le ressentiment
et la politique extérieure américaine, constituent
le terreau principale du terrorisme. Cela dit, ces causes apparaissent
comme des facteurs distincts des terroristes eux-mêmes de
telle sorte que ces facteurs, paraissant indépendants de
leur volonté, semblent les décharger de toute responsabilité
morale, à telle enseigne, que les terroristes, étant
des victimes de la pauvreté et de l’aliénation,
sont donc des victimes de leurs « victimes », ces
dernières devant donc, en dernière analyse, endosser
l’entière part de responsabilité des attentats!
D’une part, il semble que les terroristes
ne soient pas responsables de leur agression. D’autre part,
ils le sont bel et bien. En somme, il semble, d’une part,
que nous ayons raison d’invoquer les causes principales
du terrorisme et de chercher à modifier les facteurs qui
constituent le terreau du terrorisme. D’autre part, il semble
que nous ayons aussi raison de rejeter l’idée que
les terroristes n’ont aucune responsabilité morale
dans les attentats du 11 septembre. On fait donc face à
un dilemme. Or ce dilemme, nous dit Govier (p. 97), rappelle celui
des arguments que Kant développent dans La critique de
la raison pure, en particulier dans la « Dialectique transcendantale
», afin de montrer que la raison est incapable de prouver
la vérité de certaines thèses métaphysiques.
On peut, nous dit Kant, développer à propos de certaines
questions des raisonnements complètement contradictoires.
Kant appelle ces raisonnements des antinomies de la raison pure.
Or, justement, la troisième antinomie que présente
Kant se rapporte à celle du déterminisme et de la
responsabilité morale : on peut en effet, selon Kant, montrer,
d’une part, que tout ce qui se produit dans le monde résulte
de causes antérieures; et, d’autre part, on peut
aussi montrer que toute action humaine résulte du libre-arbitre
de l’agent humain! En d’autres termes, il est possible
de prouver à la fois que nous sommes déterminés
et aussi que nous ne le sommes pas en aucune façon…
Or il semble bien, aux yeux de Trudy Govier, que le dilemme auquel
nous confronte le terrorisme relève en somme de la troisième
antinomie kantienne de la raison pure : d’une part, les
terroristes n’avaient pas d’autre choix que faire
ce qu’ils on fait; d’autre part, ils auraient délibérément
choisi de faire ce qu’ils ont fait… Voilà l’antinomie
du terrorisme.
Au fond, l’antinomie du terrorisme nous
conduit directement à ce vieux problème philosophique
du déterminisme et du libertarisme : sommes-nous déterminés
ou sommes-nous libres? Au cours des âges, des philosophes
ont fait valoir des arguments en faveur de l’une ou l’autre
des deux positions. Y a-t-il moyen de se sortir de cette opposition
fatale? -- Oui, il y a la position appelée « compatibiliste
» qui récuse l’opposition déterminisme/libertarisme
comme étant un faux-dilemme. Govier endosse la position
compatibilisme. À ses yeux, le compatibilisme seul permet
de faire la juste part des choses en ce qui concerne l’antinomie
du terrorisme. Voici sa solution compatibiliste :
« Les causes principales du terrorisme
doivent être entendues comme des conditions qui perdurent
et qui sont nécessaires pour que le terrorisme émerge
dans sa forme actuelle, mais elles ne sont pas suffisantes quand
il s’agit d’expliquer ce qui les motifs de l’action
des agents individuels. Les politiques extérieures, les
gouvernements répressifs, les failles du système
d’éducation, la haine et l’humiliation, la
haine religieuse, sont des causes sous-jacentes au terrorisme
antiaméricain et antioccidental. Ces facteurs fournissent
le terreau dans lequel les terroristes islamistes grandissent.
Ces facteurs jouent un rôle important et expliquent en
partie les événements du 11 septembre ainsi que
d’autres attentats commis contre les intérêts
américains et occidentaux. Le terrorisme n’est
pas la manifestation du mal qui résulterait de la nature
monstrueuse ou démente de quelques individus délirants.
Toutefois, les facteurs causaux qui sont nécessaires
pour engendrer les formes actuelles du terrorisme occidental
ne sont pas suffisants pour l’expliquer. Ils ne permettent
pas d’expliquer complètement des événements
déterminés parce qu’ils ne font appel à
aucun sentiment, aucune croyance, aucun but, aucune décision
d’un individu posant une action. Ils ne nous disent rien
quant à la raison pourquoi tel individu a choisi de faire
ce qu’il a fait. En tant qu’individu, nous agissons
toujours dans un certain milieu. Néanmoins, nous portons
l’entière responsabilité de nos choix et
de nos gestes. Je suggère donc que la solution à
l’antinomie du terrorisme réside dans la compatibilité
des causes principales, en tant que causes d’arrière-plan,
avec la responsabilité individuelle. Ce sont des causes
nécessaires, et pour expliquer parfaitement ce qui se
produit, nous devons ajouter les facteurs touchant la décision
individuelle. » (p. 98)
Les causes principales du terrorisme n’expliqueront
jamais pleinement pourquoi, par exemple, Mohamed Hata, à
la différence de millions d’autres Arabes, a décidé,
lui, de faire ce qu’il a fait. Pourquoi Oussama ben Laden,
ce multimillionnaire, a-t-il décidé d’aller
en Afghanistan combattre l’Union soviétique?
« Il y a, écrit l’auteure,
des milliers de millionnaires saoudiens dont le milieu de vie
est similaire pour l’essentiel à celui de ben Laden
et qui ont pourtant fait un choix différent de vie. Il
aurait pu ignorer la pauvreté et l’humiliation dans
laquelle se retrouve ses compatriotes musulmans. Il aurait pu
jouir de la vie d’un jet-set. Ou encore, il aurait pu choisir
d’oeuvrer sans la violence afin de faire progresser le peuple
musulman en assurant son éducation, le développement
économique, et la démocratisation des pays musulmans.
Il avait le choix. Il fait son choix. Et, à cet égard,
il en porte la responsabilité, comme tous ceux qui ont
choisi d’user de la violence comme stratégie politique.
» (p. 100)
George W. Bush voit en ben Laden l’incarnation
du Mal, « Satan ». Bush est sans aucun doute partisan
d’un libertarisme pur et dur: l’action d’un
individu dépend entièrement et seulement de son
choix; le circonstances, le milieu de vie, l’arrière-plan
social, politique, économique, religieux, ne comptent pas.
En un sens, il a raison; en un autre, il a tort.
Le partisan de l’antiaméricanisme
voit en ben Laden, le résultat d’un ras-le-bol généralisé
des Arabes envers les Occidentaux, et les américains en
particulier. L’antiaméricaniste considère
que ben Laden est le produit de son milieu, et que le choix qui
l’a conduit à la violence est le produit de causes
sociales, politiques, économiques prévalentes au
Moyen-Orient. En un sens, il a raison; en un autre, il a tort.
La vérité, pour Govier, est un
équilibre difficile : « A Delicate Balance ».
*
NOTES
(1) Trudy Govier enseigne à
l’université de Calgary. Visitez son site Internet
à l’adresse suivante : http://members.shaw.ca/govier/index.htm.
(2) Trudy Govier, A Delicate
Balance. What Philosophy Can Tell Us About Terrorism, Westview,
2002.
(3) Mentionnons d’abord
un classique de la pensée critique et de l’argumentation
: A Pratical Study of Argument, (4e édition, Wadsworth,
1997). Un ouvrage composé de dialogues philosophiques mettant
en scène des jeunes et des plus vieux: God, the Devil,
and the Perfect Pizza, Ten Philosophical Questions
(Broadview Press, 1989). Enfin, un ouvrage consacré à
divers philosophes de la tradition: Socrate’s Children.
Thinking and Knowing in the Western Tradition (Broadview
Press, 1997). Tous ces ouvrages sont d’une lecture facile
pour ceux et celles qui n’ont pas de formation philosophique
préalable. Ce sont en fait d’excellentes introductions
à la philosophie. Il est regrettable qu’aucun de
cex ouvrages ne soit encore disponible en traduction française.
Enfin, dans tous ses ouvrages, Govier a le soucie constant de
montrer l’actualité de la pensée philosophique.
(4) Malgré tout ce qu’on
peut reprocher à Benjamin Nétanyahou -- qui n’a
jamais hésité à piétiner les droits
et les gens de la Palestine occupée -- d’après
ma lecture de Mill, les manifestants pro-palestiniens du 9 septembre
dernier à l’Université Concordia n’avaient
pas raison de faire taire Nétanyahou par la force et la
violence au lieu d’en démasquer le discours. J’endosse
entièrement cette position. Si jamais des gestes de violence
semblables devaient être posés dans l’avenir,
ils devront être réprimés.
(5) Voir la traduction dans le
journal La Presse du 23 septembre 2001, d’un éditorial
du Globe and Mail du 19 septembre 2001, intitulé «
Est-ce leur propre faute? ». Voir également l’article,
à titre d’exemple de position antiaméricaine,
le texte d’Omar Aktouf, « Qui sème le vent,
récolte la tempête », Le Devoir, du mardi 2
octobre 2001, p. A9.
(6) Voir les articles cités
dans la note précédente. De nombreux textes et billets
sur la question sont parus dans les quotidiens francophones au
cours des semaines et de mois suivant le 11 septembre 2001. Le
3 juin 2002 se tenait un important colloque à Montréal
sur « L’antiaméricanisme » organisé
par le nouvel Observatoire sur les États-Unis de la Chaire
Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques
de l’UQAM.
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