UNE DISTINCTION ENTRE PHILOSOPHIE ET SCIENCE:
LE NORMATIF ET LE DESCRIPTIF
par
« La
philosophie délimite le territoire contesté
de
la science de la nature.
Elle
doit marquer les frontières du pensable,
et
partant de l’impensable »
Ludwig
Wittgenstein, Tractatus Logico-philosophicus,
propositions
4.113-4.114
« Les
paradigmes simplifiés ou les cartes sont indispensables
à
la pensée et à l’action humaines. »
Samuel
P. Huntington, Le choc des civilisations
Si la science jouit auprès du public d’une bonne réputation, il n’en va
pas de même pour la philosophie. En
dépit de quelques désenchantement liés à son développement, qui ont eu pour
conséquences la bombe atomique, la pollution, les OGM, etc., la science est
tenue en haute estime. Somme toute,
et contrairement à la philosophie, comme l’écrit Alan F. Chalmers, évoquant un
certain nombre de clichés qui a cours au sujet de la science: « Le savoir
scientifique est un savoir qui a fait ses preuves. Les théories scientifiques sont tirées
de façon rigoureuse des faits livrés par l’observation et l’expérience. Il n’y a pas de place dans la science
pour le opinions personnelles, goûts et spéculations de l’imagination. La science est objective. On peut se fier au savoir scientifique
parce que c’est un savoir objectivement prouvé. »[1] Les adultes, tout comme les jeunes
adultes qui fréquentent nos salles de cours, souscrivent à ce genre
d’inepties.
Il convient de redorer le blason de la philosophie. Pour ce faire, il faut, à mon avis, présenter clairement la différence qu’il y a entre la science et la philosophie. Bien sûr, la question n’est pas simple et aisée. Toutefois, il y a moyen d’être relativement clair sur ce point capital. La science, tout comme la philosophie, a ses limites. Affirmer cependant que la philosophie c’est de la mauvaise science en ce sens que rien n’est prouvé en philosophie, que tout est affaire en dernière instance d’opinion et de subjectivité, etc., c’est se méprendre sur la nature de la philosophie. La philosophie a elle aussi ses limites. Mais elles ne consistent sûrement pas dans la pléthore d’idées reçues dont on l’affuble trop souvent.
Je
voudrais dans ce texte présenter pour ainsi dire les limites
« territoriales » entre la philosophie et la science. À mon avis, la distinction véritable
entre la science et la philosophie repose sur celle qu’il y existe entre les
concepts du « descriptif » et du « normatif ». Cette distinction n’est pas
nouvelle. Je pense toutefois qu’on
ne l’a pas suffisamment comprise.
Pour chacun des trois cours de philosophie au collégial, je voudrais
illustrer cette distinction fondamentale.
103 : Distinguer la philosophie des autres discours sur la réalité (entre autres, la science)
Le normatif et
le descriptif
L’un des éléments de compétence du premier cours philosophie vise à
amener l’étudiant à reconnaître les différences (de même que les ressemblances)
entre la philosophie, la religion et la science. Nous laisserons de côté ici la religion,
et nous pencherons uniquement sur la différence entre la philosophie et la
science. La question est certes
complexe. Mais il existe une
réponse relativement simple à cette question. À mon avis, contrairement à la science,
qui présente un savoir descriptif des phénomènes naturels, la philosophie
présente un savoir normatif à propos de problèmes
controversés.
Le terme
«normatif » indique ici que le savoir philosophique répond à des questions
du type « doit-on dire (penser, croire que) … ?» ou « devrait-on
dire (penser, croire que) … ?».
Une question philosophique est par exemple: « Doit-on dire (penser,
croire) que la matière existe ? » ou « Devrait-on plutôt dire
(penser, croire) que la matière existe, mais que nous ne pouvons la connaître en
elle-même, telle qu’elle est? » ; ou encore: « Ne devrait-on pas
dire (penser, croire) au contraire que la matière n’existe pas, que seules
existent nos idées ? ».
Voilà des questions controversées qui pose un problème controversé :
la matière existe-t-elle ou non ?).
J’ai posé ses questions sous un monde normatif : doit-on…,
devrait-on… ? Les questions
philosophiques sont en quête d’une justification d’une croyance devant
guider, orienter ou structurer notre pensée. En philosophie, nous sommes dans le
monde de la controverse, et le philosophe est en quête d’une réponse
« normative » à une question controversée. Le philosophe est à la recherche d’une
norme ou d’un principe pouvant guider, orienter, diriger notre façon de voir le
sujet controversé en question. Le
philosophe se demande : « A-t-on de bonnes raisons d’affirmer,
de croire telle et telle chose… ? ». Par conséquent, le savoir philosophique
est un savoir « normatif » en ce sens qu’il repose sur des
raisons justifiant une croyance.
C’est pourquoi l’argumentation est essentielle à la réflexion
philosophique. L’argumentation
norme la pensée.
De son côté,
la science cherche d’abord à décrire ce qui est, c’est-à-dire les
phénomènes naturelles. Puis, elle
en présente une explication.
Prenons comme exemple un des phénomènes centraux qui intéresse la
science, soit les diverses transformations des choses dans la nature. On observe que toutes les choses
matérielles connues subissent des changements. Par exemple, le fer rouille, plusieurs
métaux ternissent, les pierres sont altérées et se désintègrent (les monuments
par exemple se détériorent).
Souvent, on remarque que ces changements produisent des transformations
radicales qui modifient la nature des choses : le fer devient de la rouille
et le charbon devient cendre lorsqu’il brûle. Cela dit, comment expliquer tous
ces changements ? La chimie
explique ces phénomènes à l’aide de la théorie atomique de la matière. Cette théorie décrit (et explique) la
structure de la matière. La
molécule de fer par exemple se compose d’un seul atome. Le fer qui rouille acquiert du poids en
se transformant en oxyde de fer par l’union avec l’oxygène, etc. Donc, à l’aide des lois de compositions
atomiques des éléments naturels, la chimie est en mesure de décrire, et surtout
d’expliquer, les changements observés dans la nature.
L’approche normative au sujet de la
matière
Cela dit, on
pourrait penser que la science soit en mesure de dire ce qu’est la matière. Malgré les découvertes scientifiques
prodigieuses au XXe siècle, la science n’est pas en mesure de dire en quoi
consiste précisément la matière.
Einstein nous a appris que la matière est de l’énergie. La mécanique quantique, de son côté,
nous a appris que le comportement d’un électron – comme de toute autre particule
élémentaire – est indéterminé et peut être décrit tout autant comme une
particule que comme une onde. Par
ailleurs, la physique nucléaire, disséquant le noyau de l’atome, ne cesse de
découvrir de nouvelles particules élémentaires à côté du proton et du
neutron… Malgré ces découvertes
fondamentales, la physique théorique se trouve morcelée car elle n’est pas
encore parvenue à élaborer une théorie unitaire des lois de la Relativité
générale et de la mécanique quantique.
Cela ne veut
toutefois pas dire que la physique soit dans l’ignorance absolue touchant la
nature de ce concept fondamental qu’est la matière. Il possible d’en donner une
définition qui rallie tout le monde.
J’ouvre un vieux manuel de chimie, que nous utilisions au secondaire et,
au tout début, en page 7, je lis la définition suivante de la
matière :
« La
matière est tout ce qui possède de l’inertie ou tout ce qui a poids ou une masse
et occupe un volume. »[2]
Évidemment, ce n’est
pas là notre concept familier de matière car celui-ci apparaît vidé pour ainsi
dire de tous ses attributs sensibles (couleur, odeur, texture, température,
etc.) En fait, la définition
précédente fait essentiellement appel à des concepts purement
physiques : inertie, masse et espace. L’intérêt de ces concepts, pour l’homme
de science, c’est qu’ils lui permettent de mesurer et d’établir des rapports
mathématiques. Comment en est-on
venu là ? Comment en est-on
venu à faire de la matière un concept purement physique et
mathématique ? Le philosophe
René Descartes y joua un rôle de premier plan. Il proposa une représentation toute
nouvelle et fondamentale de la matière en la définissant par
l’étendue.
La réflexion normative de
Descartes
Contemporain de
Descartes, Galilée lui aussi avait les mêmes visées. Il s’ingéniait à prouver qu’Aristote
avait tort sur presque tout en philosophie naturelle. Il cherchait à développer une
philosophie naturelle « quantitative », où les mathématiques jouaient
un rôle central, et ce par opposition à la physique « qualitative »
d’Aristote.
Mais la réflexion de
Descartes est d’une plus grande généralité que celle de Galilée. Elle est
« métaphysique ».
Descartes en effet a entrepris de justifier des principes premiers de la
connaissance de la nature, parmi lesquels celui qui veut que toute explication
scientifique des phénomènes naturels ne doit faire appel (remarquez le
caractère normatif) qu’à des quantités mathématiques précises, sans
qu’interviennent les « qualités réelles » (la couleur, l’odeur, la
température, l’humidité, la sécheresse, la dureté, etc.) des choses que les
partisans attribuaient, eux, aux choses elles-mêmes. Descartes en vint à établir un
dualisme au plan ontologique : d’une part, la matière se réduit à
« l’étendue » (la res extensa) qui rend possible son
étude par la physique mathématique ; d’autre part, il y a le domaine tout à
fait distinct de la pensée (res cogitans), qui n’est pas
susceptible d’une étude physico-mathématique. La réflexion philosophique
(« métaphysique ») de Descartes aura permis d’entrevoir sous un jour
nouveau les limites de la connaissance humaine. Sa réflexion d’une haute généralité a
pour ainsi dire « normé », pour les siècles à venir, ce que la science
devrait admettre comme étant une connaissance quelle qu’elle
soit.
Mais comment
Descartes s’y est-il pris pour « débarrasser » la matière de nos idées
(sensations, impressions, etc.) que nous lui attribuons couramment? Il eut recourt au départ à des
arguments sceptiques. Si les
sens nous trompent parfois, qui dit qu’ils ne nous trompent pas
constamment ? Qui dit que ce
que je vois ou touches, sent, goûtes ou écoutes, est réellement ce que je vois,
touches, sent, goûtes, ou écoutes ?
Qui dit même que 2 plus 2 n’égale pas cinq ? À ce compte, on pourrait croire que
quelqu’un se plaît à nous tromper systématiquement. Comment nous assurer du contraire, et
que ce « malin génie » n’existe pas ? Voilà des suppositions et des questions
qui mettent à mal notre conception commune, reçue, du monde qui nous entoure et,
en particulier, de la matière. Qui
dit que le monde qui nous entourent – les crayons, papiers, herbes, roches,
montagnes, personnes, étoiles, galaxies les molécules et les atomes – existent
réellement en dehors de notre conscience ? Comment donc sortir de l’impasse à
laquelle nous confine impitoyablement le scepticisme ? (Remarquez qu’il ne sert à rien de
présenter au scepticisme l’objection suivante : il doit y avoir un monde
physique extérieur fait de matière, parce qu’on ne verrait ni maisons, ni
personnes, ni étoiles, etc., s’il n’y avait pas, là, autour de nous, des choses
qui réfléchissent ou projettent de la lumière en direction de nos yeux causant
ainsi nos sensations visuelles ou autres.
En effet, le scepticisme pourrait tout simplement nous demander :
mais cela, comment le savez-vous ; comment savez qu’il existe des choses
autour de vous qui projettent de la lumière en direction,
etc…)
Les arguments sceptiques de Descartes visent non pas à nier l’existence
du monde extérieur (ni par conséquent, à nier l’existence de la matière). Descartes n’est pas adepte du
scepticisme. Il est
rationaliste. Pour parvenir au
rationalisme, il croit qu’il faut passer par le scepticisme, car le scepticisme
est le moyen par excellence pour parvenir aux idées claires et distinctes. Une fois parvenue, il ne reste plus qu’à
rejeter le scepticisme.
Les arguments
sceptiques de Descartes ont une visée normative. Descartes veut nous
conduire, avec méthode, à la manière juste de concevoir le concept de matière
ainsi que la connaissance qui s’y rapporter. C’est ainsi que travail le
philosophe : il cherche, non pas à décrire ce qui est (c’est le propre
du scientifique), mais ce qui devrait être. Pour ce faire, il n’a pas besoin de
procéder à des observations ou à des expérimentations ; il a seulement
besoin de recourir à des arguments convaincants qui, généralement, sont d’une
très grande généralité (c-à-d « métaphysique »). C’est la raison pour laquelle
l’argumentation est fondamentale en philosophie, et qu’elle devient si abstraite
lorsqu’elle est d’une très grande généralité (c’est ce qui fait que la
philosophie est exigeante pour monsieur-tout-le-monde).
L’argumentation est
également importante en science, à telle enseigne que le philosophe des
sciences, Carl Hempel, faisait de toute explication scientifique une
argumentation dans le modèle dit « déductif-nomologique ». Si l’explication scientifique demeure
descriptive, le genre de justification que Hempel donne de la nature d’une
explication scientifique est normatif et, donc
philosophique.
Revenons à
Descartes. Comme je le disais,
Descartes vise à nous convaincre, aux moyens d’arguments, d’une conception
normative de la connaissance.
Cette conception normative de la connaissance s’appelle le
rationalisme. C’est moins la
matière que Descartes cherche à étudier pour elle-même, que la connaissance
que nous pouvons en avoir. En
d’autres termes, Descartes pose les limites de toute connaissance, quelle
qu’elle soit. D’après les arguments
cartésiens, les limites de la connaissance sont celles de la raison
(rationalisme) et non pas celles des sens (empirisme).
Les théories normatives de la
connaissance
Rationalisme,
empirisme, scepticisme, sont des théories
normatives de
la connaissance. Chacune de ces
théories fait appel à un principe d’une très grande généralité quant à ce que
doit être la connaissance quelle qu’elle soit. Ces principes énoncent la manière
correcte, juste, appropriée, adéquate, légitime, valable, acceptable,
etc., dont procède toute connaissance.
(Les mots mis en italique dans la phrase précédente veulent faire
ressortir le caractère normatif de ces principes.) Le rationalisme par exemple affirme que
toute connaissance procède de la raison.
L’empirisme pour sa part affirme au contraire que toute notre
connaissance (mis à part les mathématiques et la logique) provient des
sens. Le scepticisme déclare qu’on
ne peut jamais être certain de quoi que ce soit. Il y a bien d’autres théories
(normatives ou philosophiques) de la connaissance; je n’ai mentionné que les
plus connues. Dans ce texte,
j’utilise le mot « théorie » en un sens large comme étant
l’articulation d’une thèse, ayant un grand degré de généralité, supportée par
des arguments.
Il
ne faudrait pas trop durcir l’opposition entre le rationalisme et l’empirisme,
comme on a souvent trop tendance à le faire. Pour des raisons différentes, John Locke
et Descartes soutenaient ce qu’on appel la théorie « réalisme
représentationnel ». Tous deux
acceptent la distinction entre les qualités primaires et les qualités
secondaires des objets physiques.
Ainsi, Locke et Descartes définissent-ils la matière comme étant le
support des qualités primaires.
(Incidemment, les qualités primaires seront celles dont traite la
physique : inertie, masse, volume, etc.)
Selon
la théorie représentationnelle de la perception de Locke-Descartes, nos
représentations mentales des propriétés des objets physiques leur
ressembleraient. Je vois par
exemple une boîte devant moi; je puis croire alors qu’il y a là devant moi un
objet de forme rectangulaire. Mon
idée de la boîte, contenant celle d’un parallélépibède rectangle, correspondrait
à la boîte réelle. Quant aux
qualités secondaires, elles n’appartiendraient aux objets, mais à notre appareil
sensoriel. Ces qualités ne sont pas
« dans » les objets. Par
exemple, le zeste d’orange – ainsi, qu’à ce compte, sa couleur -- n’est pas dans
l’orange, tout comme le plaisir que j’éprouve à la déguster n’est pas dans
l’orange. En un autre sens
toutefois, les qualités secondes appartiendraient, toujours selon Locke et
Descartes, en réalité aux objets.
Ces qualités causeraient en nous les sensations de couleur, d’odeur,
etc. Cependant, ces sensations
n’auraient aucune similitude avec les qualités secondes : ce qui cause en
nous le goût si particulier de l’orange ne « goûte » pas l’orange (ou
encore, la couleur orange d’une orange, que je perçois, n’est pas, elle-même,
orangée). La physique et la chimie
décrivent, selon la théorie représentationnelle, ces qualités secondes. (La couleur orange de l’orange par
exemple consisterait en une certaine configuration moléculaire de la surface du
fruit relâchant un certain nombre de photons tout en en retenant d’autres.) Le réalisme représentationnel de
Locke-Descartes est la théorie selon laquelle nos perceptions sont l’œuvre
d’entités physiques, ayant une existence en dehors de nous, et qui ont des
propriétés physico-chimiques causant en dans notre esprit des impressions
sensibles qui leur correspondent.
Il
va de soi qu’un scientifique se sent à l’aise avec le réalisme
représentationnel. Il comble
entièrement ses désirs. D’une part,
la matière existe en dehors de l’esprit.
C’est le réalisme. De plus,
les qualités primaires (inertie, masse, forme, etc.) de la matières sont
mesurables et quantifiables.
D’autre part, les représentations mentales que nous nous faisons de la
matière lui correspondent effectivement.
D’où, le réalisme de la représentation (ou réalisme
représentationnel). Avec tout cela,
en prime, la réfutation du scepticisme!
Quoi espérer de mieux! Mais
le réalisme représentationnel fait face à une objection fatale. Car comment savoir si nos
représentations mentales des qualités primaires ressemblent effectivement aux
qualités réelles de la matière?
Pour être en mesure de la découvrir, il faudrait pour ainsi dire se
sortir de nos représentations mentales pour vérifier si effectivement il y a
correspondance entre nos représentations mentales et la réalité. Le partisan du réalisme
représentationnel est dans la situation où, emprisonnés dans une salle de
cinéma, nous regardons un film montrant ce qu’est véritablement le monde sans
que nous soyons en mesure de sortir de la salle afin de vérifier si ce que le
film reflète représente adéquatement la réalité.
L’évêque
Berkeley a bien vu la faille. En
empiriste conséquent, il a rejeté comme parfaitement absurde l’idée chez Locke
d’une « matière » existant en dehors de nos esprits. D’où la critique du réalisme en faveur
de l’« idéalisme »; plus précisément, de
l’« immatérialisme ».
On peut bien se gausser de cette extravagance, mais, logiquement,
l’objection mentionnée tantôt contre réalisme représentationnel, montre qu’il ne
vaut pas plus cher. Cependant,
entre deux maux, le grande majorité des scientifiques préfèrent le réalisme à
l’idéalisme car tous, ou à peu près, supposent que la matière existe en dehors
de l’esprit humain.
Rationalisme,
empirisme, réalisme et idéalisme, sont des théories normatives,
c’est-à-dire philosophiques, quant à la manière dont nous devrions
concevoir la connaissance humaine et les objets de la connaissance. La science ne peut les réfuter, car
elle-même présuppose une telle théorie qui lui permet de comprendre ce qu’elle
est (ou plutôt, ce qu’elle devrait être).
102 : PRÉSENTER DES CONCEPTIONS MODERNES ET/OU CONTEMPORAINES DE L’ÊTRE HUMAIN ET EN MONTRER L’IMPORTANCE
Le problème normatif du
rapport corps-esprit et l’approche des
neurosciences
Qui
sommes-nous ? S’il existe une
question philosophique, en voilà une vraie. Sommes-nous qu’un objet physique
complexe ? Dans le cas
contraire, ne sommes-nous que des esprits ? Si c’est le cas, que sont les
esprits ? Quelle est au juste
la relation qui existe entre l’esprit et le corps ? Sommes-nous un corps avec un esprit ou
un esprit avec un corps ? Cela
signifie-t-il que nous sommes notre corps ? Ou est-ce que cela veut dire que nous
sommes à l’intérieur de notre corps ?
Ni l’un ni l’autre ?
Sommes-nous des âmes immortelles qui vont survivre à la mort du
corps ? Les neurosciences
ont-elles réfutées ce point de vue ?
Sommes-nous notre cerveau ?
Comment de la matière grise peut-elle penser et entretenir des pensées
intimes et profondes ? etc.
Le
problème du rapport corps-esprit (le « mind-body problem » comme
disent les anglo-saxons) soulève des questions de ce genre. Ces questions sont intrigantes et nous
taraudent. L’étude de cette
problématique convient au deuxième cours de philosophie. Le problème du rapport corps-esprit va
nous permettre d’illustrer à nouveau la différence entre le normatif (la
philosophie) et la science (le descriptif).
«Les
conceptions de l’être humain » dont l’élève doit montrer l’importance, sont
les diverses théories de l’esprit élaborées par les philosophes au cours de
l’histoire. (Je rappelle que
j’utilise
dans ce texte le mot « théorie » au sens large comme l’articulation
d’une thèse, ayant un grand degré de généralité, supportée par des
arguments.) L’étudiant
doit être en mesure de bien les présenter et de les articuler. Il doit également en montrer
l’importance. Il y a diverses
façons de répondre à cette exigence.
L’une d’elle consiste à montrer la différence qu’il y a entre les
sciences du cerveau (les neurosciences) et les théories philosophiques ou
normatives de l’esprit. Il s’agit
donc de montrer la différence entre le normatif et le descriptif.
Le
postulat de la recherche dans les neurosciences est qu’il existe une
dépendance de l’esprit par rapport au cerveau. Pour les neurosciences, ce qui a lieu
dans la conscience (ou dans l’esprit) dépend de ce qui se passe dans le
cerveau. Dit autrement, les divers
états mentaux humains (sensations, émotions, pensées, etc.) sont
déterminés par les états physiques du
cerveau.
Le
problème avec ce postulat, qui oriente la recherche dans ce domaine de la
science, c’est qu’il est vague.
Que veut-on dire précisément lorsqu’on dit que notre vie mentale
dépend du cerveau ?
Veut-on dire par-là que l’esprit existe, mais que le cerveau détermine ce
qu’il peut penser ? Ou encore,
veut-on dire que l’esprit n’existe pas, seul existe le cerveau avec l’ensemble
des réactions électrochimiques des cellules et des circuits neuronaux. Que veut-on dire lorsqu’on affirme que
la vie mentale est déterminée par le cerveau ? Ici, il y a diverses réponses possibles,
et la philosophie, au cours des âges, s’est employée à articuler la relation
précise qu’il devrait y avoir entre l’esprit et le cerveau. Voici, succinctement, six théories
normatives que la philosophie de l’esprit propose comme solution au problème de
la relation entre l’esprit et le cerveau, ou plus généralement, entre le mental
et le physique. (Pour chacune, j’ai
indiqué le nom de grands philosophes modernes et contemporains qui défendent la
théorie en question.)
|
Le
matérialisme : |
L’esprit
est la même chose que le cerveau.
Il n’est rien d’autre que les processus neurobiologiques se
déroulant dans le cerveau.
(On peut faire remonter le matérialisme à Thomas Hobbes. C’est la théorie la plus populaire
aujourd’hui. Les noms sont
légion : J.J.C. Smart, David Amstrong, Paul Churchland, etc. Chacun de ces auteurs développe
différentes versions du
matérialisme. L’effort des
philosophes contemporains consiste à élaborer une version acceptable du
matérialisme.) |
|
Le
dualisme : |
L’esprit est autre
chose que le cerveau, bien que relié au cerveau. L’esprit et le cerveau
appartiennent deux réalités irréductibles et distinctes. (René Descartes, Karl Popper et
John C. Eccles, John Foster, Roger Penrose, David J.
Chalmers.) |
|
L’épiphénoménalisme : |
L’esprit est pour
ainsi dire le produit du cerveau qui possède une existence distincte du
cerveau. Les états mentaux
sont causés par le cerveau comme ses sous-produits. (Il n’y a pas véritablement de
philosophes qui se sont faits le défenseur de cette
théorie.) |
|
Le
double-aspect : |
L’esprit et le
cerveau (ou le mental et le physique) sont les deux aspects d’une même et
unique réalité sous-jacente.
(Baruch
Spinoza, Bertrand Russell, Thomas Nagel.) |
|
L’déalisme : |
Seul l’esprit
existe ; la cerveau (ou la matière) n’est qu’une illusion. (George
Berkeley, G.F. Hegel.) |
|
L’émergentisme : |
L’esprit est une
propriété « émergente » du cerveau (tout comme la digestion est
une propriété émergente de l’estomac). (John
Searle) |
La confusion des
scientifiques
La littérature de vulgarisation scientifique portant sur le cerveau et
son lien avec la conscience est immense.
Le mystère de la conscience humaine fascine. Bon nombre de chercheurs sont
interviewés et font état de l’avancement de leur recherche. Le célèbre neurochirurgien britannique
Wilder Penfield déclarait que « la nature de l’esprit demeure un mystère
que la science n’a point élucidé. »
Et au terme de plusieurs décennies d’exercice de la médecine, il écrivit
en 1975 :
« Je
suis obligé de choisir l’hypothèse selon laquelle notre existence sera expliquée
à partir de deux éléments fondamentaux. L’un, le cerveau, est alimenté par
des impulsions électriques ; l’autre, l’esprit, tire son énergie de sources
inconnues.»[3]
Ce
genre de déclaration est pour le moins obscure. C’est malheureusement avec ce genre de
déclarations qu’on farcit le crâne des lecteurs non-avertis… D’abord, le célèbre neurochirurgien
laisse entendre que c’est à la science à qui revient le droit d’élucider la
nature de l’esprit. Or rien n’est
moins assuré. Par ailleurs, on
pourrait penser que, par dépit, Penfield rejette le « matérialisme »
auquel il a souscrit pendant longtemps, voyant que les résultats n’aboutissaient
pas en ce sens. Avec amertume
Penfield aurait finalement compris qu’il fallait opter plutôt en faveur d’une
forme de dualisme. Cet aveu traduit
bien la difficulté que rencontre bon nombre de scientifiques qui se penchent sur
le cerveau. Le cerveau est fort
complexe ; il garde jalousement ses secrets. Incapables donc d’expliquer l’esprit par
la matérialité du cerveau, Penfield formule l’hypothèse insolite d’une
« matière inconnue » d’où l’esprit tirerait « son
énergie ». Dans l’état actuel
de la science, cette hypothèse est pour le moins farfelue. Adopter une telle hypothèse, revient en
somme à rejeter la possibilité d’une explication scientifique de l’esprit. Que peut bien être cette
« matière » ?
Est-elle différente de cela qui possède une masse, un volume dans
l’espace-temps ? Mais, soyons
bon joueur, et supposons que cette « matière » inconnue jusqu’ici
existe bel et bien. Alors, la
question normative (philosophique) se pose à nouveau: est-ce que cette nouvelle
« matière » est l’esprit ou bien est-ce que l’esprit est
quelque chose d’autre que cette « matière »? Au fond, le rêve de Penfield, comme de
tout scientifique, c’est d’expliquer un phénomène (l’esprit, la conscience) par
quelque chose de plus simple d’observable et de quantifiable, donc, quelque
chose de « matériel ».
La « loi de
Hume »
Supposons
que les scientifiques découvrent qu’à tout état de consciences correspond un
état mental déterminé. Est-ce que
cette donnée factuelle permet d’établir la vérité du
matérialisme ? À cela il faut
répondre non, même si ce fait constitue un préjugé favorable pour le
matérialisme. C’est d’ailleurs sur
la base de ce « préjugé favorable » que s’oriente tout le travail des
neuroscientifiques.
Cet
état de choses illustre un point fondamental quant au rapport entre science et
philosophie. Hume a fait remarquer
que l’on ne pouvait pas justifier un énoncé normatif (ought) sur la base
seulement d’un énoncé descriptif (is). C’est la fameuse impossibilité logique
de dériver « ought » from « is », un devoir à partir
d’un fait. (On ne peut pas
dériver logiquement un jugement de valeur (par exemple « Je devrais
m’occuper de mes enfants », sur la base de l’unique prémisse « Je suis
le père de ces enfants. »)
C’est la « loi de Hume ».
La
loi de Hume explique pourquoi on ne peut réfuter sur une base factuelle
seulement une théorie normative.
Les données factuelles actuelles des sciences du cerveau tendent à
réfuter l’idéalisme, car l’idée que la matière (le cerveau) n’existe pas est
complètement folle. Du moins, à
première vue. D’ailleurs,
l’idéalisme (ou mieux encore, l’immatérialisme de Berkeley) ne dit pas que le
cerveau n’existe pas. Il dit
simplement que ce qui existe est perçu ou est susceptible d’être perçu (esse
est percipi). Par conséquent,
le cerveau existe dans la mesure où nous en avons la perception et que nos
perceptions sont cohérentes entre elles.
JCA-JCB-JCC: APPRÉCIER DES PROBLÈMES ÉTHIQUES DE LA SOCIÉTÉ CONTEMPORAINE DANS LEURS DIMENSIONS PERSONNELLES, SOCIALES ET POLITIQUES
La loi de Hume et le problème
moral
Supposons que l’énoncé (1) soit vrai.
(1) Les
délits commis par les voleurs sont causés par un gène, le « gène du
voleur ».
Supposons
en effet que la génétique vient de faire cette découverte remarquable. Certains pourraient faire valoir
l’argumentation morale suivante:
(1)
Les
délits commis par les voleurs sont causés par un gène, le « gène du
voleur ».
………………………………………………………………………………………………………………………………
(C) Par
conséquent, les voleurs ne sont ni blâmes ni condamnables de leurs
actes.
Évidemment,
il manque une prémisse à cette argumentation. En effet, d’après la loi de Hume, on ne
peut jamais tirer un jugement normatif sur la base seulement d’un ou plusieurs
énoncés descriptifs. Toute
argumentation de nature morale exige donc comme prémisse au moins un énoncé
normatif. Dans notre exemple, ce
serait l’énoncé (2):
(1) Les
délits commis par les voleurs sont causés par un gène, le « gène du
voleur ».
(2) Ceux
qui ne sont pas responsables de leurs actes, ne sont ni blâmables ni
condamnables.
………………………………………………………………………………………………………………………………
(C) Par
conséquent, les voleurs ne sont ni blâmes ni condamnables de leurs
actes.
L’énoncé
(1) est descriptif ; la conclusion (C), elle, est
normative. La conclusion
énonce ce qu’on devrait faire dorénavant sur la base de la nouvelle
découverte scientifique (1). La
prémisse (2) est essentielle à l’argumentation car, énonçant un principe moral
et, combiné avec (1), elle permet de passer à la conclusion normative
(C).
L’argumentation
est-elle toutefois acceptable ?
Nous nous sentons mal à l’aise avec la conclusion. Celle-ci, en effet, entre en conflit
avec un principe moral fondamental selon lequel il ne faut pas
voler. Ainsi, en supposant que
le vol soit explicable par la génétique, ce type comportement n’est
jamais justifiable sur le plan moral. Supposons maintenant que les techniques
génétiques permettent non seulement d’identifier le « gène du voleur »
mais également de le détruire. Sur
la base de ce fait, on pourrait alors conserver notre principe moral et nous
aurions l’argumentation suivante avec laquelle nous nous sentons beaucoup plus à
l’aise.
(1) Le
vol est déterminé génétiquement.
(2) Toutefois,
on ne doit jamais prendre le bien d’autrui sans son
consentement.
(3) Or
il est possible de dépister les personnes porteurs du gène du voleur et de le
détruire.
………………………………………………………………………………………………………………………………
(C’) Par conséquent, on
devrait dépister les porteurs du gène du voleur et détruire le gène des
vols.
La morale est indépendante
de la science
La leçon à tirer de cet exemple fictif, c’est que les faits ou une
explication de nature scientifique de la conduite humaine, ne peuvent jamais,
à eux seuls, déterminer la manière dont nous devrions nous comporter. Beaucoup sont d’avis que la science est
seule en mesure de répondre à nos perplexité morale et d’en finir avec la
subjectivité. Mais il n’en est
rien. Si la science incline, elle
ne détermine pas la manière dont nous devrions agir. On peut donc affirmer que la morale est
autonome par rapport à la science.
Et c’est également vrai pour les théories morales normatives
(philosophiques), telles que le naturalisme, le subjectivisme, les théories
conséquentialistes, les théories déontologiques,
etc.
On s’imagine donc erronément que les découvertes scientifiques vont
résoudre nos perplexités morales.
Un bel exemple sont les problèmes moraux soulevés par la génomique. Un documentaire sur le sujet, présenté à
l’émission Découverte de la société Radio-Canada, en juin dernier,
mettait en évidence les questions éthiques que soulèvent mais auxquelles e
peuvent répondre les avancées du décryptage du génome humain.[4] Voici ce dont il était
question.
Dans Charlevoix et au Saguenay, la population présente un patrimoine
génétique relativement homogène.
Pour les chercheurs, ce patrimoine génétique constitue une véritable mine
d’or. Dans la foulée du décryptage
du génome humaine, les chercheurs veulent savoir pourquoi certaines maladies
frappent une région plus qu’une autre.
En février 2000, ils ont identifié le gène responsable d’une maladie
héréditaire, identifiée en 1978 et qu’on ne retrouve pas ailleurs au Québec,
l’ataxie spastique de Charlevoix-Saguenay.
13 600 personnes sont porteuses du gène en question, soit une personne
sur vingt. L’ataxie de
Charlevoix-Saguenay est une maladie héréditaire dégénérative qui attaque le
système nerveux, affectant plus particulièrement la coordination motrice des
membres et l’élocution.
Le reportage explique comment se transmet le gène défectueux. Il s’agit d’un gène
« récessif ». Tant chez
le père que chez la mère, les gènes se tiennent toujours deux par deux. Les parents d’un enfant atteint de
l’ataxie de Charlevoix-Saguenay, sont tous deux, sans le savoir, porteurs du
même gène défectueux. Comme l’autre
gène est normal, il cache les déficiences du gène défectueux. L’enfant atteint a hérité à la fois du
gène défectueux de son père et de sa mère.
Il avait une chance sur quatre d’être atteint de la maladie. Un gène récessif peut « se
cacher » pendant des générations dans une famille sans jamais se
manifester. Le gène défectueux
remonte à un des premiers habitants de la région de Charlevoix qui a été peuplée
par moins de 600 habitants. Ce gène
défectueux était rare. Les
descendants ont, à leur tour, fondés la région du Saguenay-Lac-Saint-Jean. La croissance de la population s’est
faite en vase clos avec un taux de fécondité élevée. Aujourd’hui, une personne sur vingt dans
la région en est porteur.
Si
les chercheurs ont pu identifier le gène défectueux responsable de l’ataxie de
Charlevoix-Saguenay, ils ne disposent toutefois pas pour l’instant de médicament
qui permettrait de corriger la protéine que produit le gène déficient. Cependant, le dépistage est un jeu
d’enfant. Et c’est ici qu’entre en
scène le problème éthique ou moral.
Certains parents, dont des enfants sont atteints de la maladie
héréditaire, de même que des médecins, sont convaincus que tous les couples
devraient passer un test de dépistage afin de savoir s’ils sont porteurs
du gène malade. Ils font campagne
en ce sens dans toute la région du Saguenay. Ils sont convaincus que, lorsque les
parents seront bien informés de la maladie, ils consentiront à se soumettre à un
test de dépistage et que, s’ils sont effectivement porteurs du gène malade, ils
(c’est ce qu’on espère) ils ne prendront pas la décision d’avoir des
enfants. La situation est assez
sérieuse. Car la grande majorité
des couples souhaitent avoir des enfants.
Devrait-on dès lors interdire aux couples porteurs du gène de ne pas
avoir d’enfant ? La
question est fort délicate. C’est
véritable problème moral. D’une
part, donc, il y a ceux qui souscrivent au test de dépistage ; d’autre
part, il y a ceux qui s’y opposent.
Voyons plus précisément de quoi retourne cette opposition. (Le reportage n’allait pas si
loin.)
Ceux
en faveur du test de dépistage font valoir au fond un principe moral qui
dit:
(A) On doit à
tout prix éliminer la souffrance humaine.
Or ceux atteints de l’ataxie de Charlevoix-Saguenay souffrent
énormément.
Un
parent (Pierre Lavoie), dont deux de ses enfants sont morts d’une autre maladie
héréditaire spécifique à la région du Saguenay et du Lac-Saint-Jean, l’acidose
lactique, est partie en croisade.
Ce parent foudroyé par la douleur pense qu’une fois que le gène coupable
sera identifié (puisque le gène responsable n’est pas encore identifiée), les
gens voudront passer le test de dépistage et agir en conséquence. Par ailleurs, les parents d’un enfant
(Jean-François Collard) atteint de l’ataxie de Charlevoix-Saguenay auraient aimé
en avoir plus mais la possibilité de mettre au monde un autre enfant atteint de
la maladie les a freinés. Si un tel
test avait existé pour leur tout premier enfant, quel choix Jean-François
aurait-il fait à la place de ses parents ? La réponse de Jean-François est sans
équivoque : « J’aurais
opté pour l’avortement parce que je ne voudrais pas que mon enfant à moi, vivent
mes difficultés. Non, je ne le
souhaite même pas à un ennemi. Ça
ne se souhaite pas des choses comme ça. »
On
demanda ensuite aux Blackburn, dont la fille, Chantal, est atteinte de la même
maladie que Jean-François, si le dépistage avait existé à l’époque, quel aurait
été leur choix ? Madame
Blackburn répondit : « Si on m’avait dit à ce moment-là que mon enfant
va être comme ça, je pense que j’aurais accepté de l’avoir quand même. Même si
c’était à refaire aujourd’hui. Dans
tout ça, je trouve que l’on va chercher de bonnes choses. Oui, j’accepterais de les avoir tels
qu’ils sont. » Et à la même
question que l’on avait posé à Jean-François, Chantal répondit: « Mes
parents ne le savaient pas. Ils ont
pas passé le test, mais je suis heureuse.
Je mérite de vivre ; je ne serais pas là s’ils avaient pris la
décision d’interrompre la grossesse et de ne pas avoir l’enfant… Et j’ai eu des périodes dures mais qui
n’en a pas. »
Donc,
par opposition au principe A, les Blackburn font appel au principe moral
suivant:
(B) Malgré la
grande souffrance que la vie entraîne, la vie est sacrée : on ne doit pas y
porter atteinte.
Pour ceux qui s’y connaissent, on aura reconnu dans les principes moraux
A et B, deux théories morales opposées, respectivement la théorie
hédoniste et une forme de théorie déontologique. Dès lors, le débat proprement
philosophique, c’est-à-dire normatif, porte non pas sur le
problème particulier du dépistage d’une maladie héréditaire, mais sur le
problème, d’une généralité autrement plus grande, quant aux raisons que
nous aurions de préférer une théorie par rapport à l’autre. À ce haut niveau de généralité, nous
sommes au cœur de la philosophie de la morale. Nous réfléchissons sur les normes les
plus générales qui doivent guider notre agir. Et comme pour le problème moral
particulier qui se pose pour le dépistage d’une maladie héréditaire, on ne pas
doit attendre le secours de la science pour solutionner le choix entre l’une ou
l’autre théorie. Seule
l’argumentation est requise. Et,
pour reprendre un mot de Carl Sagan (qui parlait de la science), l’argumentation
est loin d’être l’outil parfait de la connaissance, mais c’est simplement le
meilleur que nous ayons.
CONCLUSION
Sans
la science nous ne pourrions pas comprendre le monde qui nous entoure. Mais sans la philosophie nous ne
pourrions pas nous comprendre.
La science cherche à décrire et à expliquer le monde ; la
philosophie, pour sa part, présente des normes quant à la manière dont nous
devrions comprendre le monde et comment nous devrions agir. Il me semble que c’est ce à quoi Socrate
faisait allusion lorsqu’il disait que la philosophie consiste à se connaître
soi-même.
J’ai montré que la distinction entre philosophie et science reposait sur
celle entre le normatif et le descriptif, et j’ai montré comment il était
possible de faire cette distinction à l’intérieur de chacun des trois cours de
philosophie.
*
[1] Alan F. Chalmers, Qu’est-ce que la science?, Récents développements en philosophies des sciences : Popper, Kuhn, Lakatos, Feyerabend, Paris, Éditions de la Découverte, 1987, p. 21.
[2] Omer Bastien, Benoît Ladouceur, Hubert Laniel, Chimie générale. À l’usage des cours secondaires, Montréal, Librairie Beauchemin, 1964, p.7.
[3] Cité dans Le cerveau, machine fantastique, Éditions Time-Life, Amsterdam, 1991, p. 9.
[4] Le contenu du reportage est disponible à l’adresse web suivante :
www.radio-canada.ca/tv/decouverte/