UNE DISTINCTION ENTRE  PHILOSOPHIE  ET  SCIENCE:

LE  NORMATIF  ET  LE  DESCRIPTIF

 

par

 

Jean  Laberge

 

 

« La philosophie délimite le territoire contesté

de la science de la nature. 

Elle doit marquer les frontières du pensable,

et partant de l’impensable »

 

Ludwig Wittgenstein, Tractatus Logico-philosophicus,

propositions 4.113-4.114

 

 

« Les paradigmes simplifiés ou les cartes sont indispensables

à la pensée et à l’action humaines. »

 

Samuel P. Huntington, Le choc des civilisations

 

INTRODUCTION

 

            Si la science jouit auprès du public d’une bonne réputation, il n’en va pas de même pour la philosophie.  En dépit de quelques désenchantement liés à son développement, qui ont eu pour conséquences la bombe atomique, la pollution, les OGM, etc., la science est tenue en haute estime.  Somme toute, et contrairement à la philosophie, comme l’écrit Alan F. Chalmers, évoquant un certain nombre de clichés qui a cours au sujet de la science: « Le savoir scientifique est un savoir qui a fait ses preuves.  Les théories scientifiques sont tirées de façon rigoureuse des faits livrés par l’observation et l’expérience.  Il n’y a pas de place dans la science pour le opinions personnelles, goûts et spéculations de l’imagination.  La science est objective.  On peut se fier au savoir scientifique parce que c’est un savoir objectivement prouvé. »[1]  Les adultes, tout comme les jeunes adultes qui fréquentent nos salles de cours, souscrivent à ce genre d’inepties.

 

            Il convient de redorer le blason de la philosophie.  Pour ce faire, il faut, à mon avis, présenter clairement la différence qu’il y a entre la science et la philosophie.  Bien sûr, la question n’est pas simple et aisée.  Toutefois, il y a moyen d’être relativement clair sur ce point capital.  La science, tout comme la philosophie, a ses limites.  Affirmer cependant que la philosophie c’est de la mauvaise science en ce sens que rien n’est prouvé en philosophie, que tout est affaire en dernière instance d’opinion et de subjectivité, etc., c’est se méprendre sur la nature de la philosophie.  La philosophie a elle aussi ses limites.  Mais elles ne consistent sûrement pas dans la pléthore d’idées reçues dont on l’affuble trop souvent.

 

Je voudrais dans ce texte présenter pour ainsi dire les limites « territoriales » entre la philosophie et la science.  À mon avis, la distinction véritable entre la science et la philosophie repose sur celle qu’il y existe entre les concepts du « descriptif » et du « normatif ».  Cette distinction n’est pas nouvelle.  Je pense toutefois qu’on ne l’a pas suffisamment comprise.  Pour chacun des trois cours de philosophie au collégial, je voudrais illustrer cette distinction fondamentale.

103 :   Distinguer la philosophie des autres discours sur la réalité (entre autres, la science)

 

Le normatif et le descriptif

 

            L’un des éléments de compétence du premier cours philosophie vise à amener l’étudiant à reconnaître les différences (de même que les ressemblances) entre la philosophie, la religion et la science.  Nous laisserons de côté ici la religion, et nous pencherons uniquement sur la différence entre la philosophie et la science.  La question est certes complexe.  Mais il existe une réponse relativement simple à cette question.  À mon avis, contrairement à la science, qui présente un savoir descriptif des phénomènes naturels, la philosophie présente un savoir normatif à propos de problèmes controversés.

 

Le terme «normatif » indique ici que le savoir philosophique répond à des questions du type « doit-on dire (penser, croire que) … ?» ou « devrait-on dire (penser, croire que) … ?».  Une question philosophique est par exemple: « Doit-on dire (penser, croire) que la matière existe ? » ou « Devrait-on plutôt dire (penser, croire) que la matière existe, mais que nous ne pouvons la connaître en elle-même, telle qu’elle est? » ; ou encore: « Ne devrait-on pas dire (penser, croire) au contraire que la matière n’existe pas, que seules existent nos idées ? ».  Voilà des questions controversées qui pose un problème controversé : la matière existe-t-elle ou non ?).  J’ai posé ses questions sous un monde normatif : doit-on…, devrait-on… ?  Les questions philosophiques sont en quête d’une justification d’une croyance devant guider, orienter ou structurer notre pensée.  En philosophie, nous sommes dans le monde de la controverse, et le philosophe est en quête d’une réponse « normative » à une question controversée.  Le philosophe est à la recherche d’une norme ou d’un principe pouvant guider, orienter, diriger notre façon de voir le sujet controversé en question.  Le philosophe se demande : « A-t-on de bonnes raisons d’affirmer, de croire telle et telle chose… ? ».  Par conséquent, le savoir philosophique est un savoir « normatif » en ce sens qu’il repose sur des raisons justifiant une croyance.  C’est pourquoi l’argumentation est essentielle à la réflexion philosophique.  L’argumentation norme la pensée.

 

De son côté, la science cherche d’abord à décrire ce qui est, c’est-à-dire les phénomènes naturelles.  Puis, elle en présente une explication.  Prenons comme exemple un des phénomènes centraux qui intéresse la science, soit les diverses transformations des choses dans la nature.  On observe que toutes les choses matérielles connues subissent des changements.  Par exemple, le fer rouille, plusieurs métaux ternissent, les pierres sont altérées et se désintègrent (les monuments par exemple se détériorent).  Souvent, on remarque que ces changements produisent des transformations radicales qui modifient la nature des choses : le fer devient de la rouille et le charbon devient cendre lorsqu’il brûle.  Cela dit, comment expliquer tous ces changements ?  La chimie explique ces phénomènes à l’aide de la théorie atomique de la matière.  Cette théorie décrit (et explique) la structure de la matière.  La molécule de fer par exemple se compose d’un seul atome.  Le fer qui rouille acquiert du poids en se transformant en oxyde de fer par l’union avec l’oxygène, etc.  Donc, à l’aide des lois de compositions atomiques des éléments naturels, la chimie est en mesure de décrire, et surtout d’expliquer, les changements observés dans la nature.

 

 

 

 

 

 

 

L’approche normative au sujet de la matière

 

Cela dit, on pourrait penser que la science soit en mesure de dire ce qu’est la matière.  Malgré les découvertes scientifiques prodigieuses au XXe siècle, la science n’est pas en mesure de dire en quoi consiste précisément la matière.  Einstein nous a appris que la matière est de l’énergie.  La mécanique quantique, de son côté, nous a appris que le comportement d’un électron – comme de toute autre particule élémentaire – est indéterminé et peut être décrit tout autant comme une particule que comme une onde.  Par ailleurs, la physique nucléaire, disséquant le noyau de l’atome, ne cesse de découvrir de nouvelles particules élémentaires à côté du proton et du neutron…  Malgré ces découvertes fondamentales, la physique théorique se trouve morcelée car elle n’est pas encore parvenue à élaborer une théorie unitaire des lois de la Relativité générale et de la mécanique quantique.

 

Cela ne veut toutefois pas dire que la physique soit dans l’ignorance absolue touchant la nature de ce concept fondamental qu’est la matière. Il possible d’en donner une définition qui rallie tout le monde.  J’ouvre un vieux manuel de chimie, que nous utilisions au secondaire et, au tout début, en page 7, je lis la définition suivante de la matière :

 

« La matière est tout ce qui possède de l’inertie ou tout ce qui a poids ou une masse et occupe un volume. »[2]

 

Évidemment, ce n’est pas là notre concept familier de matière car celui-ci apparaît vidé pour ainsi dire de tous ses attributs sensibles (couleur, odeur, texture, température, etc.)  En fait, la définition précédente fait essentiellement appel à des concepts purement physiques : inertie, masse et espace.  L’intérêt de ces concepts, pour l’homme de science, c’est qu’ils lui permettent de mesurer et d’établir des rapports mathématiques.  Comment en est-on venu là ?  Comment en est-on venu à faire de la matière un concept purement physique et mathématique ?  Le philosophe René Descartes y joua un rôle de premier plan.  Il proposa une représentation toute nouvelle et fondamentale de la matière en la définissant par l’étendue.

 

La réflexion normative de Descartes

 

Contemporain de Descartes, Galilée lui aussi avait les mêmes visées.  Il s’ingéniait à prouver qu’Aristote avait tort sur presque tout en philosophie naturelle.  Il cherchait à développer une philosophie naturelle « quantitative », où les mathématiques jouaient un rôle central, et ce par opposition à la physique « qualitative » d’Aristote.

 

Mais la réflexion de Descartes est d’une plus grande généralité que celle de Galilée.  Elle est « métaphysique ».  Descartes en effet a entrepris de justifier des principes premiers de la connaissance de la nature, parmi lesquels celui qui veut que toute explication scientifique des phénomènes naturels ne doit faire appel (remarquez le caractère normatif) qu’à des quantités mathématiques précises, sans qu’interviennent les « qualités réelles » (la couleur, l’odeur, la température, l’humidité, la sécheresse, la dureté, etc.) des choses que les partisans attribuaient, eux, aux choses elles-mêmes.  Descartes en vint à établir un dualisme au plan ontologique : d’une part, la matière se réduit à « l’étendue » (la res extensa) qui rend possible son étude par la physique mathématique ; d’autre part, il y a le domaine tout à fait distinct de la pensée (res cogitans), qui n’est pas susceptible d’une étude physico-mathématique.  La réflexion philosophique (« métaphysique ») de Descartes aura permis d’entrevoir sous un jour nouveau les limites de la connaissance humaine.  Sa réflexion d’une haute généralité a pour ainsi dire « normé », pour les siècles à venir, ce que la science devrait admettre comme étant une connaissance quelle qu’elle soit.

 

Mais comment Descartes s’y est-il pris pour « débarrasser » la matière de nos idées (sensations, impressions, etc.) que nous lui attribuons couramment?  Il eut recourt au départ à des arguments sceptiques.  Si les sens nous trompent parfois, qui dit qu’ils ne nous trompent pas constamment ?  Qui dit que ce que je vois ou touches, sent, goûtes ou écoutes, est réellement ce que je vois, touches, sent, goûtes, ou écoutes ?  Qui dit même que 2 plus 2 n’égale pas cinq ?  À ce compte, on pourrait croire que quelqu’un se plaît à nous tromper systématiquement.  Comment nous assurer du contraire, et que ce « malin génie » n’existe pas ?  Voilà des suppositions et des questions qui mettent à mal notre conception commune, reçue, du monde qui nous entoure et, en particulier, de la matière.  Qui dit que le monde qui nous entourent – les crayons, papiers, herbes, roches, montagnes, personnes, étoiles, galaxies les molécules et les atomes – existent réellement en dehors de notre conscience ?  Comment donc sortir de l’impasse à laquelle nous confine impitoyablement le scepticisme ?  (Remarquez qu’il ne sert à rien de présenter au scepticisme l’objection suivante : il doit y avoir un monde physique extérieur fait de matière, parce qu’on ne verrait ni maisons, ni personnes, ni étoiles, etc., s’il n’y avait pas, là, autour de nous, des choses qui réfléchissent ou projettent de la lumière en direction de nos yeux causant ainsi nos sensations visuelles ou autres.  En effet, le scepticisme pourrait tout simplement nous demander : mais cela, comment le savez-vous ; comment savez qu’il existe des choses autour de vous qui projettent de la lumière en direction, etc…)

 

            Les arguments sceptiques de Descartes visent non pas à nier l’existence du monde extérieur (ni par conséquent, à nier l’existence de la matière).  Descartes n’est pas adepte du scepticisme.  Il est rationaliste.  Pour parvenir au rationalisme, il croit qu’il faut passer par le scepticisme, car le scepticisme est le moyen par excellence pour parvenir aux idées claires et distinctes.  Une fois parvenue, il ne reste plus qu’à rejeter le scepticisme.

 

Les arguments sceptiques de Descartes ont une visée normative. Descartes veut nous conduire, avec méthode, à la manière juste de concevoir le concept de matière ainsi que la connaissance qui s’y rapporter.  C’est ainsi que travail le philosophe : il cherche, non pas à décrire ce qui est (c’est le propre du scientifique), mais ce qui devrait être.  Pour ce faire, il n’a pas besoin de procéder à des observations ou à des expérimentations ; il a seulement besoin de recourir à des arguments convaincants qui, généralement, sont d’une très grande généralité (c-à-d « métaphysique »).  C’est la raison pour laquelle l’argumentation est fondamentale en philosophie, et qu’elle devient si abstraite lorsqu’elle est d’une très grande généralité (c’est ce qui fait que la philosophie est exigeante pour monsieur-tout-le-monde).

 

L’argumentation est également importante en science, à telle enseigne que le philosophe des sciences, Carl Hempel, faisait de toute explication scientifique une argumentation dans le modèle dit « déductif-nomologique ».  Si l’explication scientifique demeure descriptive, le genre de justification que Hempel donne de la nature d’une explication scientifique est normatif et, donc philosophique.

 

Revenons à Descartes.  Comme je le disais, Descartes vise à nous convaincre, aux moyens d’arguments, d’une conception normative de la connaissance.  Cette conception normative de la connaissance s’appelle le rationalisme.  C’est moins la matière que Descartes cherche à étudier pour elle-même, que la connaissance que nous pouvons en avoir.  En d’autres termes, Descartes pose les limites de toute connaissance, quelle qu’elle soit.  D’après les arguments cartésiens, les limites de la connaissance sont celles de la raison (rationalisme) et non pas celles des sens (empirisme).

 

Les théories normatives de la connaissance

 

Rationalisme, empirisme, scepticisme, sont des théories normatives de la connaissance.  Chacune de ces théories fait appel à un principe d’une très grande généralité quant à ce que doit être la connaissance quelle qu’elle soit.  Ces principes énoncent la manière correcte, juste, appropriée, adéquate, légitime, valable, acceptable, etc., dont procède toute connaissance.  (Les mots mis en italique dans la phrase précédente veulent faire ressortir le caractère normatif de ces principes.)  Le rationalisme par exemple affirme que toute connaissance procède de la raison.  L’empirisme pour sa part affirme au contraire que toute notre connaissance (mis à part les mathématiques et la logique) provient des sens.  Le scepticisme déclare qu’on ne peut jamais être certain de quoi que ce soit.  Il y a bien d’autres théories (normatives ou philosophiques) de la connaissance; je n’ai mentionné que les plus connues.  Dans ce texte, j’utilise le mot « théorie » en un sens large comme étant l’articulation d’une thèse, ayant un grand degré de généralité, supportée par des arguments.

 

Il ne faudrait pas trop durcir l’opposition entre le rationalisme et l’empirisme, comme on a souvent trop tendance à le faire.  Pour des raisons différentes, John Locke et Descartes soutenaient ce qu’on appel la théorie « réalisme représentationnel ».  Tous deux acceptent la distinction entre les qualités primaires et les qualités secondaires des objets physiques.  Ainsi, Locke et Descartes définissent-ils la matière comme étant le support des qualités primaires.  (Incidemment, les qualités primaires seront celles dont traite la physique : inertie, masse, volume, etc.)

 

Selon la théorie représentationnelle de la perception de Locke-Descartes, nos représentations mentales des propriétés des objets physiques leur ressembleraient.  Je vois par exemple une boîte devant moi; je puis croire alors qu’il y a là devant moi un objet de forme rectangulaire.  Mon idée de la boîte, contenant celle d’un parallélépibède rectangle, correspondrait à la boîte réelle.  Quant aux qualités secondaires, elles n’appartiendraient aux objets, mais à notre appareil sensoriel.  Ces qualités ne sont pas « dans » les objets.  Par exemple, le zeste d’orange – ainsi, qu’à ce compte, sa couleur -- n’est pas dans l’orange, tout comme le plaisir que j’éprouve à la déguster n’est pas dans l’orange.  En un autre sens toutefois, les qualités secondes appartiendraient, toujours selon Locke et Descartes, en réalité aux objets.  Ces qualités causeraient en nous les sensations de couleur, d’odeur, etc.  Cependant, ces sensations n’auraient aucune similitude avec les qualités secondes : ce qui cause en nous le goût si particulier de l’orange ne « goûte » pas l’orange (ou encore, la couleur orange d’une orange, que je perçois, n’est pas, elle-même, orangée).  La physique et la chimie décrivent, selon la théorie représentationnelle, ces qualités secondes.  (La couleur orange de l’orange par exemple consisterait en une certaine configuration moléculaire de la surface du fruit relâchant un certain nombre de photons tout en en retenant d’autres.)  Le réalisme représentationnel de Locke-Descartes est la théorie selon laquelle nos perceptions sont l’œuvre d’entités physiques, ayant une existence en dehors de nous, et qui ont des propriétés physico-chimiques causant en dans notre esprit des impressions sensibles qui leur correspondent.

 

Il va de soi qu’un scientifique se sent à l’aise avec le réalisme représentationnel.  Il comble entièrement ses désirs.  D’une part, la matière existe en dehors de l’esprit.  C’est le réalisme.  De plus, les qualités primaires (inertie, masse, forme, etc.) de la matières sont mesurables et quantifiables.  D’autre part, les représentations mentales que nous nous faisons de la matière lui correspondent effectivement.  D’où, le réalisme de la représentation (ou réalisme représentationnel).  Avec tout cela, en prime, la réfutation du scepticisme!  Quoi espérer de mieux!  Mais le réalisme représentationnel fait face à une objection fatale.  Car comment savoir si nos représentations mentales des qualités primaires ressemblent effectivement aux qualités réelles de la matière?  Pour être en mesure de la découvrir, il faudrait pour ainsi dire se sortir de nos représentations mentales pour vérifier si effectivement il y a correspondance entre nos représentations mentales et la réalité.  Le partisan du réalisme représentationnel est dans la situation où, emprisonnés dans une salle de cinéma, nous regardons un film montrant ce qu’est véritablement le monde sans que nous soyons en mesure de sortir de la salle afin de vérifier si ce que le film reflète représente adéquatement la réalité.

 

L’évêque Berkeley a bien vu la faille.  En empiriste conséquent, il a rejeté comme parfaitement absurde l’idée chez Locke d’une « matière » existant en dehors de nos esprits.  D’où la critique du réalisme en faveur de l’« idéalisme »; plus précisément, de l’« immatérialisme ».  On peut bien se gausser de cette extravagance, mais, logiquement, l’objection mentionnée tantôt contre réalisme représentationnel, montre qu’il ne vaut pas plus cher.  Cependant, entre deux maux, le grande majorité des scientifiques préfèrent le réalisme à l’idéalisme car tous, ou à peu près, supposent que la matière existe en dehors de l’esprit humain.

 

Rationalisme, empirisme, réalisme et idéalisme, sont des théories normatives, c’est-à-dire philosophiques, quant à la manière dont nous devrions concevoir la connaissance humaine et les objets de la connaissance.  La science ne peut les réfuter, car elle-même présuppose une telle théorie qui lui permet de comprendre ce qu’elle est (ou plutôt, ce qu’elle devrait être).

 

 

102 :   PRÉSENTER DES CONCEPTIONS MODERNES ET/OU CONTEMPORAINES DE L’ÊTRE HUMAIN ET EN MONTRER L’IMPORTANCE

 

Le problème normatif du rapport corps-esprit et l’approche des neurosciences

 

Qui sommes-nous ?  S’il existe une question philosophique, en voilà une vraie. Sommes-nous qu’un objet physique complexe ?  Dans le cas contraire, ne sommes-nous que des esprits ?  Si c’est le cas, que sont les esprits ?  Quelle est au juste la relation qui existe entre l’esprit et le corps ?  Sommes-nous un corps avec un esprit ou un esprit avec un corps ?  Cela signifie-t-il que nous sommes notre corps ?  Ou est-ce que cela veut dire que nous sommes à l’intérieur de notre corps ?  Ni l’un ni l’autre ?  Sommes-nous des âmes immortelles qui vont survivre à la mort du corps ?  Les neurosciences ont-elles réfutées ce point de vue ?  Sommes-nous notre cerveau ?  Comment de la matière grise peut-elle penser et entretenir des pensées intimes et profondes ? etc.

 

Le problème du rapport corps-esprit (le « mind-body problem » comme disent les anglo-saxons) soulève des questions de ce genre.  Ces questions sont intrigantes et nous taraudent.  L’étude de cette problématique convient au deuxième cours de philosophie.  Le problème du rapport corps-esprit va nous permettre d’illustrer à nouveau la différence entre le normatif (la philosophie) et la science (le descriptif).

 

«Les conceptions de l’être humain » dont l’élève doit montrer l’importance, sont les diverses théories de l’esprit élaborées par les philosophes au cours de l’histoire.  (Je rappelle que j’utilise dans ce texte le mot « théorie » au sens large comme l’articulation d’une thèse, ayant un grand degré de généralité, supportée par des arguments.)  L’étudiant doit être en mesure de bien les présenter et de les articuler.  Il doit également en montrer l’importance.  Il y a diverses façons de répondre à cette exigence.  L’une d’elle consiste à montrer la différence qu’il y a entre les sciences du cerveau (les neurosciences) et les théories philosophiques ou normatives de l’esprit.  Il s’agit donc de montrer la différence entre le normatif et le descriptif. 

 

Le postulat de la recherche dans les neurosciences est qu’il existe une dépendance de l’esprit par rapport au cerveau.  Pour les neurosciences, ce qui a lieu dans la conscience (ou dans l’esprit) dépend de ce qui se passe dans le cerveau.  Dit autrement, les divers états mentaux humains (sensations, émotions, pensées, etc.) sont déterminés par les états physiques du cerveau.

 

Le problème avec ce postulat, qui oriente la recherche dans ce domaine de la science, c’est qu’il est vague.  Que veut-on dire précisément lorsqu’on dit que notre vie mentale dépend du cerveau ?  Veut-on dire par-là que l’esprit existe, mais que le cerveau détermine ce qu’il peut penser ?  Ou encore, veut-on dire que l’esprit n’existe pas, seul existe le cerveau avec l’ensemble des réactions électrochimiques des cellules et des circuits neuronaux.  Que veut-on dire lorsqu’on affirme que la vie mentale est déterminée par le cerveau ?  Ici, il y a diverses réponses possibles, et la philosophie, au cours des âges, s’est employée à articuler la relation précise qu’il devrait y avoir entre l’esprit et le cerveau.  Voici, succinctement, six théories normatives que la philosophie de l’esprit propose comme solution au problème de la relation entre l’esprit et le cerveau, ou plus généralement, entre le mental et le physique.  (Pour chacune, j’ai indiqué le nom de grands philosophes modernes et contemporains qui défendent la théorie en question.)

 

 

Le matérialisme :

L’esprit est la même chose que le cerveau.  Il n’est rien d’autre que les processus neurobiologiques se déroulant dans le cerveau.  (On peut faire remonter le matérialisme à Thomas Hobbes.  C’est la théorie la plus populaire aujourd’hui.  Les noms sont légion : J.J.C. Smart, David Amstrong, Paul Churchland, etc.  Chacun de ces auteurs développe différentes  versions du matérialisme.  L’effort des philosophes contemporains consiste à élaborer une version acceptable du matérialisme.)

 

Le dualisme :

L’esprit est autre chose que le cerveau, bien que relié au cerveau.  L’esprit et le cerveau appartiennent deux réalités irréductibles et distinctes.  (René Descartes, Karl Popper et John C. Eccles, John Foster, Roger Penrose, David J. Chalmers.)

 

L’épiphénoménalisme :

L’esprit est pour ainsi dire le produit du cerveau qui possède une existence distincte du cerveau.  Les états mentaux sont causés par le cerveau comme ses sous-produits.  (Il n’y a pas véritablement de philosophes qui se sont faits le défenseur de cette théorie.)

 

Le double-aspect :

L’esprit et le cerveau (ou le mental et le physique) sont les deux aspects d’une même et unique réalité sous-jacente.  (Baruch Spinoza, Bertrand Russell, Thomas Nagel.) 

 

L’déalisme :

Seul l’esprit existe ; la cerveau (ou la matière) n’est qu’une illusion.  (George Berkeley, G.F. Hegel.)

 

L’émergentisme :

L’esprit est une propriété « émergente » du cerveau (tout comme la digestion est une propriété émergente de l’estomac).  (John Searle)

 

 

La confusion des scientifiques

 

            La littérature de vulgarisation scientifique portant sur le cerveau et son lien avec la conscience est immense.  Le mystère de la conscience humaine fascine.  Bon nombre de chercheurs sont interviewés et font état de l’avancement de leur recherche.  Le célèbre neurochirurgien britannique Wilder Penfield déclarait que « la nature de l’esprit demeure un mystère que la science n’a point élucidé. »  Et au terme de plusieurs décennies d’exercice de la médecine, il écrivit en 1975 :

 

« Je suis obligé de choisir l’hypothèse selon laquelle notre existence sera expliquée à partir de deux éléments fondamentaux. L’un, le cerveau, est alimenté par des impulsions électriques ; l’autre, l’esprit, tire son énergie de sources inconnues.»[3]

 

Ce genre de déclaration est pour le moins obscure.  C’est malheureusement avec ce genre de déclarations qu’on farcit le crâne des lecteurs non-avertis…  D’abord, le célèbre neurochirurgien laisse entendre que c’est à la science à qui revient le droit d’élucider la nature de l’esprit.  Or rien n’est moins assuré.  Par ailleurs, on pourrait penser que, par dépit, Penfield rejette le « matérialisme » auquel il a souscrit pendant longtemps, voyant que les résultats n’aboutissaient pas en ce sens.  Avec amertume Penfield aurait finalement compris qu’il fallait opter plutôt en faveur d’une forme de dualisme.  Cet aveu traduit bien la difficulté que rencontre bon nombre de scientifiques qui se penchent sur le cerveau.  Le cerveau est fort complexe ; il garde jalousement ses secrets.  Incapables donc d’expliquer l’esprit par la matérialité du cerveau, Penfield formule l’hypothèse insolite d’une « matière inconnue » d’où l’esprit tirerait « son énergie ».  Dans l’état actuel de la science, cette hypothèse est pour le moins farfelue.  Adopter une telle hypothèse, revient en somme à rejeter la possibilité d’une explication scientifique de l’esprit.  Que peut bien être cette « matière » ?  Est-elle différente de cela qui possède une masse, un volume dans l’espace-temps ?  Mais, soyons bon joueur, et supposons que cette « matière » inconnue jusqu’ici existe bel et bien.  Alors, la question normative (philosophique) se pose à nouveau: est-ce que cette nouvelle « matière » est l’esprit ou bien est-ce que l’esprit est quelque chose d’autre que cette « matière »?  Au fond, le rêve de Penfield, comme de tout scientifique, c’est d’expliquer un phénomène (l’esprit, la conscience) par quelque chose de plus simple d’observable et de quantifiable, donc, quelque chose de « matériel ».

 

 

 

 

 

 

 

La « loi de Hume »

 

Supposons que les scientifiques découvrent qu’à tout état de consciences correspond un état mental déterminé.  Est-ce que cette donnée factuelle permet d’établir la vérité du matérialisme ?  À cela il faut répondre non, même si ce fait constitue un préjugé favorable pour le matérialisme.  C’est d’ailleurs sur la base de ce « préjugé favorable » que s’oriente tout le travail des neuroscientifiques.

 

Cet état de choses illustre un point fondamental quant au rapport entre science et philosophie.  Hume a fait remarquer que l’on ne pouvait pas justifier un énoncé normatif (ought) sur la base seulement d’un énoncé descriptif (is).  C’est la fameuse impossibilité logique de dériver « ought » from « is », un devoir à partir d’un fait.  (On ne peut pas dériver logiquement un jugement de valeur (par exemple « Je devrais m’occuper de mes enfants », sur la base de l’unique prémisse « Je suis le père de ces enfants. »)  C’est la « loi de Hume ».

 

La loi de Hume explique pourquoi on ne peut réfuter sur une base factuelle seulement une théorie normative.  Les données factuelles actuelles des sciences du cerveau tendent à réfuter l’idéalisme, car l’idée que la matière (le cerveau) n’existe pas est complètement folle.  Du moins, à première vue.  D’ailleurs, l’idéalisme (ou mieux encore, l’immatérialisme de Berkeley) ne dit pas que le cerveau n’existe pas.  Il dit simplement que ce qui existe est perçu ou est susceptible d’être perçu (esse est percipi).  Par conséquent, le cerveau existe dans la mesure où nous en avons la perception et que nos perceptions sont cohérentes entre elles.

 

 

JCA-JCB-JCC:       APPRÉCIER DES PROBLÈMES ÉTHIQUES DE LA SOCIÉTÉ CONTEMPORAINE DANS LEURS DIMENSIONS PERSONNELLES, SOCIALES ET POLITIQUES

 

La loi de Hume et le problème moral

 

            Supposons que l’énoncé (1) soit vrai.

 

(1)   Les délits commis par les voleurs sont causés par un gène, le « gène du voleur ».

 

Supposons en effet que la génétique vient de faire cette découverte remarquable.  Certains pourraient faire valoir l’argumentation morale suivante:

(1)               Les délits commis par les voleurs sont causés par un gène, le « gène du voleur ».

………………………………………………………………………………………………………………………………

(C)       Par conséquent, les voleurs ne sont ni blâmes ni condamnables de leurs actes.

 

Évidemment, il manque une prémisse à cette argumentation.  En effet, d’après la loi de Hume, on ne peut jamais tirer un jugement normatif sur la base seulement d’un ou plusieurs énoncés descriptifs.  Toute argumentation de nature morale exige donc comme prémisse au moins un énoncé normatif.  Dans notre exemple, ce serait l’énoncé (2):

 

(1)   Les délits commis par les voleurs sont causés par un gène, le « gène du voleur ».

(2)   Ceux qui ne sont pas responsables de leurs actes, ne sont ni blâmables ni condamnables.

………………………………………………………………………………………………………………………………

(C)       Par conséquent, les voleurs ne sont ni blâmes ni condamnables de leurs actes.

 

L’énoncé (1) est descriptif ; la conclusion (C), elle, est normative.  La conclusion énonce ce qu’on devrait faire dorénavant sur la base de la nouvelle découverte scientifique (1).  La prémisse (2) est essentielle à l’argumentation car, énonçant un principe moral et, combiné avec (1), elle permet de passer à la conclusion normative (C).

 

L’argumentation est-elle toutefois acceptable ?  Nous nous sentons mal à l’aise avec la conclusion.  Celle-ci, en effet, entre en conflit avec un principe moral fondamental selon lequel il ne faut pas voler.  Ainsi, en supposant que le vol soit explicable par la génétique, ce type comportement n’est jamais justifiable sur le plan moral.  Supposons maintenant que les techniques génétiques permettent non seulement d’identifier le « gène du voleur » mais également de le détruire.  Sur la base de ce fait, on pourrait alors conserver notre principe moral et nous aurions l’argumentation suivante avec laquelle nous nous sentons beaucoup plus à l’aise.

 

(1)   Le vol est déterminé génétiquement.

(2)   Toutefois, on ne doit jamais prendre le bien d’autrui sans son consentement.

(3)   Or il est possible de dépister les personnes porteurs du gène du voleur et de le détruire.

………………………………………………………………………………………………………………………………

(C’)     Par conséquent, on devrait dépister les porteurs du gène du voleur et détruire le gène des vols.

 

La morale est indépendante de la science

 

            La leçon à tirer de cet exemple fictif, c’est que les faits ou une explication de nature scientifique de la conduite humaine, ne peuvent jamais, à eux seuls, déterminer la manière dont nous devrions nous comporter.  Beaucoup sont d’avis que la science est seule en mesure de répondre à nos perplexité morale et d’en finir avec la subjectivité.  Mais il n’en est rien.  Si la science incline, elle ne détermine pas la manière dont nous devrions agir.  On peut donc affirmer que la morale est autonome par rapport à la science.  Et c’est également vrai pour les théories morales normatives (philosophiques), telles que le naturalisme, le subjectivisme, les théories conséquentialistes, les théories déontologiques, etc.

 

            On s’imagine donc erronément que les découvertes scientifiques vont résoudre nos perplexités morales.  Un bel exemple sont les problèmes moraux soulevés par la génomique.  Un documentaire sur le sujet, présenté à l’émission Découverte de la société Radio-Canada, en juin dernier, mettait en évidence les questions éthiques que soulèvent mais auxquelles e peuvent répondre les avancées du décryptage du génome humain.[4]  Voici ce dont il était question.

 

            Dans Charlevoix et au Saguenay, la population présente un patrimoine génétique relativement homogène.  Pour les chercheurs, ce patrimoine génétique constitue une véritable mine d’or.  Dans la foulée du décryptage du génome humaine, les chercheurs veulent savoir pourquoi certaines maladies frappent une région plus qu’une autre.  En février 2000, ils ont identifié le gène responsable d’une maladie héréditaire, identifiée en 1978 et qu’on ne retrouve pas ailleurs au Québec, l’ataxie spastique de Charlevoix-Saguenay.  13 600 personnes sont porteuses du gène en question, soit une personne sur vingt.  L’ataxie de Charlevoix-Saguenay est une maladie héréditaire dégénérative qui attaque le système nerveux, affectant plus particulièrement la coordination motrice des membres et l’élocution.

 

            Le reportage explique comment se transmet le gène défectueux.  Il s’agit d’un gène « récessif ».  Tant chez le père que chez la mère, les gènes se tiennent toujours deux par deux.  Les parents d’un enfant atteint de l’ataxie de Charlevoix-Saguenay, sont tous deux, sans le savoir, porteurs du même gène défectueux.  Comme l’autre gène est normal, il cache les déficiences du gène défectueux.  L’enfant atteint a hérité à la fois du gène défectueux de son père et de sa mère.  Il avait une chance sur quatre d’être atteint de la maladie.  Un gène récessif peut « se cacher » pendant des générations dans une famille sans jamais se manifester.  Le gène défectueux remonte à un des premiers habitants de la région de Charlevoix qui a été peuplée par moins de 600 habitants.  Ce gène défectueux était rare.  Les descendants ont, à leur tour, fondés la région du Saguenay-Lac-Saint-Jean.  La croissance de la population s’est faite en vase clos avec un taux de fécondité élevée.  Aujourd’hui, une personne sur vingt dans la région en est porteur.

 

Si les chercheurs ont pu identifier le gène défectueux responsable de l’ataxie de Charlevoix-Saguenay, ils ne disposent toutefois pas pour l’instant de médicament qui permettrait de corriger la protéine que produit le gène déficient.  Cependant, le dépistage est un jeu d’enfant.  Et c’est ici qu’entre en scène le problème éthique ou moral.  Certains parents, dont des enfants sont atteints de la maladie héréditaire, de même que des médecins, sont convaincus que tous les couples devraient passer un test de dépistage afin de savoir s’ils sont porteurs du gène malade.  Ils font campagne en ce sens dans toute la région du Saguenay.  Ils sont convaincus que, lorsque les parents seront bien informés de la maladie, ils consentiront à se soumettre à un test de dépistage et que, s’ils sont effectivement porteurs du gène malade, ils (c’est ce qu’on espère) ils ne prendront pas la décision d’avoir des enfants.  La situation est assez sérieuse.  Car la grande majorité des couples souhaitent avoir des enfants.  Devrait-on dès lors interdire aux couples porteurs du gène de ne pas avoir d’enfant ?  La question est fort délicate.  C’est véritable problème moral.  D’une part, donc, il y a ceux qui souscrivent au test de dépistage ; d’autre part, il y a ceux qui s’y opposent.  Voyons plus précisément de quoi retourne cette opposition.  (Le reportage n’allait pas si loin.)

 

Ceux en faveur du test de dépistage font valoir au fond un principe moral qui dit:

 

(A)       On doit à tout prix éliminer la souffrance humaine.  Or ceux atteints de l’ataxie de Charlevoix-Saguenay souffrent énormément.

 

Un parent (Pierre Lavoie), dont deux de ses enfants sont morts d’une autre maladie héréditaire spécifique à la région du Saguenay et du Lac-Saint-Jean, l’acidose lactique, est partie en croisade.  Ce parent foudroyé par la douleur pense qu’une fois que le gène coupable sera identifié (puisque le gène responsable n’est pas encore identifiée), les gens voudront passer le test de dépistage et agir en conséquence.  Par ailleurs, les parents d’un enfant (Jean-François Collard) atteint de l’ataxie de Charlevoix-Saguenay auraient aimé en avoir plus mais la possibilité de mettre au monde un autre enfant atteint de la maladie les a freinés.  Si un tel test avait existé pour leur tout premier enfant, quel choix Jean-François aurait-il fait à la place de ses parents ?  La réponse de Jean-François est sans équivoque :  « J’aurais opté pour l’avortement parce que je ne voudrais pas que mon enfant à moi, vivent mes difficultés.  Non, je ne le souhaite même pas à un ennemi.  Ça ne se souhaite pas des choses comme ça. »

 

On demanda ensuite aux Blackburn, dont la fille, Chantal, est atteinte de la même maladie que Jean-François, si le dépistage avait existé à l’époque, quel aurait été leur choix ?  Madame Blackburn répondit : « Si on m’avait dit à ce moment-là que mon enfant va être comme ça, je pense que j’aurais accepté de l’avoir quand même. Même si c’était à refaire aujourd’hui.  Dans tout ça, je trouve que l’on va chercher de bonnes choses.  Oui, j’accepterais de les avoir tels qu’ils sont. »  Et à la même question que l’on avait posé à Jean-François, Chantal répondit: « Mes parents ne le savaient pas.  Ils ont pas passé le test, mais je suis heureuse.  Je mérite de vivre ; je ne serais pas là s’ils avaient pris la décision d’interrompre la grossesse et de ne pas avoir l’enfant…  Et j’ai eu des périodes dures mais qui n’en a pas. »

 

Donc, par opposition au principe A, les Blackburn font appel au principe moral suivant:

 

(B)       Malgré la grande souffrance que la vie entraîne, la vie est sacrée : on ne doit pas y porter atteinte.

 

            Pour ceux qui s’y connaissent, on aura reconnu dans les principes moraux A et B, deux théories morales opposées, respectivement la théorie hédoniste et une forme de théorie déontologique.  Dès lors, le débat proprement philosophique, c’est-à-dire normatif, porte non pas sur le problème particulier du dépistage d’une maladie héréditaire, mais sur le problème, d’une généralité autrement plus grande, quant aux raisons que nous aurions de préférer une théorie par rapport à l’autre.  À ce haut niveau de généralité, nous sommes au cœur de la philosophie de la morale.  Nous réfléchissons sur les normes les plus générales qui doivent guider notre agir.  Et comme pour le problème moral particulier qui se pose pour le dépistage d’une maladie héréditaire, on ne pas doit attendre le secours de la science pour solutionner le choix entre l’une ou l’autre théorie.  Seule l’argumentation est requise.  Et, pour reprendre un mot de Carl Sagan (qui parlait de la science), l’argumentation est loin d’être l’outil parfait de la connaissance, mais c’est simplement le meilleur que nous ayons.

 

 

CONCLUSION

 

Sans la science nous ne pourrions pas comprendre le monde qui nous entoure.  Mais sans la philosophie nous ne pourrions pas nous comprendre.  La science cherche à décrire et à expliquer le monde ; la philosophie, pour sa part, présente des normes quant à la manière dont nous devrions comprendre le monde et comment nous devrions agir.  Il me semble que c’est ce à quoi Socrate faisait allusion lorsqu’il disait que la philosophie consiste à se connaître soi-même.

 

            J’ai montré que la distinction entre philosophie et science reposait sur celle entre le normatif et le descriptif, et j’ai montré comment il était possible de faire cette distinction à l’intérieur de chacun des trois cours de philosophie.

 

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[1] Alan F. Chalmers, Qu’est-ce que la science?, Récents développements en philosophies des sciences : Popper, Kuhn, Lakatos, Feyerabend, Paris, Éditions de la Découverte, 1987, p. 21.

[2] Omer Bastien, Benoît Ladouceur, Hubert Laniel, Chimie générale. À l’usage des cours secondaires, Montréal, Librairie Beauchemin, 1964, p.7.

[3] Cité dans Le cerveau, machine fantastique, Éditions Time-Life, Amsterdam, 1991, p. 9.

[4] Le contenu du reportage est disponible à l’adresse web suivante :

www.radio-canada.ca/tv/decouverte/