Bien
qu'Emmanuel Kant (1724-1804) soit considéré comme
l'un des plus grands philosophes du siècle des Lumières
et, donc, de notre monde moderne, on peut certainement dire que,
sur le plan de la philosophie morale, nous ne l'avons pas suivi.
S'il était parmi nous aujourd'hui, nul doute qu'il souhaiterait
retourner dans sa tombe. Certes, Kant applaudirait à la quête
d'autonomie qui est au coeur de nos mentalités modernes.
On définit parfois
même la philosophie morale de Kant comme étant une
morale de l'autonomie. Mais c'est aussi une philosophie
exigeante qui, paradoxalement, appelle à la soumission à
l'autorité, à l'État, mais, d'abord et surtout,
à la Raison. En un mot, c'est une morale du devoir. La destinée
de la morale kantienne traîne comme un boulet l'accusation
d'austérité et de rigorisme. Car Kant est un philosophe
«anti-hédoniste», en ce sens qu'il rejette toute
morale fondée sur le plaisir personnel et surtout, ce qui
passe comme le bien ultime depuis les philosophes grecs, le fameux
bonheur. Non pas que Kant se soit fait le chantre du malheur.
Mais le bonheur, qu'il soit personnel ou collectif, ne peut jamais
constituer, selon lui, une raison d'agir moralement au
sens strict du terme. Qu'est-ce à dire ?
Prenons
un exemple controversé tiré de l'actualité
politique canadienne récente : la loi sur la responsabilité
administrative déposée par le gouvernement Harper.
Cette loi vise à éviter un nouveau scandale comme
celui des commandites. Le premier ministre Harper a déclaré
que la loi fera disparaître la culture du «tout m'est
dû» qui a pris racine sous l'ancien gouvernement libéral
de Jean Chrétien. Pour Kant, cette loi serait juste non pas
en raison des conséquences heureuses qu'elle pourrait entraîner
dans l'avenir, mais parce qu'elle serait juste en elle-même.
Selon Kant, en effet, on ne doit jamais agir ou légiférer
en fonction des conséquences heureuses qui pourraient
en découler. On doit agir en tant qu'individu -- et un État
doit légiférer -- parce que c'est bien et juste en
soi de le faire, point à la ligne, et ce, peu importe les
conséquences quant à notre propre bonheur et à
celui des autres.
«C'est une chose de rendre un homme heureux, c'en
est une tout autre de le rendre bon.» - Kant
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Pour
l'ex-premier ministre Jean Chrétien, le programme de commandites
était juste et nécessaire. Lors de sa comparution
devant la commission d'enquête sur les commandites, le 8 février
2005, Jean Chrétien déclarait en effet :
«M. le commissaire... La question est de savoir si l'action
est nécessaire et si elle est juste. J'ai la ferme conviction
que notre stratégie d'unité nationale était
nécessaire et juste. A-t-on commis des erreurs dans tout
ce que nous avons fait ? Je suis sûr que oui. Après
tout, nous sommes tous humains.»(1)
Aux
yeux de Kant, toutefois, on ne peut déclarer une politique
juste en raison des conséquences heureuses qu'elle
entraînerait. C'était pourtant bien l'intention de
Jean Chrétien : le programme était juste et nécessaire,
car il avait pour but d'assurer l'unité nationale en contrecarrant
la menace «séparatiste» au Québec. C'est
en vue de cette conséquence heureuse que Jean Chrétien
a conçu le fameux programme. Le reste, c'est du ressort d'exécutants
humains faibles et corruptibles. C'est ainsi que Jean Chrétien
se disculpe de tout blâme.
Faisons
un peu de science-fiction. Supposons que le scandale des commandites
n'ait jamais eu lieu. Faudrait-il alors conclure que Jean Chrétien
était moralement justifié de mettre sur pied ce fameux
programme de commandites afin d'augmenter la visibilité du
gouvernement fédéral au Québec après
les résultats serrés du référendum de
1995 ? En aucune manière, répondrait Kant. Peu importe
les conséquences du défunt programme de commandites,
les malversations qui en ont découlé, la dilapidation
éhontée des fonds publics, etc., le programme de commandites
était inique en soi.
Prenons
un exemple moins controversé. Je brûle un feu rouge,
et aucune conséquence fâcheuse n'en découle,
ni pour moi ni pour autrui. Suis-je dès lors exonéré
de tout blâme ? En aucune manière, répondrait
Kant. Je suis aussi coupable que si j'avais renversé un piéton.
Mon intention est mauvaise, peu importe les conséquences,
bonnes ou mauvaises, qui en ont résulté. Mon devoir
consisterait à dénoncer mon infraction et à
me soumettre de bonne foi aux sanctions prévues.
Le principe
kantien de la dignité humaine
Comment
établir maintenant que le fameux programme de commandites
était inique en soi ? Comment en somme établir que
l'intention de Jean Chrétien était inique au départ
? Demandons-nous -- comme plusieurs se sont d'ailleurs posé
la question : est-il juste de consacrer des fonds publics considérables
pour l'achat d'affiches, de drapeaux, de marques de commerce, etc.,
afin d'amener une partie de la population canadienne -- nommément,
les Québécois -- à reconnaître les bienfaits
du Canada, voire à se prendre d'affection pour lui ? Pas
forcément, répondrions-nous. Jean Chrétien,
lui, croyait que c'était nécessaire; il croyait
qu'il était de son devoir d'agir ainsi.
Pour
mieux apprécier ce dont il est question, prenons un exemple
simple. Est-il juste et nécessaire que, pour me faire aimer
de mon conjoint ou de ma conjointe, je lui achète un tas
de breloques et de babioles ? Par exemple, un chandail sur lequel
serait imprimé ma photographie avec les mots : «De
Big Brother -- qu'il ne faut pas oublier de chérir !»
Est-ce de cette manière que je devrais inciter mon conjoint
ou ma conjointe à me vouer de l'affection et, plus encore,
à m'aimer ? Évidemment non. Qu'en aurait pensé
Kant ?
Selon
lui, toute règle morale, ainsi que toute loi politique, doit
se conformer à ce qu'il a appelé l'«Impératif
catégorique». C'est, si l'on veut, un principe
moral d'une très grande généralité qui
prescrit non pas tant ce que nous devons faire, mais quelle règle
de conduite est morale ou non. Kant a donné plusieurs formulations
de l'Impératif catégorique dans son grand traité
de morale, Fondement de la métaphysique des moeurs,
dont celle-ci, devenue célèbre : «Agis de
façon telle que tu traites l'humanité, aussi bien
dans ta personne que dans la personne de tout autre, toujours en
même temps comme fin, jamais simplement comme moyen.»
(2)
En
d'autres termes : chacun doit agir comme si chacun était
un être libre et rationnel. En somme : on ne doit jamais utiliser
qui que ce soit pour parvenir à nos propres fins. Par exemple,
en achetant à mon conjoint ou à ma conjointe des tas
de babioles inutiles qui ont cependant la vertu de lui rappeler
que je suis son bienfaiteur, je le ou la traite non pas comme une
fin en soi, mais comme un moyen destiné à satisfaire
mes propres fins personnelles (être aimé). Ainsi, selon
le principe moral de Kant -- qu'on peut baptiser de principe
du respect de la dignité humaine --, en voulant «acheter»
la conscience fédéraliste des Québécois
avec diverses babioles (cravates, balles de golf, drapeaux, etc.),
Jean Chrétien traite les Québécois comme de
simples moyens pour parvenir à satisfaire ses propres fins
(unité du pays). Contrairement donc à ce que prétend
Jean Chrétien, selon Kant, le programme des commandites était
en soi injuste, et le concepteur dudit programme aurait le devoir
impérieux de s'excuser auprès de la population canadienne,
et des Québécois en particulier.
Le principe
de cohérence universelle
Même
si nos propres finalités (être aimé de ma femme,
conserver le Canada uni) nous paraissent être les plus grandes
et les plus belles choses qui soient, Kant nous rappelle que la
finalité première et dernière qui doit toujours
nous guider, autant sur le plan individuel que sur le plan politique,
ce sont les êtres humains qui, par le fait même qu'ils
sont rationnels et, donc, autonomes, possèdent une valeur
absolue et inaliénable. En somme, Kant fait de l'autonomie
des êtres humains la valeur suprême. C'est la raison
pour laquelle, comme je le disais plus tôt, la philosophie
morale de Kant est d'abord et avant tout une philosophie de l'autonomie.
Ce n'est pas le bonheur individuel ou le bien-être
d'une collectivité qui est sa donnée première
et ultime. «C'est une chose de rendre un homme heureux, c'en
est une tout autre de le rendre bon », écrivait-il.
(3)
Kant
était d'avis que, si les gens souhaitent être autonomes,
ils doivent vivre rationnellement, c'est-à-dire
respecter ce que prescrit la raison. Dans le jargon de Kant, ils
s'agit de suivre l'Impératif catégorique.
En somme, celui ou celle qui agit moralement, agit rationnellement,
et vice versa. L'exemple du scandale des commandites nous permettra
à nouveau de mieux comprendre ce point central de la philosophie
morale de Kant.
En
plus de la formulation de l'Impératif catégorique
dont il a été question précédemment,
Kant a donné celle-ci, qui est aussi célèbre
que l'autre : «Agis seulement d'après la maxime
grâce à laquelle tu peux vouloir en même temps
qu'elle devienne une loi universelle.» (4)
Autrement
dit : fais ce que tu voudrais que chacun fasse. C'est là,
selon Kant, l'expression suprême de la loi morale. L'Impératif
catégorique est nécessaire et universel. Il est nécessaire
et universel parce qu'il est cohérent, c'est-à-dire
rationnel. Appelons cette seconde formulation le principe
de cohérence universelle. Selon Kant, la raison seule
peut m'assurer de la moralité d'une «maxime».
Je ne puis par exemple vouloir mentir puisque alors tous doivent
mentir, de sorte qu'il ne m'est plus possible de mentir, chacun
sachant bien que je mens. Il en va encore ici comme de cette autre
«maxime» qui stipulerait que les lecteurs du Devoir
ne doivent plus acheter le journal, mais lire plutôt l'exemplaire
de leur voisin... Ce serait parfaitement incohérent. La maxime
est donc irrationnelle. Il en va de même si l'on nous disait
: vivez en parasite d'autrui ! Cela est aussi parfaitement incohérent
et, donc, immoral. Ainsi, pour Kant, une règle morale, au
sens strict du terme, est une règle qui est logiquement cohérente;
inversement, une règle immorale est nécessairement
incohérente.
Revenons
au programme de commandites. Cette politique est-elle cohérente,
c'est-à-dire rationnelle, donc légitime sur le plan
moral ? Appliquons le principe de cohérence universelle de
Kant, et demandons-nous : puis-je vouloir que chaque personne
force les autres à l'apprécier et à le chérir
? Non, évidemment. Cela ne peut que produire l'inverse
de ce qui est visé. En somme, c'est le meilleur moyen de
se tirer dans le pied ! C'est donc incohérent. Et si c'est
incohérent, c'est immoral. Le principe de cohérence
universelle vient donc confirmer celui de la dignité humaine.
En
somme, autant du point de vue du principe de la dignité humaine
que de celui de la cohérence universelle, la politique du
programme de commandites peut être considérée
comme immorale du point de vue kantien.
L'être
humain depuis toujours recherche le bonheur. Ce serait prétendument
le but ultime de notre existence. Au coeur des Lumières,
Kant propose la raison. Évidemment, la philosophie morale
de Kant pose de sérieux problèmes qu'il m'est impossible
d'aborder ici. Évoquons seulement une objection courante
au kantisme, grâce à une formule du regretté
Raymond Devos : «Être raisonnable, toujours, en
toutes circonstances ? ! Il faudrait être fou... »(5)
En dépit de son austérité et de son apparent
rigorisme, la philosophie morale de Kant demeure un trésor
inestimable nous mettant au défi de justifier nos mentalités
hédonistes.
______________
N O T E S
(1) Cité d’après Le Devoir du mercredi
9 février 2005, Idées p. a7.
(2) Kant, Fondement de la métaphysique des moeurs,
1785, # 429.
(3) Ibid., # 442.
(4) Ibid., # 421.
(5) Raymond Devos, Un jour sans moi. Extravagances, Paris, Pocket,
1996, p. 10. |