L'autre de la philosophie: la psychanalyse.

 

Introduction

Façon typique de regarder le monde, la philosophie est en relation constante avec d'autres conceptions de l’univers. Outre la conception philosophique, on peut adopter un regard religieux, une attitude scientifique, une vision artistique1... La philosophie se caractérise en ce qu’elle peut permettre une saisie du monde particulièrement vaste, tout en profitant d’une relation dialectique avec la multiplicité des autres regards. À plusieurs égards, la richesse de l’univers philosophique rend possible une rencontre avec la psychanalyse2. Afin de procéder avec ordre, dans un premier temps, j’indiquerai la distance qui sépare la philosophie de la psychanalyse et après avoir indiqué en quoi la raison concerne tant la philosophie que son autre ici, la psychanalyse, nous toucherons notre but qui est de tenter une première exploration de la richesse de la rencontre entre la philosophie et la psychanalyse, cela dans le contexte de l'enseignement de la philosophie au niveau collégial.

 

Remarque à propos de l’exigence de rationalité en philosophie

S'interrogeant sur le sort humain, sur les conditions du bonheur de l'homme dans la cité, au livre 7 de La République, Platon nous raconte une allégorie dont le sens détermine encore le travail philosophique à notre époque. Le temps nous étant mesuré, résumons la fable platonicienne: Tentant d’établir des liens entre des sons et des ombres sur la paroi d'une caverne, des prisonniers prennent ces même ombres pour la réalité. Le procédé littéraire de Platon est d'une efficacité inouïe. D'entrée de jeu, le fondateur de l’Académie livre au lecteur la cause des ombres et le force ainsi à adopter une attitude supérieure, l'attitude de celui qui sait, et, de surcroît, l'attitude de celui qui a conscience de savoir face à celui qui est dans l'erreur et qui ignore cela même. Avant de nous livrer l'explication de son allégorie, il réussit à nous faire entendre son message: C'est vraiment une des plus terrible chose que de prendre des ombres pour la réalité3.

Selon Platon, l'humain ne pourra connaître un bonheur optimal que par une organisation sociale conforme à la raison, organisation sociale qui présuppose une connaissance rationnelle du fonctionnement de l'univers, donc qui ne prend pas les ombres pour la réalité. En une formule, on pourrait dire que pour Platon, le bonheur est conforme à la raison4.

Et si certaines voix dissidentes ont pu être entendues au cours des siècles, on peut tout de même affirmer qu’il s’agit là DU projet philosophique occidental depuis Platon: sortir de la caverne, découvrir le soleil puis amener les autres prisonniers hors de la caverne5, afin qu'ils puissent goûter eux aussi les bienfaits du soleil, symbole du bien suprême et de la vérité absolue. Ainsi, le philosophe est appelé à rejeter toute chimère, tout ce qui n'est pas conforme à la raison6.

Le résultat du travail platonicien peut donc paraître bien terne à certains égards car désormais, l'humain est divisé, philosophiquement parlant. D'un côté, il y a l'expérience du monde matériel (les ombres perçues), de l'autre il y a le monde des idées (le savoir vrai sur le monde). Si ces deux univers ne sont pas sans liens, on perçoit nettement que Platon met toute la valeur d'un seul côté. Par cette distinction, le monde de la vie peut être ramené dans les strictes limites de la raison. Source d'erreurs, de tromperie, de mensonge, au mieux d'opinion7, le monde des sens doit être relégué au second plan au profit des belles et grandes vérités définitives, "inchangeantes", du monde des idées, ce dernier étant accessible par le véhicule privilégié de la raison.

Si, au cours des siècles, on a tenté parfois se distancier de l'approche platonicienne8, la philosophie est demeurée cette discipline qui s'occupe des idées au moyen de la raison, afin d’éviter de prendre les ombres pour la réalité.

 

À propos de la raison et de la déraison pour psychanalyse

Inspiré par quelques prédécesseurs, Sigmund Freud a fait preuve d'un courage exceptionnel en portant un regard attentif et particulier aux différents aspects de l'être humain qui n'obéissent pas à la raison. En situation de rupture avec la tradition, cherchant rigoureusement la lumière, il fait porter son regard sur tout ce que l'histoire de la philosophie a rejeté comme ne pouvant être objet d'un savoir vrai: rêve, fantasme, désir, lapsus... En cherchant à percer les mystères de l'hystérie et de la névrose, Freud souhaite rendre raison de ce qui s'opposerait à la raison dans le but d'en arriver à guérir définitivement ces maladies de l'esprit humain9. Guérir! Dans le cas qui nous occupe, cela implique comprendre et comprendre signifie appréhender les relations entre les différents éléments, saisir le principe de leur ordre intrinsèque.

Scrutant symptômes, lapsus et actes manqués, rêves et fantasmes, Freud, comme vous le savez, en arrive finalement à démêler quelques fils de l'écheveau de la psuchè humaine. À un siècle de distance, il ne sera pas vain de rappeler le caractère révolutionnaire de la découverte freudienne.

Depuis toujours peut-être, nous savions faire taire en nous ce que nous jugions indigne d'advenir à la parole. Vraisemblablement aussi ancien que l'humanité, ce processus de refoulement nous permettait de nous construire une représentation de soi conforme à une volonté suprême, sous quelqu'avatar qu’elle prenne forme.

Aveuglement humain, ce que l'on tait, ce qu'avec peine souvent nous refoulons demeure bien vivant à l'intérieur de nous. Splendide et terrible cette percée freudienne: pulsions incestueuses, meurtrières et destructrices survivent en nous, malgré nous, jusqu'à leur accomplissement réel ou symbolique. Simultanément des pulsions plus conforme à l'ordre établi partagent le loyer de notre psychisme avec les premières. Animal désirant, tout humain, porte en lui des contradictions.

Admettant cela, le père de la psychanalyse pourra élaborer un système d'interprétation rigoureux de ce qui en nous ne l'est pas. Étrange paradoxe, l'initiateur de la psychanalyse rend raison de la déraison. Défiant ses contemporains, Sigmund Freud prétend donner la raison de la folie. Scandale pour les philosophes car jadis défini comme être rationnel, l'humain ne pourrait l'être intégralement si la contradiction s’enracine en son être le plus intime.

 

Pour établir un pont entre la philosophie et la psychanalyse

On parle de conformité à la raison, de déraison. Mais qu'est-ce qu'on entend par là? La raison dont la philosophie rend compte depuis Platon est-elle la même que celle qui ferait défaut au psychisme selon les psychanalystes? Autrement dit, peut-on établir un pont entre la raison dont traite la philosophie et celle scrutée par Sigmund Freud?

C'est par les bons services de la logique qu'il semble possible d'établir une première corrélation qui nous permettra de poser un jugement. Selon la tradition logique occidentale, l'exercice rigoureux de la raison est garanti par 3 principes fondamentaux: Le principe d'identité, le principe de raison suffisante et le principe de non-contradiction.

En nous remémorant le texte de Freud: Pulsion et destin des pulsions10, on peut interpréter sa réflexion comme une démonstration11 de ce que rien dans la vie inconsciente de notre psychisme ne transgresserait le principe d'identité.

D'autre part, le principe de raison suffisante demeure efficace dans la mesure où, par exemple, notre psychisme va commettre toute sorte de contorsions pour complaire tant la pulsion que la force répressive. Même que, l'impossibilité pour le moi de rallier l'énergie libidinale du ça avec les exigences du surmoi et la pression de la réalité est généralement vécue comme une crise. La méthode de la libre association présuppose aussi que notre psychisme se conforme au principe de raison suffisante. Finalement, si, en nous, de la déraison se trouve, ce n'est donc pas en vertu de ces 2 premiers principes qu'on peut l'affirmer, du point de vue de la logique.

Concernant la contradiction, vous savez probablement de quoi il en retourne: l'inconscient ne connaît pas la contradiction. On y trouve, co-existantes, les pulsions les plus opposées. Bref, nous atteignons notre but. Lorsque la psychanalyse montre qu'il y a déraison en l'humain, on peut l'entendre au sens philosophique: le psychisme humain porte en lui des contradictions. Et il est possible d'en rendre raison dans une certaine mesure puisque dans notre représentation du psychisme, les différentes instances ne semblent pas s'être émancipés des deux autres principes de la logique, condition essentielle de la compréhension12.

 

Conclusion

Tentons maintenant un aperçu des fruits de la rencontre entre la philosophie et la psychanalyse dans le contexte des cours de philosophie au niveau collégial.

Le thème du premier cours est la découverte de la rationalité. Découverte historique et personnelle. Découverte existentielle. Ici la psychanalyse prend le visage d'un autre de la philosophie en ce qu'une part de sa théorie questionne l'importance de la relation que nous sommes habitués à voir entre non contradiction et rationalité. Par la rencontre de la philosophie avec la psychanalyse, l'étudiant peut donc se rendre compte de la nécessité de penser et d'exprimer ses réflexions rigoureusement, ce qui signifie généralement de ne pas enfreindre la règle de non-contradiction tandis qu'une part fondamentale de son être pourrait bien être active par delà ce principe. Dès lors la percée psychanalytique initie un questionnement philosophique : que faire de la contradiction en regard de notre conception de la rationalité? L'accepter intégralement? Partiellement? Tout refuser? Au nom de quels fondements?

Le second cours vise à permettre une réflexion sur la nature de l'expérience humaine. Il s'agit autant de se demander ce que nous sommes que de tenter de percer les mystères du sens de notre aventure. Autre que celle du philosophe, la perspective psychanalytique nous incite à prêter attention à ces forces que tant de philosophes ont décriées: les pulsions. Être déterminé, être forgé par une histoire personnelle et par son apparition dans une société qui est toujours déjà là, l'humain ne peut être théoriquement réduit à une série de catégories bien rationnelles et, surtout, non contradictoire, ce qui serait plus conforme au portrait que la philosophie moderne a tracé de l’être humain.

Enfin, le troisième cours permet une réflexion sur le sens et la portée des actions accomplies par cet humain discuté dans le cadre du second cours de philosophie. Il est donc possible de se demander: à quoi bon la morale? Une telle question se développe inévitablement en cette autre: Comment la morale est-elle apparue? La psychanalyse peut féconder encore ici la réflexion philosophique dans la mesure où, avec l'aide de Freud, il est possible d'examiner le rôle du complexe d'Oedipe dans l'apparition du sentiment de culpabilité. Ce dernier ayant un rôle déterminant dans l'apparition du sentiment moral. Par ailleurs, un survol des principales forces régissant la vie psychique nous permet de donner une vigueur nouvelle à la vision politique contemporaine qui en appelle à la diversité et au respect des différences.

Nous n'avons certes pas fait une visite complète du jardin où croissent ces fruits nés de la rencontre de la philosophie et de la psychanalyse. Souhaitons donc que d’autres lieux nous permettent d’explorer plus profondément l'apport historique majeur de la psychanalyse à plusieurs dimensions de la réflexion philosophique13.

 

 © Martin Godon

Département de philosophie

Cégep du Vieux-Montréal

2002.

 

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NOTES :

1 : Ces multiples attitudes se distinguent de plusieurs façons. Ainsi, certaines permettent une perspective plus globale sur le monde. D'autres sont limitées à un horizon bien déterminé. Grandeur de l'être humain, il peut donc enrichir son expérience du monde d'une multiplicité de perspective. Toute expérience devant d'ailleurs être interprétée, mise en perspective… Retour au texte

2 : Rencontre tant dialectique que féconde. Retour au texte

3 : Du coup, il enfourne un pain qui a nourri 25 siècles de philosophie et peut-être d'avantage… Retour au texte

4 : C'est là un des messages les plus important de son allégorie de la caverne Peut-être plus important qu'une certaine lecture "épistémologisante" séculaire. Au cours de l'histoire de la philosophie, bien peu de philosophes remettront en question cette adéquation entre Bien suprême et raison. Retour au texte

5 : En vertu de quels principes, il serait intéressant d’interroger le texte platonicien là-dessus. Retour au texte

6 : Cela signifie qu'il faut habituer son regard aux choses rationnelles et abstraites afin d'en arriver à une parfaite familiarité avec l'univers des idées. Adieux fantasmes, rêves et ombres. Retour au texte

7 : Doxa, qui n'est pas forcément négative mais qui n'est pas marquée du sceau de la certitude. L'opinion ne devrait donc pas servir de fondement à l'agir puisqu'il n'est pas, pour Platon, marqué du sceau de la certitude. Retour au texte

8 : Et peut-être davantage durant le vingtième siècle que durant tout autre... Retour au texte

9 : N’oublions pas que Freud a travaillé avec le support, parfois timide, de quelques collaborateurs. Profitons-en pour rappeler une caractéristique fondamentale du projet freudien: guérir, et non pas soulager, les maladies nerveuses. Retour au texte

10 : Voir : S. Freud : Métapsychanalyse  Retour au texte

11 : Au moins partielle.  Retour au texte

12 : Je tiens à rappeler ici que, rigoureusement, les principes de la logique peuvent concerner la vie psychique dans la mesure où elle est un objet de notre représentation. Retour au texte

13 : Et la pertinence d’en discuter dans les classes de philosophies des collèges du Québec. Retour au texte

   

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