Phénoménologie
et sciences humaines : aspects problématiques et développements récents[1].
Par Martin Godon
Edmund
Husserl a élaboré la phénoménologie au tournant du siècle passé en réponse à la
crise profonde qui affectait l’édifice intellectuel occidental. Dans un premier
temps, j’indique sommairement les quatre principales difficultés que posent les
développements les plus significatifs de la pensée de Husserl dans l’optique
d’une approche phénoménologique féconde en sciences humaines, au moyen d’une
analyse critique de certains moments de l’œuvre du fondateur de la
phénoménologie. Dans un deuxième temps, je souligne les stratégies déployées
par le philosophe français Jocelyn Benoist afin de résoudre ces difficultés.
Introduction
Durant
le second tiers du vingtième siècle, des phénoménologues tels Alfred Schutz,
Stephan Strasser et René Toulemont ont tenté d’adapter l’approche
phénoménologique au domaine des sciences humaines. Cependant, les
préoccupations diverses des philosophes depuis les années 70 (par exemple, le
structuralisme, le post-modernisme et la déconstruction) et leur critique à
l'égard de la phénoménologie ont fait en sorte qu’il est maintenant nécessaire
de se questionner à nouveau sur le sujet. Dans cette perspective, un ouvrage
collectif Phénoménologie et sociologie[2] fut publié il y a maintenant un peu plus de deux
ans. Une dizaine de penseurs proposent là des pistes de réflexion
sur la possibilité de renouveler l’approche phénoménologique dans l’univers des
sciences sociales. Sans renier les apports historiques du mouvement fondé par
Edmund Husserl, chacun de ces penseurs propose des pistes de solutions visant à
dépasser les difficultés inhérentes à l’adoption d’une approche
phénoménologique en regard de notre être social.
* * *
Lorsqu’il
s’agit de méditer phénoménologiquement sur notre être social, divers problèmes
surgissent. À y regarder de près, on
peut même douter de la pertinence qu’il y aurait à adopter l’attitude
phénoménologique pour élucider notre être social. Ainsi, certains aspects de la pensée
philosophique de Husserl nous placent dans une situation délicate lorsqu’on
adopte une approche phénoménologique dans l’univers des sciences sociales.
Je
souhaite réaliser deux tâches. A) Dans un premier temps, je vais résumer les
principales difficultés que posent les développements de la pensée de Husserl
dans l’optique d’une approche phénoménologique en sciences sociales; B) Dans un
deuxième temps, je vais présenter les stratégies déployées par Jocelyn Benoist
dans sa contribution à l’ouvrage collectif précédemment mentionné afin de
surmonter les difficultés identifiées[3].
* * *
La première série de problèmes
La
crise qui affecte la science a préoccupé Husserl durant 40 ans. Cette problématique constitue l’arrière-fond
sur lequel se déploient ses œuvres majeures.
L’attitude phénoménologique est la réponse de Husserl à cette
crise. Cependant, cette réponse à la
crise des sciences fait naître divers problèmes lorsqu’on tente d’importer la phénoménologie husserlienne dans le
domaine des sciences sociales. Dans cette perspective, quatre horizons
problématiques différents peuvent être discutés à partir de l’œuvre de
Husserl.
C’est
dans son œuvre initiatrice Prolégomènes à la logique pure (Recherches
Logiques tome 1)[4] que se trouve le premier horizon problématique en
lien avec notre perspective. Dans ce texte au caractère fondateur, Husserl
propose de résoudre la crise qui affecte les sciences en distinguant tout
d’abord entre deux types de démarches intellectuelles : la méthode
empiriste inhérente aux sciences à laquelle il oppose la logique pure qui
appartient à l’horizon philosophique.
Cette logique est de type phénoménologique. Aux chapitres un (précisément, §6, §8, §10 et
§11) et onze plus particulièrement, Husserl établit cette logique pure en tant
que théorie de la science. Autrement
dit, nous sommes en présence d’une science des sciences, d’une science du
savoir vrai. La logique y est décrite
comme la discipline qui établit les normes devant garantir la rigueur de toute
science.
Dans
son cours publié en 1965 : Les sciences de l’homme et la phénoménologie[5], Maurice Merleau-Ponty démontre sans peine que cette
conception de la logique pure produit une opposition radicale entre la
philosophie et, par exemple, la psychologie, dans la mesure où, selon Husserl,
les exigences de la logique vont dans le sens d’une intériorité rationnelle
pure tandis que la psychologie doit expliciter les « déterminations
extérieures des conduites de l’homme ». À partir de la conception de la
logique qui émane du tome 1 des Recherches Logiques, la psychologie
devrait se contenter d’étudier les curiosités empiriques dans le respect des
formes prescrites par la phénoménologie.
Il en irait de même pour les autres sciences humaines. Ainsi, Husserl assigne un caractère
prescriptif à la phénoménologie, (plus précisément, à la logique pure qui,
elle, relève d’une philosophie phénoménologique). Puis, chaque science doit s’assurer de
répondre à ces exigences. Cette règle
est de mise autant pour les sciences étudient la nature que pour les
disciplines qui s’intéressent aux divers horizons de la vie humaine. On a saisi clairement ce qui sépare la
logique pure et l’univers des sciences humaines en remarquant que la logique
pure s’intéresse au cadre formel dans lequel s’inscrit le savoir tandis que la
psychologie, par exemple, observe les comportements humains tels qu’ils se
déploient dans l’univers de la quotidienneté tout en respectant les exigences
de la logique pure.
Si
pour Husserl, une telle situation semble fort convenable, Merleau-Ponty voit
bien à quel point il est problématique pour la psychologie (et les sciences
humaines en général) d’accorder à la logique pure un tel pouvoir prescriptif.
* * *
La deuxième série de problèmes
Le
second vecteur problématique prend lui aussi sa source dans le tome 1 des Recherches
logiques. La majeure partie de
l’ouvrage (chapitres 3 à 8) porte sur la critique de la doctrine psychologiste
et de ses fondements puis sur l’élaboration d’une solution pour résoudre les
problèmes mis à jour par la critique.
Cependant, nous nous attarderons de préférence à l’expression la plus
générale et la plus radicale de cette critique husserlienne. On trouve cette description dans le texte que
Husserl a écrit en 1911 : La philosophie comme science rigoureuse[6]. Dans cet opuscule, Husserl reprend sa critique du
psychologisme et la généralise en critique du « naturalisme ». Selon
Husserl, le spécialiste des sciences de la nature opère une sorte de
« réduction » qui entraîne deux conséquences néfastes. Premièrement, la conscience est ramenée à un
simple fait de nature. Deuxièmement,
tout phénomène et toute idée sont comprises dans les strictes limites
attribuées à un phénomène naturel.
Dans
cette perspective, Husserl montre comment l’historien interprète les phénomènes
dans le sens de formations historiques.
Pour le fondateur de la phénoménologie, l’élément décisif du naturalisme est que la conscience est
transformée. Elle ne s’appartient
plus. Elle devient soit un processus
naturel, soit un phénomène socialement ou historiquement déterminé. Husserl dénonce vigoureusement cet effet
pervers de l’approche naturaliste. Prolongeant le geste husserlien en le
répétant pour chacune des sciences sociales, on pourrait alors leur reprocher
de tout transformer en processus sociaux.
À
la suite de Husserl, Merleau-Ponty a montré que les sciences humaines du 19e
siècle percevaient toute pensée comme étant le résultat de processus de
détermination ou de conditionnement à élucider[7]. Pour la
psychologie, la conscience devenait un pur phénomène psychologique, alors
qu’elle devenait un phénomène historique pour l’historien et un phénomène
social pour le sociologue. Dès lors, la
philosophie elle-même ne pouvait être rien d’autre que le résultat de certains
déterminismes psychologiques, historiques, économiques, sociaux, etc. Bref, en
attribuant à la conscience le même mode d’être que celui de n’importe quel
objet de la vie quotidienne, par exemple, un caillou, un savon ou un appareil
téléphonique, le scientifique réifie la conscience. Tant pour Husserl que pour Merleau-Ponty, la
pensée phénoménologique avait la délicate mission de résoudre cette difficulté.
On
peut maintenant apprécier le deuxième groupe de problèmes qui se pose lorsqu’on
pense à une approche phénoménologique dans l’univers des sciences
sociales. D’un côté, nous trouvons la
sociologie, par exemple, qui, par une attitude « naturaliste », pense
les objets du monde quotidien, ces objets étant perçus dans un rapport
d’extériorité par la conscience. De l’autre
côté, il y a la phénoménologie qui veut penser ces mêmes objets à partir d’un
rapport d’intériorité entre ceux-ci et la conscience. Dès lors, quel
dénominateur commun possible? Quel sens peut avoir l’attitude phénoménologique
pour le chercheur tourné vers le monde empirique? Il n’est assurément pas
question de tenter d’empêcher les penseurs de ces disciplines de penser selon
les méthodes et les outils qui sont les leurs.
* * *
La troisième série de problèmes
La
publication des Idées directrices pour une phénoménologie[8] correspond à une métamorphose désormais célèbre de la
pensée husserlienne. Cherchant à fonder
rigoureusement les principes d’une attitude phénoménologique, Edmund Husserl va
développer la réduction eidétique, donnant à sa pensée les caractéristiques
d’un idéalisme transcendantal[9].
En
son temps, ce « tournant transcendantal » a passablement ému les
membres du mouvement phénoménologique.
En fait, bien peu ont suivi Husserl dans cette direction. Parmi les phénoménologues qui se sont
intéressés aux sciences humaines, ni Alfred Schütz ni Stephan Strasser, par
exemple, ne vont adhérer à l’idéalisme transcendantal. On peut comprendre ces réticences des
penseurs qui se penchent sur notre être social.
Mais la conséquence est que désormais Husserl traque le phénomène du
côté de la conscience tandis que le chercheur des sciences sociales continue à
observer ce qui se passe dans le monde « extérieur » à la
conscience.
Déjà
la distinction des Recherches logiques entre attitude naturaliste et
attitude phénoménologique avait créé un fossé entre les sciences empiriques et
la philosophie. Maintenant, ce mouvement
de Husserl vers l’idéalisme transcendantal augmente la distance entre
l’attitude empirique et la philosophie phénoménologique. Le dénominateur commun entre le sociologue ou
le psychologue et le philosophe phénoménologue semble plus inaccessible que
jamais.
* * *
Le quatrième horizon de problèmes
Le
texte des Méditations cartésiennes[10] fait ressortir une dernière série de problèmes. Le mouvement même de ces méditations conduit
Husserl à fonder l’objectivité de la connaissance sur sa doctrine de
l’intersubjectivité monadologique. Déjà
les analyses des Recherches logiques fondaient radicalement la pensée
phénoménologique sur la conscience subjective comprise comme intentionnalité. Cependant, on pouvait toujours espérer
trouver une piste qui nous sortirait d’un possible enfermement solipsiste. Hélas, le caractère monadologique de la thèse
intersubjective développée dans les Méditations cartésiennes apparaît
rapidement comme un nouvel obstacle[11] pour celui qui essaie de penser notre être social.
Bien des sociologues, par exemple, font preuve d’hésitation devant la
réfutation husserlienne portant sur l’objection de l’enfermement
solipsiste. Le mince fil qui pouvait
peut-être relier encore le chercheur en sciences sociales et le phénoménologue
semble s’être finalement cassé.
* * *
La possibilité d’une sociologie
phénoménologique selon Jocelyn Benoist.
Dans
son texte Intersubjectivité et socialité : la phénoménologie et la
question du tiers[12], Jocelyn Benoist démontre un certain optimisme quant
à la possibilité de concilier phénoménologie et sociologie. Selon lui, en sociologie le rôle du
phénoménologue consiste à élucider la constitution de l’objet social. Si l’idée est claire, facile à énoncer, sa
réalisation pose certaines difficultés selon Benoist.
Tout
d’abord, il montre que les pratiques sociologiques contemporaines confondent
souvent approche phénoménologique avec un simple point de départ subjectif sur
la réalité sociale. Choisir le sujet
comme point de départ ne conduit pas inévitablement à une description de
caractère phénoménologique.
C’est
en prenant l’expérience sociale comme thème de réflexion que la phénoménologie
peut redonner sens au concept de société, selon Benoist. Cependant, sa thèse est à l’effet qu’on ne
doit pas emprunter le chemin phénoménologique traditionnel qui passe par
l’intersubjectivité transcendantale. Si
l’on veut rendre compte de la constitution de l’objet social, il faut emprunter
une autre voie selon lui. Prenant le
sujet représentant, nous serons inévitablement conduit sur la piste de
l’intersubjectivité, au risque de nous voir enfermé dans une thèse solipsiste. En outre, Benoist remarque que si on traite
l’objet social comme une représentation, on ne doit pas exclure du donné social
ce qui est indépendant des représentations.
L’auteur
rappelle que pour la phénoménologie transcendantale traditionnelle, la
socialité est considérée comme un cas particulier de l’intersubjectivité. Autrement dit, le sujet est appelé à jouer un
rôle spécifique dans la constitution de la socialité. Selon la cinquième des Méditations
cartésiennes, comme on l’a vu précédemment, l’ego doit tout d’abord
procéder à une opération d’appariement puis doit apprésenter la conscience de
son double, ce qui, par addition des doubles, devrait conduire à la
socialité.
Ici,
Benoist se demande : « Comment une relation intersubjective en
vient-elle jamais à prendre une signification sociale? » En plus court, cela conduit à se demander
« Autrui, est-ce la société? »
Bref, faut-il (ou non) réduire la socialité à une addition de nature
intersubjective?
Selon
Benoist, la socialité ne s’obtient pas par une telle opération. On n’atteint pas l’être social de l’humain
par une simple addition de rapports intersubjectifs. Selon lui, il faut intervenir dans le cadre
même du processus de constitution de l’autre sans quoi nous ne pourrons trouver
aucun objet social satisfaisant pour la phénoménologie.
Comment
est-il possible de sortir de l’enfermement solipsiste? Comment intervenir au cœur même du processus
constitutif afin d’y rencontrer l’objet social?
* * *
Étonnamment,
ces limites ne l’empêchent pas d’esquisser une tentative du côté de
l’intersubjectivité. Selon une position phénoménologique traditionnelle, le
social n’adviendrait « qu’en rapport avec des sujets ». Benoist fait
pourtant remarquer que le social, fondé sur des sujets, aurait une dimension
asubjective. Selon lui, la relation
sociale n’en est pas une qui se situe purement de sujet à sujet. Car alors, cette relation ne serait pas en
mesure de constituer son enjeu. Or, cet
enjeu semble être toujours déjà donné par la société.
La
société introduit des déterminations de sens qui ne sont pas totalement en mon
pouvoir, ni en celui d’autrui. De là,
Benoist évoque la possibilité de faire « tenir l’essence du social »
dans le tiers.
Pour
la phénoménologie, étant donné la nature de l’intentionnalité, tout est
objet. En se référant au tome 2 des Idées
directrices[13], Jocelyn Benoist évoque les objets investis d’esprit.
Les rapports de sujets à sujets passent par des objets. C’est dans de tels objets que le social se
manifeste. L’objet apparaît donc comme étant le lieu nécessaire de mon rapport
à autrui.
Plus
précisément, Benoist souligne que dans mon rapport à autrui, j’ai affaire a) à
du sens; b) à des objets. La dimension
sociale devient donc une « palette » d’objets dans laquelle le
rapport à autrui « s’insère ».
Selon le penseur français, la dimension objectale du monde social est
fondamentale.
Contrairement
à une certaine habitude des phénoménologues, Benoist situe le corps du côté de
l’objet plutôt que du côté du sujet. Si
un tel traitement va à l’encontre de l’orthodoxie phénoménologique, il
permettrait de dépasser les limites qui s’imposent d’elles-mêmes lorsqu’on
traite le corps en sujet.
Maintes
difficultés se posent néanmoins lorsqu’on traite autrui en objet, mais par delà
de telles difficultés, Benoist montre que lorsqu’on réfléchit au sens de ces
objets investis d’esprit, on passe tout de même par les divers stades de
constitution de l’intersubjectivité transcendantale. L’objet est « toujours restant objet »
dans l’évolution de la relation qui constitue l’objet comme objet. Ce dernier demeure donc en deçà du rapport
intersubjectif dans lequel il est pensé.
Aucune place n’a été trouvée pour le tiers.
* * *
Autre
piste de solution explorée par Benoist : la présence du tiers n’est pas à
élaborer dans le contexte de l’intersubjectivité. On ne le trouve pas dans le regard affairé à
voir l’autre. De plus dans le tome 2 des
Idées directrices, les objets investis d’esprit renvoient à la région de
« culture » (ou société).
Selon Benoist, Husserl n’arrive pas à justifier phénoménologiquement
cette région. D’où provient la couche « esprit »
dans le second volume des Idées directrices? Selon le français, Husserl a clairement
établi le passage de la couche matérielle à la couche animale, mais il semble
impossible de saisir la logique du saut vers la couche spirituelle. Bref, l’esprit serait bien plus préinstitué
que constitué par Husserl. Selon
Benoist, le saut qui nous permet de passer à la sphère spirituelle reste à
élucider dans sa totalité.
* * *
Selon
Benoist, le « dernier » Merleau-Ponty renverse la problématique
traditionnelle de l’intersubjectivité en la soumettant à la socialité, et non
l’inverse, comme on serait tenté de le faire suivant les Méditations
cartésiennes. Pour le Merleau-Ponty
tardif, on verrait un signe d’un tel renversement lorsqu’il prétend que
« le problème de l’autre est un cas particulier du problème des
autres ».
Ce
qui conduit Benoist à analyser le rôle que l’on joue dans nos rapports
sociaux. Selon lui, le rôle n’est jamais
quelque chose que l’on joue tout seul.
Il ne peut avoir de sens que dans le contexte d’un rapport à
autrui. S’inspirant ici de Vincent
Descombes[14], il
fait ressortir que le rôle nous met systématiquement en présence de trois
éléments : moi, l’autre et le système des rôles.
Sans
développer davantage le renversement opéré par Merleau-Ponty, Benoist indique
qu’au-delà de la personne, des rôles, il y a la structure normative. Selon
l’auteur, la tentative de penser notre être social par cette dernière lunette
correspondrait à une vision « structuraliste » de la phénoménologie.
Chemin qu’il n’emprunte ni ne condamne.
Finalement,
Benoist soutient la nécessité d’un retour à la phénoménologie des Recherches
logiques parce que non transcendantale, donc pas essentiellement fondée sur
le sujet. Du coup il prescrit à la
sociologie un retour nécessaire aux descriptions de réalités concrètes :
« être au plus près des existants réels comme constituant concret de la
société. »
En
guise de solution il préfère parler d’effets sociaux qui se produiraient dans
la relation entre des individus. Ce faisant, il souligne que « la donnée
de ces individus est précisément impuissante à rendre compte de cette relation
en tant que relation dans laquelle ils prennent un sens nouveau » dans
leur articulation comme « fragment de société ».
* * *
Comment
Jocelyn Benoist répond-il aux quatre problèmes liés à l’effort de transposer
l’attitude phénoménologique à l’univers des sciences humaines? Comme la plupart des lecteurs de Husserl, il
laisse de côté la problématique concernant la hiérarchie et les liaisons entre
les connaissances. Comme la plupart des
disciples du fondateur de la phénoménologie, il rejette le tournant
transcendantal effectué par Husserl à l’époque de la rédaction des Idées
directrices préférant se rabattre sur la phénoménologie réaliste des Recherches
logiques. Ce faisant, il ouvre tout
de même la porte à la possibilité de naturalisation de la phénoménologie, une
voie qui suscite présentement quelques espoirs chez maints penseurs tant en
Europe qu’aux Etats-Unis. Mais pour le
moment, rien n’indique qu’une telle naturalisation échapperait à la critique
élaboré par Husserl dans son opuscule La philosophie comme science
rigoureuse. Enfin, on ne peut accorder que peu de valeur à la tentative de
contourner le problème posé par l’enfermement solipsiste lié au processus de
constitution de l’intersubjectivité transcendantale. L’insertion d’un objet social au cœur de la
relation à autrui semble ne rien changer au fait que l’autre doive être apparié
puis apprésenté.
Jocelyn
Benoist a le mérite de s’attaquer à un des problèmes majeurs de la
phénoménologie husserlienne. Certaines
pistes de solution qu’il suggère semblent originales et il souligne clairement
les limites de ces ébauches. Mais, en
définitive, il n’ajoute guère aux efforts déployés par Merleau-Ponty, Schütz,
Strasser et les autres, visant à permettre de développer un discours
phénoménologique dans le cadre des sciences sociales. Les solutions qu’il
examine rapidement peuvent permettre de résoudre maintes difficultés liées à la
thématique de la constitution. À ce
titre elles sont dignes d’intérêt.
Cependant elles ne résolvent les problèmes liés à un transfert de la
phénoménologie vers les sciences sociales que dans la mesure où ces problèmes
sont « contournés ».
© Martin Godon
Département de philosophie
Cégep du Vieux-Montréal
Janvier 2004.
[1] Version écrite d’une communication prononcée au 71e Congrès de l’ACFAS, le 21 mai 2003.
[2] Sous la direction de Jocelyn Benoist et Bruno
Karsenti : Phénoménologie et sociologie. Presses Universitaires de
France, collection fondements de la politique. Paris, 2001.
[3] Étant donné le temps qui m’était accordé, je ne pouvais faire plus que de juxtaposer (sans élaborer, sans démonstration) mon analyse de la problématique dans l’œuvre husserlienne aux pistes de solutions proposées par Jocelyn Benoist pour tirer certaines conclusions.
[4] Edmund Husserl : Recherches logiques, tome
premier, Prolègomènes à la logique pure. Traduction de Hubert Élie, Arion
L. Kelkel et René Schérer. Presses Universitaires de France, Collection
Épiméthée. Paris, 1959.
[5] Maurice Merleau-Ponty : Les sciences de l'homme et
la phénoménologie. Centre de documentation universitaire. Paris, 1965.
[6] Husserl, Edmund : La philosophie comme science rigoureuse. Presses Universitaires de France, Collection Épiméthée, Paris, 4e édition : 2003. 96 pages.
[7] Voir : Maurice Merleau-Ponty : Les sciences de l'homme et la phénoménologie. Centre de documentation universitaire. Paris, 1965.
[8] Edmund Husserl : Les Idées directrices pour une
phénoménologie et une philosophie phénoménologique pures. Livre premier,
Introduction générale à la phénoménologie pure. Traduction de Paul Ricoeur,
Gallimard, Biliothèque de Philosopohie, Paris, 1950.
[9] Si, dans les Idées directrices, Husserl ne se réclame pas explicitement de l’idéalisme transcendantal, il va le faire plus tard dans d’autres textes.
[10] Edmund Husserl : Méditations cartésiennes et Les
Conférences de Paris. Traduction Marc de Launay. Presses Universitaires de
France, Collection Épiméthée. Paris, 1994.
[11] Les moments clés de la démonstration husserlienne qui vont de la conscience subjective à l’intersubjectivité transcendantale sont les suivants : vécue comme intentionnalité, ma conscience peut se saisir elle-même immédiatement, cette perception immédiate étant qualifiée par Husserl de certitude. Je perçois ensuite le corps de l’autre. Ce que je vois, ce que ma conscience reçoit, c’est l’image d’un corps animé ce qui provoque une opération « d’appariement ». Cette opération met en « paire » mon corps animé et celui de l’autre. Comme certaines caractéristiques du corps animé de l’autre sont identiques à des caractéristiques fondamentales liées à mes expériences de mon corps, selon Husserl, ma conscience saisit les ressemblances et, à partir de là, « projette » une conscience identique à la mienne dans l’autre corps, d’où l’expression « alter ego ». On nomme cette dernière opération de « projection » apprésentation. Voir : Edmund Husserl : Méditations cartésiennes et Les Conférences de Paris. Traduction Marc de Launay. Presses Universitaires de France, Collection Épiméthée. Paris, 1994. Cinquième méditation.
[12] In : Sous la direction de Jocelyn Benoist et
Bruno Karsenti : Phénoménologie et sociologie. Presses Universitaires de
France, collection fondements de la politique. Paris, 2001.
[13] Edmund Husserl : Les Idées directrices pour une
phénoménologie et une philosophie phénoménologique pures. Livre second :
Recherches phénoménologiques pour la constitution. Traduction, Éliane
Escoubas. Presses Universitaires de France, Collection Épiméthée. Paris, 1982.
[14] Voir : Vincent Descombes : Les institutions
du sens. Minuit, Paris,1996.