Trois
lectures[1]
Les
philosophes produisent parfois des ouvrages utilitaires, concrets, pratiques.
Notamment, ces derniers mois, un anglais d'Helvétie et deux français ont conçu
des livres de philosophie "grand public" inspirés par ce souci
typique de notre époque. Par des avenues totalement différentes, là est
l’intérêt de la chose, Alain De Botton, Roger-Pol Droit et Michel Onfray nous
exhortent à une véritable pratique de la philosophie. Je vous
propose un bref examen commenté de ces ouvrages qui m'ont paru fort inspirant
eu égard à la démarche pédagogique telle qu'elle peut se réaliser dans nos
classe de philosophie.
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Livre
des jours de pluie, Les consolations
de la philosophie[2], écrit tout d'abord
en anglais par Alain De Botton, se présente comme une médication pour les plus
grands malaises affectant l'esprit humain. Si le titre rappelle Boèce, la
couverture au vert livide des maladifs (une horreur absolue que l'œil le moins
exercé saura repérer à trente mètres de distance) évoque l'idée stoïcienne de
la philosophie comme médecine de l'âme. En six chapitres, six philosophes sont
tour à tour mis à contribution pour nous aider à surmonter certaines des
situations les plus terribles de l'existence humaine : l'impopularité, le
manque d'argent, les frustrations, les déficiences personnelles, les peines de
cœur et les difficultés de toutes sortes. Le propos est actuel
(faire ressortir l'utilité de la philosophie) mais le style traditionnel de l’ouvrage
n’étonnera guère le lecteur déjà initié aux grands thèmes de l’histoire de la
pensée occidentale.
Dès le
début de l'ouvrage, l'auteur prend exemple sur l'athénien Socrate pour
questionner les conventions sociales, l'exclusion, les bienfaits de l'esprit
critique et le courage qu'il y a à soutenir une opinion controversée lorsqu'on
a pris le temps d'en mesurer la valeur. Empreinte d’une sagesse
séculaire, la méditation de l'écrivain cherche à faire ressortir l'actualité de
Socrate. Il s'agit, finalement, d'une exhortation à la philosophie
relativement réussie malgré un air de déjà vu.
Afin
de conjuguer ensemble hédonisme et simplicité volontaire, l’auteur fait ensuite
appel à Épicure. Le but explicite du chapitre : démontrer le truisme selon
lequel ce n'est pas la richesse qui ouvre la porte du bonheur. La
contingence et la pauvreté n'empêchent nullement quiconque de jouir de la vie.
À ceux
qui croient qu'une sorte de génie malicieux s'acharne à produire sans cesse
maintes contrariétés, De Botton rappelle la sérénité de Sénèque devant
l'absurdité de sa destiné. Ce chapitre, peut-être le mieux réussi du bouquin,
séduit par sa mélodie inactuelle : détonnant vis-à-vis de la superficialité
énergique et agressante du système commercial de télécommunication occidental,
Sénèque représente le calme et la paix intérieure du Sage devant l'arbitraire
et la cruauté. Modèle de lucidité et de courage, Sénèque nous convie
ici à ce qu'il y a de plus fondamental en nous, notre liberté
intérieure.
Le
chapitre qui explique l'attitude de Michel de Montaigne devant ses propres
déficiences, les plus spirituelles comme les plus triviales, fait autant appel
à la bonne patience du lecteur qu'à son intelligence. Hélas, les
commentaires de l'auteur n'ajoutent pas autant qu'on l'eut souhaité aux
citations tirées de l'œuvre de Montaigne. Ce portrait nous invite
néanmoins à prendre pour modèle le renaissant à l’esprit curieux, très au fait
des avantages qu'il y a à s'instruire sans cesse.
De
tempérament buté, totalement désabusé quant aux délices de l'amour,
Schopenhauer nous apprend d'avantage à nous garder du désir d'aimer que sur la
bonne façon de guérir une peine d'amour, ce qu'annonce pourtant le titre du
chapitre. Ainsi, l'auteur propose d’imiter Schopenhauer qui soulageait
les peines provoquées par ses amours malheureux en exaltant son vouloir-vivre
et en sublimant sa douleur à travers la quête infinie du savoir.
Le
volume s'achève par l'évocation des promenades nietzschéennes sur les sommets
autour de Sils-Maria. On y entend l'écho des aspects les plus élémentaires de
la pensée de Nietzsche : toute difficulté doit être surmontée si l'on veut être
en mesure de se dépasser soi-même, toute difficulté devient elle-même
l'occasion du dépassement.
D'un ton
aisément accessible, évitant généralement cette attitude moralisatrice si
déplaisante, ce livre offre passablement de matière à réflexion pour quiconque
veut s'initier à la vie philosophique. De surcroît, cette entreprise de
vulgarisation philosophique offre quelques pistes intéressantes au professeur
qui souhaite renouveler sa présentation de l'un ou l'autre des penseurs déjà
évoqués. Cependant, le spécialiste se sentira égaré à travers les
images, toutes en noir et blanc, et les nombreuses anecdotes biographiques,
toutes destinées à montrer que la philosophie, c'est tout d'abord quelque chose
que l'on vit.
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Dans
son livre, 101 expériences de
philosophie quotidienne[3], Roger-Pol Droit propose 101 situations
dans lesquelles la conscience et certaines idées communément admises sont
soumises à rude épreuve. Tel Descartes jouant le doute et le morceau de cire,
tel Rousseau qui produit de toute pièce un homme de la nature afin de mieux
prendre la mesure du civilisé, tel Sartre qui nous présente un Roquentin totalement
immergé dans le surgissement de la contingence de l'existence, Roger-Pol Droit
propose 101 expériences de pensée qu'il souhaite décisives.
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Mieux
que par le biais d'un savoir intellectualisé, l'expérience philosophique
apparaît au détour d'un coin de rue, dans un parc, dans la chambre à
coucher. Bref partout où nos pas peuvent nous mener, avec un minimum
d'effort, il nous est possible de vivre le dépaysement, l'étonnement, le
questionnement. C’est à travers le familier que surgit l'inédit, le digne
d’intérêt, voire même l'irréel. À l'opposé du Socrate de Platon qui argumente,
mais ne convainc guère ses interlocuteurs, Roger-Pol Droit cherche à convaincre
sans argumenter. Tour de force magistral qu'il réalise avec brio. Sans, hélas,
jamais dévoiler ses sources d'inspirations. Un peu à la manière des
plus grands parmi les phénoménologues, il nous indique précisément comment nous
mettre immédiatement en présence de la chose même, en plein cœur de ce qui se
donne à vivre et à penser. À l'affût du déconcertant et du préjugé,
Roger-Pol Droit ne produit aucune théorie. Dans ce livre, on ne trouvera donc
aucun système, aucun dogme, pas de néologisme. Aucun texte de référence n’est
fourni. Sa grille d'analyse se résume souvent à quelques remarques sommaires.
Il n'explique que ce qu'il faut pour que chacun soit à même de produire des
événements féconds pour la réflexion philosophique. Ce qu'il propose
c'est une pratique de l’étonnement philosophique, celui qui se nourrit en
permanence de faits et gestes de la vie quotidienne.
De
toute évidence, un préjugé d'absolue liberté fonde la démarche présentée par
Droit. Bon nombre des expériences qu'il suggère visent à susciter une
connaissance de soi-même un brin déconcertante par rapport à celle qui est bricolée
par quelques bons consolateurs du peuple qui sévissent dans les journaux et à
la télé.
Ce
livre de poche contient juste assez de tout ce qu'il faut pour stimuler les
questionnements estudiantins à profusion. Et pour peu qu'il s'y mette, le
professeur de philosophie trouve là une source d'inspiration inépuisable. Le
plus ardu étant parfois de trouver des textes appropriés au sein du corpus
philosophique afin d’encadrer adéquatement les expériences en question.
Cela
ne m'étonnerait pas si, après la mise en œuvre de quelques-unes de ces
expériences, il vous arrive d'arracher spontanément les premières pages du
livre (ou de tout autre bouquin) pour les offrir à un pur étranger (sur le
trottoir ou dans un café) afin de goûter l'inédit de cette situation et d'en
nourrir vos méditations.
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To
manuel or not to manuel n'est peut-être plus la question depuis que Michel
Onfray a produit un Antimanuel de
philosophie[4]. Pour beaucoup, le manuel représente
le mal absolu, la renonciation à la liberté, la soumission au régime en place,
l'empêchement de penser et d'enseigner en rond… Mais que dire d'un tel outil
lorsqu'il est conçu par un hédoniste libertaire?
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Dans
ce livre habilement conçu, Michel Onfray fait œuvre de fin
stratège. Il se sert de la réalité propre aux étudiants pour
stimuler l’ouverture au questionnement philosophique. Qu'il
s'agisse des règlements de l'école, de la morale sexuelle ou des mensonges de
ceux qui nous gouvernent, Michel Onfray trouve partout un prétexte afin
d'amener ses étudiants à prendre conscience des enjeux philosophiques liés à
notre situation dans le monde. Livre explosif qui se penche autant sur les
questions séculaires de notre vénérable discipline que sur les plus récentes
possibilités de la technologie, cet Antimanuel propose une lecture parfois
marginale de l'histoire de la pensée.
Divisé
en neufs chapitres joliment illustrés le bouquin est d’une facture
plaisante. Chacun des chapitres commence
par une mise en situation généralement provocante. Suit une série
d'extraits du corpus philosophique. À la fin du parcours, il revient à
l'étudiant de produire une réflexion personnelle à partir du matériel
fourni. Les thèmes abordés sont la nature, l'art, la technique, la
liberté, le droit, le sens de l'histoire, la conscience, la raison et la
vérité.
Qu'il s'interroge
sur la pertinence de défenestrer les mauvais professeurs, qu'il compare le Pape
au babouin, ou le lycée à une prison, Onfray invite son lecteur à une réflexion
paradoxalement responsable et joyeuse. Avec son style unique, Onfray
réussit le tour de force d’aborder les
différents thèmes du programme de philosophie des lycées français de manière
iconoclaste tout en provoquant la réflexion de son lecteur. Le professeur québécois saura s’enrichir par
cette bonne fréquentation. À consulter!
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Philosophie
© Martin Godon
Département de philosophie
Cégep du Vieux-Montréal
Août 2004.
[1] Ce texte a tout d’abord été publié dans La Chouette du Vieux, Volume 4, numéro 3, juin 2004, pages 31 à 33.
[2] De Botton, Alain : Les consolations de la philosophie. Mercure de France, collection Pocket. Paris, 2001. 301 pages. ISBN 2-266-11197-3 (Traduction de The consolations of philosophy. 2000).
[3] Droit, Roger-Pol, 101 expériences de philosophie quotidienne. Odile Jacob, collection Poches. Paris, 2003, 223 pages. ISBN 2-7318-1218-8.
[4] Onfray, Michel : Antimanuel de philosophie. Éditions Bréal, Rosny, 2001. 336 pages. ISBN 2 84291 741 3.