Le cas de Magnola

présenté par Amélie Boivin, Geneviève Calletta et Martin Latour

(exercice pédagogique, sans but lucratif, décembre 1999)

Archives de Radio-Canada 1999 Ville de Asbestos

 

Une industrie est en tain de naître grâce aux restes de l'exploitation de l'amiante, une activité en déclin dans la ville d'Asbestos. Depuis que même la France avait interdit l'amiante à cause des dangers imminents qu'elle entraîne pour ceux qui l'inhalent, la région avait peu à peu sombré dans le chômage. À Danville, dans la région de l'amiante, 1200 travailleurs s'activent donc à ériger une immense installation, qui permettra de faire l'extraction du magnésium caché dans les restes des anciennes mines d'amiante et qui s'accumule là depuis près d'un siècle. Le projet découle d'extrapolations issues des expériences d'opération d'une usine pilote située à Bécancour. Le projet Magnola représente un investissement de 733 millions $ pour la firme Noranda qui en sera propriétaire à 80 %. Pour sa part, c'est La Société générale de financement du Québec (du Gouvernement du Québec) qui contribuera pour les 20 % supplémentaires. Une fois complétée, l'usine Magnola sera le plus grand producteur mondial de magnésium alors qu'avec l'usine Norsk-Hydro de Bécancourt, la province devient la deuxième plus grande productrice de magnésium après la Chine. Malgré une grande demande pour magnésium, le projet demeure risqué puisqu'il est le premier à extraire le métal de restes d'activité minière en utilisant sa propre technologie. Toutefois, les propriétaires de Magnola croient en l'extrême efficacité du projet puisque l'usine exploitera une source de magnésium gratuite et inépuisable. De plus, le marché mondial du magnésium connaît une croissance d'environ 6% par année et sera en demande surtout pour le marché de l'automobile puisque les nouveaux règlements pour la protection de l'environnement obligent l'industrie à produire des véhicules plus légers et donc moins énergivores. L'usine Magnola devait ainsi employer 315 personnes permanente et notons que ces emplois sont les bienvenus pour la population de cette région dévastée par les fermetures des mines d'amiante.

Toutefois, le projet Magnola a et dès le départ des bâtons dans les roues. Le 4 mars 1998, le Bureau d'audiences publiques sur l'environnement (BAPE) concluait que le projet ne répondait pas aux normes en matière d'environnement, produisant des dioxines et des furannes dans des proportions 50 fois plus élevées que les normes environnementales. Selon l'organisme privé, les émissions de l'usine représenteraient 10 % de toutes les émissions de gaz à effet de serre du secteur industriel au Québec. Ces substances hautement toxiques qui seront générées par ce projet ont pour effet d'attaquer, entre autres, le système reproducteur mâle en causant l'infertilité, des cancers, des problèmes d'asthme, d'allergie et de naissances anormales. Ces organochlorés sont donc de dangereux polluants persistants, bio-accumulables, résistant à la dégradation et s'additionnant le long de la chaîne alimentaire. Il n'est donc plus uniquement question de l'intoxication du territoire entourant la futur usine mais c'est toute la population du Québec, du Canada et des États-Unis qui se nourrit des produits venant de cette régions agricole : le lait, les légumes et les viandes de toutes sortes mis sur le marché pourraient en être retirés comme en France et en Angleterre (qui ont connu la maladie de la vache folle). Des agriculteurs perdront-ils leur gagne-pain au profit d'une usine qui n'emploiera finalement qu'une centaine d'employés? Évidemment, le ministre de l'Environnement Paul Bégin se fait rassurant puisque c'est le gouvernement du Québec et son ministère lui-même qui a donné le feu vert à l'usine, malgré le fait qu'il se devait de demeurer neutre afin d'avoir un jugement éclairé sur les risques encourus par l'implantation d'une telle usine sur notre territoire. Évidemment, Magnola se défend énergiquement à l'effet que les écologistes exagèrent les données sur la quantité de matières toxiques créées et rejetées par la future usine de magnésium, eux, qui tiennent leurs chiffres directement du ministère de l'environnement, alors que le BAPE engage des spécialistes privés; ce qui donne des données bien différentes. Mais comment faire comprendre les enjeux à une population que l'on laisse dans l'ignorance face à la réelle problématique de ce projet? En avril dernier, même Radio-Canada avait omis de mentionner que 20 % de cette usine appartenait au gouvernement provincial. On a le sentiment d'assister à un tour de passe-passe dans une volée de chiffres qui se contredisent et qui sont destinés à une population qui risque fort de ne pas s'y retrouver.

Archive de Radio-Canada 1999 Usine Magnola

Le capital avant tout

La population de la région d'Asbestos est ainsi tour à tour ballotée par les interventions des porte-paroles de la compagnie Magnola, du gouvernement du Québec et du journal Les Actualités, le seul de la région. Semaine après semaine depuis le début du projet, le journal Les Actualités diffuse à sa population de petits articles inoffensifs vantant les mérites du projet, ne manquant surtout pas de dévoiler les bons gestes de M. André Bédard, vice-président et directeur général des opérations de Magnola : don de 10 000$ à la Fondation du Centre communautaire de santé, la création de centaine d'emplois, 66 millions de retombées économiques…etc. Toutefois, jamais il ne sera question du procédé d'électrolyse au chlore qui génère quatre des douze polluants les plus toxiques que nous connaissions. Tout cela, malgré le fait que le Canada s'est internationalement engagé, conjointement avec une centaine de nations, à éliminer les dioxines, furannes, hexachlorobenzène et les BPC. La population de l'Estrie ignore tout parce que Magnola et le Gouvernement se chargent de ce qu'on devrait savoir. Les journalistes responsables de ces articles semblent ignorer les normes du code déontologique journalistique en faisant fi d'informations complémentaires au dossier, soit celles faisant état des risques encourus dans ce projet. La voix du deuxième camp n'a jamais été entendue sauf sous forme de railleries. La Coalition pour un Magnola Propre, voulant simplement informer et sensibiliser la population sur les dangers inhérent à ce genre de manipulation, a été étouffée tout au long du processus. Même une pétition contre le projet que l'on retrouvait sur le site de Synapse, un site entièrement vouée à Magnola, qui devait être expédié au Ministre Paul Bégin a été rapidement mis hors d'état de nuire. Il y a eu quelques articles du Devoir et de La Presse qui mériteraient une suite, puisque le sujet est encore chaud. Pendant ce temps, l'usine continue de répondre à sa population : Ne vous en pas, on s'en occupe. Posez pas trop de questions, on a nos experts. Or, l'ignorance d'une chose n'en est pas la preuve de son inexistence; elle permet toutefois la publication de chiffres incomplets mais rassurants pour tout le monde.

Et le gouvernement...

Toutefois, il n'est pas seulement question d'une bataille de chiffres, le vrai débat est aussi d'ordre politique. Le gouvernement québécois a investi 250 millions de dollars dans la société de Magnola à titre d'actionnaire via des sociétés paragouvernementales. Il a ainsi donné lui-même l'accréditation nécessaire au démarrage via son propre ministère de l'environnement, et c'est ce même ministère de l'Environnement et de la Faune qui a confié à l'entreprise Magnola, la surveillance environnementale de ses propres opérations ! Qui donc pourra être objectif dans cette histoire ? Notre gouvernement provincial, agit à titre d'actionnaire, de fournisseur principal (Hydro-Québec, entreprise d'état, lui fournira toute l'électricité nécessaire pour l'électrolyse du magnésium), en plus de juge environnemental. Ces deux premiers rôles sont hautement rentables tandis que le dernier ne le semble pas à court terme. On se demande alors pourquoi permettre la création d'une telle usine qui rejette des polluants internationalement reconnus comme les plus dangereux. Mais surtout, pourquoi accepter tout cela au Québec? Depuis quelques années déjà, plusieurs pays européens sont conscients des dangers de ce genre de polluants, depuis que de nombreuses fermes laitières, agricoles et bovines s'en sont retrouvés intoxiqués. Eh bien, c'est pour des considérations économiques et pour aider Asbestos à se développer.

 Analysons avec Wolton

Avec l'histoire Magnola, on a ici affaire à une guerre d'intérêts dans laquelle semble être sacrifié le droit de la population à une information juste et exhaustive. Ce qui semble avoir pris beaucoup de forces avec les années 90, c'est la montée en flèche de l'influence politique des intérêts financiers de l'entreprise privée. Toutefois, le gouvernement a aussi découvert, selon la idéologique courante, que ses nombreux ministères lui coûtent cher et ne rapportent pas, comme l'éducation et la santé. Il préfère dorénavant investir dans le privé, où les bénéfices sont plus directs et instantanés. C'est alors que les intérêts financiers l'emportent sur l'information qui doit être dévoilée au public. Avec l'esprit conciliant de l'idéal démocratique, nous en sommes à cette " cohabitation bureaucratisée d'intérêts contradictoires " dont nous parlait Dominic Wolton dans son essai sur l'espace public (dans Penser la communication). Cet idéal ancien, qui donne le droit de parole à tous, est à l'origine de cette publicisation et de ces discussions contradictoires produisant, dans le cas présent, l'opacification de l'information. La population n'a parfois pas la capacité (par manque de connaissances et de moyens) de démêler une masse diffuse d'informations. D'un autre côté, il y a le caractère biaisé de cette même information de la part des parties en cause, avec pour conséquence de servir des intérêts politiques ou économiques, par exemple.

Le but de l'existence de " l'espace public démocratique " étant celui d'être un lieu virtuel d'expression et de libération des citoyens égaux, il devient évident, dans le cas de l'usine Magnola, que le gouvernement, conjointement avec la presse locale et celle des grands centres, donne toutes les apparences d'être tombé dans un protectionnisme frisant la monarchie, dans lequel le " roi " exerce son autorité suprême au dépens des droits de son peuple. Il y a en effet, " confusion entre l'espace public, lieu d'expression et lieu de médiation, et le lieu de hiérarchisation normative ". L'espace public qui a la vocation de recevoir tous les discours émis publiquement et à en assurer la médiation, n'a pas la vocation de se transformer en juge de l'hiérarchisation des bons et des mauvais discours. L'individu se retrouve seul face au monde et dans le cadre de réseaux dans lesquels plus personne ne pose la question des rigidités qu'il véhicule, même pas le journalisme. Wolton mentionne bien qu'il n'y a pas de liberté et d'égalité sans espace publique. Toutefois, comme nous avons pu le constater, ces deux valeurs sont plus souvent qu'à leur tour conflictuelles. Depuis un siècle, la droite défend la liberté mais la gauche soutient qu'elle découle d'une égalité incomplète. Il est donc question de cette incessante bataille entre la démocratie (la liberté devrait entraîner l'égalité) et le socialisme (l'égalité devrait entraîner la liberté). Voilà peut-être pourquoi l'idée même de l'espace public est devenue une conquête médiatique contre les pouvoirs des communautés restreintes. En réalité, l'espace public est un lieu fictif dans lequel les individus n'ont souvent que l'illusion d'une liberté puisque leurs sources d'informations ne représentent que l'intérêt du plus fort et, détrompez-vous, l'espace public représente, comme dans le gouvernement, de moins en moins les intérêts du peuple.