Le doute

par Raymond-Robert Tremblay, du cégep du Vieux Montréal

 

Il existe deux formes de doute: le doute ordinaire et le doute philosophique.

Le doute ordinaire

Commençons par ce que nous connaissons tous très bien pour l'avoir pratiqué: le doute ordinaire est l'expression d'un sentiment d'incertitude quant aux événements ou aux personnes. Nous dirons "j'en doute" lorsque nous ne sommes pas certains de réussir un examen ou lorsque nous pensons que quelqu'un pourrait nous mentir. Nous dirons "je doute de lui" pour signifier que nous n'avons pas confiance en quelqu'un. Enfin, nous dirons "je m'en doute" pour signifier que nous soupçonnons qu'une idée est vraie. Le doute ordinaire est fréquent parce qu'il survient spontanément, sans qu'on l'ait spécialement voulu.

Le doute philosophique

Le doute philosophique est très différent. En effet, le doute philosophique procède d'une volonté de remettre quelque chose en question. Nous distinguerons principalement trois sens au doute philosophique: le doute sceptique extrême (ou doute pyrrhonnien), le doute sceptique modéré (ou doute humien) et le doute méthodique (ou doute cartésien).

Le doute sceptique extrême

Pyrrhon (~365-~275) est un philosophe grec qui préconise la suspension complète du jugement sur toutes les questions (on dit aussi "l'épochè"). En effet, ce dernier montre que pour chaque question qui se présente, deux opinions contraires sont toujours possibles. Or, selon lui, il est impossible de choisir l'une des deux voies, car pour chacune d'elle il existe de bonnes raisons d'y croire et d'en douter. Afin d'atteindre à une certaine forme de libération spirituelle, il faut donc éviter de prendre position. On raconte qu'étant tombé dans un trou d'où il ne pouvait sortir seul, Pyrrhon félicita le disciple qui refusa de l'en sortir et blâma ceux qui l'aidèrent, car le premier ayant considéré la situation de Pyrrhon ne trouva aucune raison convaincante de l'aider et passa son chemin!

Le doute sceptique modéré

Préconisé par David Hume (1711-1776), le doute sceptique dit "modéré" est développé à partir d'une critique du doute extrême. En effet, le doute extrême est absurde; il est contredis par les activités de la vie quotidienne. Ainsi, le doute ne doit pas s'appliquer dans les affaires courantes de la vie de tous les jours. Par contre, il a sa place pour remettre en question nos croyances gratuites. Il nous montre que la religion et la métaphysique n'ont aucune base réelle. Les dieux sont des êtres imaginaires. Le relation de cause à effet, n'est souvent qu'une régularité observée et non une causalité réelle. En fait, pour Hume seules les mathématiques et les science empiriques sont valables. Tout le reste n'est "que sophismes et illusions".

Le doute méthodique

C'est Descartes (1596-1650) qui préconise le doute méthodique. Le but du doute méthodique est de parvenir à une première certitude. Puisque tout ce que j'ai appris est incertain, il est préférable d'en douter pour éviter l'erreur due aux préjugés ou à la précipitation du jugement. Par conséquent, si appliquant correctement ma raison et doutant de tout je découvre néanmoins une vérité, celle-ci sera dite indubitable (il sera impossible d'en douter). On parvient ainsi au célèbre "je pense, donc je suis". Le doute est donc un simple moyen pour éviter les erreurs de jugement: un conseil de prudence dans l'usage de la raison. On voit que Descartes ne préconise pas une philosophie sceptique: son doute est radical, mais temporaire.

Le doute philosophique aujourd'hui

Le doute est une méthode essentielle de la philosophie et l'un de ses atouts majeurs. Il y a tant de croyances contradictoires et tant de valeurs conflictuelles dans le monde contemporain, que chacun d'entre-nous doit faire preuve de prudence et de circonspection. Le doute est un outil qui nous prémunit contre les croyances naïves et les jugements hâtifs. Il a donc sa place dans les sciences comme dans la vie morale et sociale des gens ordinaires; il n'est pas le privilège exclusif des philosophes. Mais les philosophes sont en quelque sorte des spécialistes du doute: ils se servent du doute pour remettre en cause les lieux communs, les préjugés et les conceptions traditionnelles de la réalité.

© CVM 1997