Le problème du langage privé chez Wittgenstein

Par Jean Laberge, du cégep du Vieux Montréal

 

Une bonne part de la seconde philosophie de Wittgenstein consiste à démonter ce que Jacques Bouveresse, le grand commentateur français de Wittgenstein, a appelé le “ mythe de l’intériorité ” qui veut que la signification des mots soit à chaque fois insufflée par les locuteurs à l’aide d’actes de pensée, de vouloir-dire, ou d’intentions de signification internes et personnelles, incommunicables.

Dans sa seconde manière en philosophie, Wittgenstein a systématiquement mis en doute la possibilité même d’un “ langage privé ” sur lequel le subjectivisme se fonde. Par “ langage privé ”, il ne faut pas entendre simplement un code secret à l’aide duquel, par exemple, quelqu’un pourrait rédiger son journal personnel, car il est toujours possible de découvrir la clé du code secret permettant de lire les pensées et états secrets de son auteur. Par langage privé, il faut plutôt comprendre un langage qui est à jamais personnel et privé, un langage que personne n’est, et ne sera, en mesure de comprendre. Le subjectivisme admet justement l’existence d’un tel langage car il croit aux trois propositions suivantes :

(1) La signification des mots décrivant des expériences sensibles internes, comme vert, douleur, joie, moi, etc., est déterminée par ces mêmes expériences.

(2) Ces expériences sont incommunicables.

(3) La seule personne qui peut expérimenter ces expériences c’est celle qui les a.

Un tel langage est-il concevable ? Est-ce là une idée cohérente? Dans les Recherches philosophiques, le grand ouvrage de Wittgenstein qui sera publié après sa mort, en particulier, aux paragraphes 243 à 301, Wittgenstein examine cette question complexe sous ses multiples facettes. Sa réponse est nuancée. Mais il semble clair qu’un tel langage est impossible parce qu’incohérent. Un des arguments qu’invoque Wittgenstein est que dans tout langage digne de ce nom, il est possible de reconnaître les cas où quelqu’un utilise correctement ou incorrectement les mots ou les phrases de ce langage. Or dans un langage privé, ceci est impossible.

Wittgenstein s’objecte à la croyance (1) du subjectivisme. Il fait valoir que ce qui donne la signification à nos mots ce ne sont pas des expériences internes ou des pensées préalables, mais l’usage que les locuteurs de la langue font de ces mots et qu’ils ont appris. “ La signification, c’est l’usage. ”, voilà le slogan avec lequel certains aiment bien résumer de la seconde philosophie de Wittgenstein (voir Recherches philosophiques, # 43). L’usage d’un mot ou d’une expression est régit par des règles spécifiant ce qui compte comme usage correct du mot ou de l’expression. Mais là où il existe un usage correct, il va de soi qu’il doit être également possible de l’utiliser incorrectement. Or c’est précisément ce qui fait défaut dans le cas d’un langage privé. Wittgenstein écrit :

« Imaginons le cas suivant: je veux tenir un journal sur le retour chronique d'une certaine sensation. Dans ce but, je l'associe au signe "S " et je l'inscris dans un agenda aux jours où il m'arrive de l'éprouver. -- Je ferai remarquer d'abord qu'une définition du signe ne se peut formuler. -- Mais je puis tout au moins me la donner à moi-même comme une sorte de définition par ostension! -- Comment? Puis-je désigner la sensation? Pas dans le sens ordinaire. Mais je prononce ou j'écris le signe, et ce faisant je concentre mon attention sur la sensation et, pour ainsi dire, la désigne en-dedans. -- Mais à quoi bon toute cette cérémonie? Car cela ne me semble rien de plus! Une définition sert en effet à établir la signification d'un signe. -- Or, c'est ce qui se fait précisément par la concentration de mon attention; car de cette manière j'imprime en moi-même la connexion entre le signe et la sensation. -- Mais “je l'imprime en moi-même” signifie seulement : ce processus a pour effet de me rappeler, à l'avenir, la connexion correcte. Mais dans le cas présent je n'ai pas de critère de ce qui est correcte. On aimerait dire ici: tout ce qui va me sembler correcte sera correcte. Et cela signifie seulement que nous ne pouvons parler au sujet de ce qui est “correcte”. ”»(Recherches philosophiques, # 258.)

Dans notre langage de tous les jours, nous pouvons distinguer les choses qui nous semblent tel et tel mais qui ne le sont pas en réalité. Je sais par exemple que qu’un bâton droit semble brisé lorsqu’on le plonge dans l’eau; un objet de couleur vert peut paraître jaune à la lumière vive. Dans le cas du langage privé du subjectivisme, la possibilité de se tromper est exclue : il est impossible de dire par exemple “ ceci me semble vert, mais ne l’est pas en réalité ”.

Supposons maintenant qu’on précise le contexte de l’énoncé : “ Le tableau est vert. ” Supposons que c’est la réponse que me donne ma petite fille de quatre ans à la question : “ Quelle est la couleur du tableau de la classe, Mélanie ? ”. Supposons qu’elle me dise encore : “ Papa ! Le tableau est de la même couleur que le gazon, qu’une bouteille de 7-up, et de la même couleur que la robe que maman m’a achetée dernièrement ! ” Mélanie montre ainsi qu’elle a appris à utiliser correctement le mot “ vert ”, et il n’est pas nécessaire de penser qu’il s’est produit dans son esprit un processus par où elle a comparé dans sa tête le mot “ vert ” a la “ sensation ” de couleur de verte, et qu’elle s’est dite dans son for intérieur: “ le tableau est de la même couleur ”. Peut-être bien qu’elle a effectué tout ce processus. Mais le fait-elle à chaque fois par exemple qu’elle traverse à l’intersection ? Mélanie a appris à identifier correctement les couleurs en “ jouant ” avec les mots de couleur, par exemple, lorsque moi ou sa mère lui demandions de dire la couleur des choses que nous lui désignions.

Wittgenstein dirait que pour apprendre les noms de diverses couleurs, Mélanie a appris en autres le “ jeu de langage ” de la réponse en retour d’une question, et également, sans doute, au préalable, celui consistant à nommer les noms des objets, et, en vérité, une foule d’autres de ces “ jeux de langage ” qui sont des langages primitifs sur lesquels notre langue française est bâtie. L’idée de “ jeu de langage ” est, avec celle d’usage, une idée-clé de la seconde philosophie de Wittgenstein. Il voulait indiquer par-là que parler une langue, c’est moins communiquer des pensées, des intentions de signification, par la magie de l’esprit, que faire des choses, que parler, et donc signifier, c’est essentiellement (bien que pas seulement cela) une activité.

Si nous faisons varier le contexte -- ou le “ jeu de langage ”, dirait Wittgenstein --nous faisons varier la signification des mots ou des expressions utilisés. Supposons par exemple que je sois installé devant un ordinateur et que, par une commande, j’informe des personnes dans une autre pièce de la couleur des tableaux numériques qui m’apparaissent à l’écran. Ici, la signification de la phrase : “Le tableau est vert. ”, n’est pas un “ coup ” dans le jeu de langage consistant à donner le nom de la couleur des objets. La phrase est utilisée dans le jeu de langage consistant, disons, à rapporter des événements ou à donner des ordres, et sa signification est différente. Ou encore, la même phrase pourrait apparaître dans une charade ou dans le jeu “ fais-moi un dessin ”. Elle constitue alors un “ coup ” dans un autre jeu de langage consistant cette fois-ci à deviner des mots ou des énigmes. Encore une fois, la signification de la phrase est distincte de l’usage qu’en fait Mélanie lorsqu’elle répond à ma requête.

Écoutons Wittgenstein :

«  Mais combien de sortes de phrases existe-t-il ? L’affirmation, l‘interrogation, le commandement peut-être ? -- Il en est d’innombrables sortes; il est d’innombrables et diverses sortes d’utilisation de tout ce que nous nommons “ signes ”, “ mots ”, “ phrases ”. Et cette multiplicité, n’est rien de stable, ni de donné une fois pour toutes; mais de nouveaux types de langage, de nouveaux jeux de langage naissent, pourrions-nous dire, tandis que d’autres vieillissent et tombent en oubli...

Le terme “ jeu de langage ” doit faire ressortir ici que parler une langue fait partie d’une d’activité ou d’une forme de vie.

Représentez-vous la multiplicité des jeux de langage au moyen des exemples suivants :

(...)

-- Il est intéressant de comparer la multiplicité des outils dans le langage et la façon dont ils sont utilisés, la multiplicité des espèces de mots et de phrases avec ce que les logiciens ont dit au sujet de la structure du langage (y compris l’auteur du Tractatus logico-philosophicus).

Qui n’a pas présente à l’esprit la multiplicité des jeux de langage inclinera peut-être à poser des questions telles que celles-ci : “ Qu’est-ce qu’une question ? ” -- Est-ce la constatation que je ne sais ni ceci ni cela, ou la constatation que je désire que l’autre me dise... ? Ou bien est-ce la description de l’état mental d’incertitude ? -- Et le cri : “ Au secours ! ” est-il une pareille description ? (...) »

(Recherches philosophiques, #23 et 24)

Dans ce passage, Wittgenstein fait son autocritique. À l’époque du Tractatus, il croyait que la langue possède une structure essentielle. Maintenant, il pense que c’est une idée erronée dont l’obsession pour la généralité chez les philosophes en est la cause. Les philosophes sont en ce sens “ malades ”, et la méthode thérapeutique appropriée consiste à leur rappeler des faits de la langue de tous les jours que chacun admet sans peine. Quelqu’un dira par exemple : “ Mais quand je dis “ j’ai mal aux dents ”, je décris bien quelque chose qui se passe en moi. ” Peut-être bien, mais pas toujours. Généralement, “ j’ai mal ” n’est pas équivalent à une description du genre “ Ma molaire gauche est actuellement mal irriguée  ” ou “ Présentement, il y a une sensation d’irritation intense dans ma gencive. ”. Ces phrases n’appartiennent pas au jeu de langage de la description à la troisième personne, mais à celui de l’expression naturelle de la douleur, comparable à “ Au secours ! ” qui ne décrit pas ma situation présente, à savoir que je suis présentement en mauvaise posture; c’est une prière ou un appel à l’aide. Confondre un jeu de langage avec un autre entraîne des malentendus. Le philosophe qui dit “ Mes sensations sont personnelles et privées ”, confond le jeu de langage de la description à la troisième personne, avec un fait de langage que personne n’a pas la moindre intention de contester. Ce n’est pas une nouvelle découverte phénoménale, mais une règle bien banale concernant la façon dont nous utilisons le mot “ sensation ” dans la langue.

© CVM, 1997