Raoul, un être tridimensionnelpar Joseph Chbat, du collège André-Grasset
12. Accompagnant Raoul dans sa découverte progressive de la réalité, on peut voir l'effort que ça lui prend dans un premier temps pour faire l'absorption de sa langue maternelle, pour reconnaître par exemple ensuite les lettres de l'alphabet ou les chiffres avec les opérations de base qu'on lui demande d'y effectuer, mais quelque temps après, Raoul parle sa langue avec une précision étonnante, et ce, nonobstant le degré de difficulté de son milieu linguistique. Ensuite il lit les livres avec une facilité évidente, et il fait des opérations mathématiques complexes, presque sans hésitation. Raoul fréquente également tous les objets de sa culture. Dans la dernière décennie du vingtième siècle, Raoul est souvent mis en contact avec des objets complexes comme les ordinateurs qui lui offrent divers domaines d'application. Mais on dirait que la complexité ne l'effraie pas, et le voici qui promène son "Mario" par exemple ou son "super-Mario" avec une aisance qui fait l'envie de ceux qui l'ont devancé en âge et en expérience. A peine lui-montre-t-on le fonctionnement d'un ordinateur qu'il est déjà capable de se retrouver et de faire des choses complexes avec cet objet puissant.
13. Au fond, l'expérience de Raoul arrive toujours selon le pattern suivant: prise de contact avec le réel, impression sensible, concentration pour décodage et compréhension du schéma de fonctionnement, enregistrement de l'expérience, habitude, automatisation... Les darwiniens voient là un effet direct d'une loi universelle qui s'applique, à différents niveaux, à tous les vivants, à toute la nature: il s'agit de l'adaptation. Et justement, en matière d'adaptation, Raoul sera vraiment surprenant.
14. Mais le problème de Raoul, même en comparaison avec les autres êtres de la nature, c'est qu'au départ, lui, il commence à zéro. On dirait que la nature a presque vidé son instinct de tout contenu. A part le fonctionnement de base de ses organes biologiques, Raoul ne sait rien faire: il a tout à apprendre. Et rien ne se fera pour lui sans lui, et sans effort. En comparaison aux autres animaux, son savoir-faire du départ est le plus réduit. La petite chèvre, par exemple, fraîchement née, sait se diriger très vite vers la mamelle de sa mère pour chercher la nourriture, tandis que Raoul ne sait que téter. Cette chèvre maîtrisera la course avant même que Raoul ait appris à s'asseoir. Elle arrivera à déployer tout le savoir-faire contenu dans son instinct, avant même que Raoul ait appris les rudiments du fonctionnement de son corps, et si Raoul ne participe pas à l'apprentissage auquel son milieu le pousse, il risquera bien de rester handicapé et totalement désemparé devant les sollicitations de son entourage.
15 Mais, s'il est naturel à l'animal de suivre son instinct, il est aussi naturel à Raoul d'apprendre ce que le milieu lui propose. Ce qui peut déjà nous faire penser que la nature de Raoul consiste à apprendre, à acquérir, à assimiler, à intégrer, alors qu'à côté de lui, les animaux n'ont qu'à exécuter, leur temps d'apprentissage étant égal pour tout le monde et se réduisant à une sorte de maturation, du reste bien rapide, de leur système nerveux. Du côté de Raoul, les choses sont différentes. On dirait que ce n'est pas la nature qui apprend, mais la culture. Ce sont les autres humains. Et si l'animalité de la vache ne dépend pas de la race bovine mais d'un programme que la nature a inscrit dans l'instinct de chaque bovin, il n'en est pas ainsi de l'humanité de Raoul. Cette dernière passe inexorablement par les autres, par l'humain. Et c'est cela que nous appelons la culture, par opposition à la nature.
16. La culture dépend de ceux qui la font, en l'occurrence des humains, tandis que la nature est universelle; elle ne requiert pas d'intermédiaires. Mais si Raoul a tout à apprendre, il a également tout pour apprendre. Et c'est comme ça que Raoul se transforme a vue d'oeil et qu'il ne cessera de se transformer jusqu'à sa mort. Raoul peut et doit apprendre jusqu'à la fin de sa vie. Il a à apprendre à vivre, à aimer, à être en relation; il a à connaître l'humain qui est en lui et à déployer ses facultés. Il a aussi à connaître le monde extérieur, la nature, le réel.
17. Mais de quoi dispose Raoul pour connaître le monde? Il dispose d'une réalité intérieure tridimensionnelle: la première se trouve au niveau de son corps; elle lui offre une connaissance sensible, comme on le mentionnait tantôt. La deuxième se trouve au niveau de son coeur; elle lui fournit un contact sentimental avec la réalité. C'est là que Raoul aura sa marque distinctive, ses caractéristiques les plus subjectives. Cette dimension du coeur ouvre Raoul au monde du sentiment, de l'intuition, de la sensibilité artistique ou mystique, de la pensée magique et des diverses formes de croyances qui originent dans le coeur. Bref, ce sera là une dimension importante de Raoul qu'il devra à la fois utiliser et maîtriser. En la développant, Raoul aura "un coeur dans sa poitrine" et il pourra garder contact avec le monde du sentiment, mais en l'exagérant, il risquera de perdre le contrôle rationnel de la réalité. Quant à la troisième composante de la réalité intérieure de Raoul, c'est celle de sa tête. Et la tête de Raoul est spéciale: elle est habitée par un réseau de communications régies par des lois rationnelles. De fait, ce qui caractérise la tête de Raoul, c'est la raison, et la raison "a des raisons que le coeur ne connaît pas". Ce qui règne dans la raison, c'est la connaissance raisonnable, la connaissance des choses par leurs causes. Raoul s'imagine que la nature obéit à des lois et que ces lois sont raisonnables, dans le sens qu'elles sont régies par la Raison. Et là, Raoul se prend au sérieux, car il suppose un lien direct entre le fonctionnement de sa tête et celui de l'univers. Raoul établit dès lors avec le monde un double rapport rationnel: d'un côté il réfléchit sur le monde, d'une façon théorique, a priori, et il espère que ce qui vaut pour sa raison vaut aussi pour le monde; d'un autre côté, Raoul essaie de garder un contact sensible avec le monde et il y réfléchit d'une façon expérimentale, contrôlée par l'expérience, par le contact empirique avec le réel. Par là, la rationalité de Raoul est confinée au domaine de l'expérimentable, mais elle pourra de ce fait avoir des retombées pratiques sur le plan des applications et donc sur sa capacité d'agir sur le monde.
18. En résumé, Raoul est un être tridimensionnel, et il l'est d'une façon permanente. Il y a en lui une lutte constante entre chacune de ces trois dimensions, mais c'est seulement de l'harmonisation de ces trois dimensions que naît l'équilibre de Raoul. Son équilibre, correspondant d'ailleurs à un idéal de Sagesse qu'il ne saurait épuiser, fera de lui un être complet, et toute disharmonie, toute exagération de l'une de ces trois dimensions se traduirait par un état de déséquilibre qui menacera Raoul dans la réalisation de son potentiel et qui l'éloignera de son idéal de se connaître et de connaître le monde, la nature.
***
Dernière modification: le 13 février 1998