La durée

ou l’expérience vécue du temps selon Bergson

 

Par Claude Collin.

 

La philosophie de Bergson s’enracine dans l’expérience vécue du temps, c’est-à-dire de la durée. Cette expérience le conduira à proposer des idées éclairantes sur beaucoup de problèmes qui ont reçu des réponses divergentes à travers l’histoire de la philosophie.

En cherchant à comprendre le temps qu’il vit, Bergson remarque certaines caractéristiques étonnantes : le temps se présente d’abord comme durée; c’est un flux continu, un devenir irréversible, spontané, non répétitif, imprévisible, créatif, c’est un élan vital. Toutes caractéristiques qui ne se réduisent pas à celles de l’espace.

Ce qu’il décrit ainsi est, à ses yeux, une donnée immédiate de la conscience, ( la durée pure ) puisqu’il ne tient compte d’aucune donnée, aucune catégorie déterminée d’avance. Sa conscience coïncide avec ce qu’il perçoit. La durée est une présence du temps à la conscience; comme si le sujet ( le moi profond ) coïncidait avec l’objet ( le temps qui dure ) : il nommera " intuition " cet acte qui lui permet de saisir comme de l’intérieur le temps comme durée. Or, cela est tout à fait conforme au sens commun, et parfaitement à l’opposé de ce que nous présentent la science et la philosophie. On doit donc se demander pourquoi il en est ainsi.

La réponse de Bergson à cette question viendra de l’analyse qu’il fera de la démarche de Zénon, un philosophe Présocratique. Au fond, sa démarche est semblable à celle de la science. Le raisonnement de Zénon est impeccable, bien qu’il aille à l’encontre du sens commun.

Zénon applique au temps et au mouvement les caractéristiques de l’espace et de l’étendue; ce que fait le physicien mathématicien contemporain lorsqu’il mesure le temps et l’espace. L’espace et l’étendue sont divisibles en une infinité de points, du moins en théorie. On se représente alors une ligne de points de plus en plus petits jusqu’à l’infini.

Cependant, si on applique cela au mouvement, on réduit le mouvement à quelque chose de divisible en une infinité de parties, donc d’arrêté une infinité de fois, mais toujours arrêté. Le mouvement n’est plus alors ce qui coule, ce qui change, ce qui devient. Autrement dit, Zénon prend le mouvement pour un espace c’est-à-dire pour quelque chose d’arrêté! On peut comprendre que sa conclusion aille à l’encontre du sens commun!

Bergson montrera que l’on fait facilement du zénonisme par habitude en utilisant cette tendance de l’intelligence dans la réflexion que nous menons sur les rapports entre le psychisme et le physiologique, entre la pensée et le cerveau, entre l’âme et le corps.

Pourquoi en est-il ainsi? Tout simplement parce que, par habitude, l’entendement pense en fonction de l’action. C’est-à-dire que l’intelligence est d’ordre pratique, en vue d’une action à poser. Elle appartient à l’homo faber. On peut alors se demander pourquoi l’intuition permet-elle de saisir la continuité du devenir? Selon Bergson, c’est parce que, par l’intuition, la conscience pénètre dans l’objet, le perçoit du dedans, et peut ainsi s’identifier à lui. Autrement dit, le propre de l’intelligence est d’être orientée exclusivement vers le faire, (homo faber) alors que l’intuition est un regard qui permet de connaître la durée par l’intérieur. Toutes ces questions sont exprimées plusieurs fois dans les nombreux écrits de Bergson; mais plus particulièrement dans " La pensée et le mouvant " et " L’évolution créatrice " qui est sans doute le chef-d’œuvre de Bergson.

 On peut donc comprendre que la réflexion de Bergson le conduit à présenter des vues nouvelles sur l’homme en particulier sur le rôle de l’intelligence et de l’intuition respectivement, sur la nature de la liberté et celle de la vie.

À ce sujet, aux pages 90-91 de son livre La philosophie contemporaine en Europe, aux éditions Payot de Paris, Bochenski met en évidence une prise de position importante de Bergson concernant le domaine de la science et celui de la philosophie. Il distingue le domaine de la matière spatiale et rigide du domaine de la vie et de la conscience. Objet de la science, le premier domaine est subordonné à l’intelligence pratique. En conséquences, le philosophe qui cherche à répondre de la vie et de la conscience n’a qu’un seul recours, l’intuition. Cependant, les intuitions ne sont jamais en mesure de nous entraîner sur le terrain de la clarté, de la précision et du mesurable. C’est pourquoi, en philosophie, toute démonstration demeure impossible. Bochenski conclut alors ainsi : " La seule chose que la philosophie puisse faire, c’est d’aider les autres à éprouver une intuition semblable à la sienne. "

 

© CVM, 2003