Enquête concernant l'entendement humain (extraits)

par David Hume (1759)

 

Le sceptique est un autre ennemi de la religion, qui provoque naturellement l'indignation de tous les théologiens et de tous les philosophes les plus graves; il est pourtant certain que personne n'a jamais rencontré une créature aussi absurde, que personne n'a jamais conversé avec un homme qui n'avait aucune opinion ni aucun principe sur aucun sujet, soit d'action, soit de spéculation. Ce qui soulève une question très naturelle: qu'entend-on par sceptique? Et jusqu'à quel point est-il possible de pousser ces principes philosophiques de doute et d'incertitude?

Il y a une espèce de scepticisme, antérieure à toute étude et à toute philosophie, que Descartes et d'autres prônent comme un préservatif souverain contre l'erreur et la précipitation du jugement. Elle recommande le doute universel (...) mais il n'y a pas de tel principe primitif qui ait une prérogative sur les autres principes évidents d'eux-mêmes et convaincants; ou, s'il y en a, pourrions-nous avancer d'un seul pas au-delà de ce principe, sinon en usant de ces facultés mêmes dont, suppose-t-on, nous nous défions déjà. (...)

Il faut toutefois avouer que cette espèce de scepticisme, quand elle est plus modérée, peut se comprendre en un sens très raisonnable et qu'elle est une préparation nécessaire à l'étude de la philosophie en ce qu'elle conserve à nos jugements, l'impartialité convenable et qu'elle préserve notre esprit de tous ces préjugés dont l'éducation et la précipitation ont pu nous imprégner. (...)

Il y a une autre espèce de scepticisme, postérieure à la science et à la recherche, quand, suppose-t-on, les hommes ont découvert soit la fausseté absolue de leurs facultés mentales, soit leur impropriété à atteindre une détermination fixe dans tous ces curieux sujets spéculatifs sur lesquels on les emploie communément. Même nos sens eux-mêmes sont soumis à discussion par une certaine espèce de philosophes; et les maximes de la vie courante sont soumises au même doute que les conclusions et les principes les plus profonds de la métaphysique et de la théologie.

(...)

C'est une tentative tout à fait extravagante de la part des sceptiques, peut-il sembler, que de vouloir détruire la raison par arguments et raisonnements logiques: pourtant c'est le grand but de toutes leurs recherches et de toutes leurs discussions. Ils s'efforcent de trouver des objections à la fois contre nos raisonnements abstraits et contre ceux qui se rapportent aux questions de fait et d'existence.

(...)

La grande destructrice du Pyrrhonisme, des principes excessifs du scepticisme, c'est l'action, c'est le travail, ce sont les occupations de la vie courante. (...)

Le sceptique ferait donc mieux de rester dans sa propre sphère et de développer ces objections philosophiques qui naissent de recherches plus profondes. C'est ici qu'il a, semble-t-il, ample sujet de triompher; alors qu'il insiste justement sur ce que toute notre évidence en faveur d'une question de fait, qui se trouve au-delà du témoignage des sens ou de la mémoire, procède entièrement de la relation de cause à effet; que nous n'avons pas d'autre idée de cette relation que celle de deux objets qui ont été fréquemment en conjonction l'un avec l'autre; que nous n'avons pas d'argument pour nous convaincre que des objets qui, dans notre expérience ont été fréquemment conjoints, seront également, dans d'autres cas, conjoints de la même manière; et que rien ne nous conduit à cette inférence que l'accoutumance ou un certain instinct de notre nature; qu'il est certes difficile de lui résister; mais que, comme d'autres instincts, celui-ci peut être trompeur et décevant. Tant que le sceptique insiste sur ces thèmes, il montre sa force, ou plutôt, certes, il montre sa propre faiblesse et la nôtre; et, sur l'heure du moins, il semble détruire toute assurance et toute conviction. (...)

Il y a, certes, un scepticisme plus mitigé, une philosophie académique qui peut être à la fois durable et utile et qui peut, en partie, résulter du pyrrhonisme, de ce scepticisme outré, quand on en corrige, dans une certaine mesure, le doute indifférencié par le sens commun et la réflexion. (...) En général, il y a un degré de doute, de prudence et de modestie qui, dans toutes les enquêtes et les décisions de tout genre, doit toujours accompagner l'homme qui raisonne correctement.

(...)

Quand, persuadés de ces principes, nous parcourons les bibliothèques, que nous faut-il détruire? Si nous prenons en main un volume de théologie ou de métaphysique scolastique, par exemple, demandons-nous: Contient-il des raisonnements abstraits sur la quantité ou le nombre? Non. Contient-il des raisonnements expérimentaux sur des questions de fait et d'existence? Non. Alors, mettez-le au feu, car il ne contient que sophismes et illusions.