L'ambitieux et les surannés : Scipion l'Africain

Xavier Le Monnier (Histoire et Civilisation) 

Cette histoire prend racine au début de ce qui allait être la grande épopée romaine de la domination mondiale. Son coeur se situe dans un conflit inassouvi, les guerres les plus sanglantes de l’histoire de Rome. Bien des vies ont été sacrifiées pour la patrie, beaucoup de sang a inondé la terre, souillant le sol de toute la folie démagogue des hommes. L’appétit pour la gloire et le pouvoir a dirigé l’action de plusieurs aristocrates de cette époque. Pourtant, de cette réalité pervertie émerge un homme, animé par le sentiment patriotique, qui va mettre toute son intelligence, tout son art au service de ses pairs pour libérer Rome de l’oppression étrangère et assurer sa domination sur tous les peuples de la Méditerranée occidentale. Cet homme se nomme Scipion l’Africain et dans le court texte qui suit, vous allez découvrir, en premier lieu, le contexte historique dans lequel il évolua ; par la suite, vous serez entretenu sur la vie et les hauts faits de sa carrière. Finalement, vous pourrez saisir l’importance de ce personnage dans le développement de l’histoire antique et celui de toute la civilisation occidentale.

Tout d’abord, il est impératif de placer cet homme dans l’histoire. Nous sommes à Rome, capitale d’un peuple qui termine la conquête de son environnement immédiat, la péninsule italienne. Captifs sur une terre trop petite ou tout simplement avides de conquêtes, la sortie était imminente. Ils tombèrent alors face à face avec la superpuissance méditerranéenne des Carthaginois, peuple descendant des colonies phéniciennes. Ils étaient déjà entrés en contact avec les Romains au temps de la monarchie étrusque et un traité avait été signé, comme quoi ils ne devaient pas intervenir en Sicile, île sous influence grecque et carthaginoise. Rome ne respecta pas ce traité et la guerre fut déclarée en ~264. Elle dura vingt ans et prit le nom de "première guerre punique". Les Romains sortirent victorieux de l’affrontement et firent payer cher aux perdants qui jurèrent de prendre leur revanche. Chose promise, chose due, les Carthaginois  trouvèrent en la personne d’Amilcar Barca, un chef habile qui prit possession d’une partie de l’Espagne. Enjeu important, car cette conquête leur permit de mettre la main sur les précieuses mines de la péninsule ibérique.

Par contre c’est son fils qui fit la différence pour Rome. Le très populaire Hannibal déclara la guerre en ~218 et passa les Alpes avec son armée pour arriver en Gaule cisalpine, territoire occupé depuis ~225 par les Romains. C’était le début de la longue progression d’Hannibal à travers l’Italie et en même temps, le commencement de la "deuxième guerre punique" qui fut aussi longue que la première. Hannibal était aux portes de la capitale, la république était menacée.

C’est alors que le Sénat romain fit appel à Scipion. Né en ~235 dans une riche et importante famille de Rome, Publius Cornelius Scipio Africanus Major n’avait été jusque là qu’un simple patricien en charge de la vérification des édifices publics. C’est que la politique d’épuisement de Fabius Maximus contre Hannibal ne plaisait plus aux Romains qui désiraient une intervention plus active. En ~210, Scipion, âgé de vingt-cinq ans,  prit la tête d’un commandement proconsulaire en Espagne. Son objectif était de prendre Carthagène, point de départ de l’expédition d’Hannibal.  Il le fit en ~209 et du même coup priva le général Carthaginois d’approvisionnement et de l’importante ressource minière. Scipion finit la conquête de l’Espagne en ralliant les peuplades ibères et en écrasant la dernière grande armée punique à Ilipa en ~206.

Il retourna ensuite à Rome où il fut accueilli en héros.  Là, il fut porté à la candidature du consulat pour ~205 en proposant un projet de débarquement en Afrique, malgré le souvenir de l’échec de l’expédition de Régulus en ~255. Il fut élu, grâce à l’appui populaire et le Sénat lui accorda la Sicile avec l’autorisation de passer en Afrique. Hannibal, ayant échoué en Italie, fut rappelé à Carthage où il prépara la dernière bataille qui devait mettre fin à la deuxième guerre punique, mais aussi à l’hégémonie des Carthaginois dans le bassin méditerranéen occidental. La bataille eut lieu à Zama en ~202 et l’armée d’Hannibal fut écrasée par les légions de Scipion et les cavaliers du chef numide Masinissa, qui avait changé de clan, grâce aux talents diplomatiques du consul romain. Après la signature du traité de paix de ~201 qui réduisit l’empire carthaginois à l’état de cité, Scipion refusa le consulat à vie. Plus tard, il devint légat de son frère, Lucius Correlius Scipion l’Asiatique et mena à bien la campagne contre Antiochos III roi de Syrie.

Il fut toutefois accusé de concussion par les conservateurs de Caton l’Ancien et son frère fut condamné en ~187. Il se retira alors de la vie politique dans son domaine de Liternum où il s’entoura de gens cultivés et se consacra aux arts et aux lettres. Il s’intéressa plus spécialement à la culture hellénistique qu’il avait contribué à introduire à Rome. Il s’éteignit en ~184 avec une haine douloureuse envers ceux qu’il avait servis. Cette phrase gravée sur sa sépulture est un cri d’outre-tombe exprimant sa déchirante amertume: “Ingrate patrie, tu n’auras pas mes ossements.”  

Le legs de Scipion est une ambition de changement, une alarme qui nous dénonce une aristocratie ronflante et archaïque. Cet avertissement mettait en garde contre l’oligarchie de la soi-disant république et implorait un renouveau au sein de la poussiéreuse administration de l’État romain. Toute sa vie, il eut de puissants adversaires qui possédaient des mentalités trop vieilles pour la situation instable de cette époque. Malgré cela il servit sa patrie comme un honnête homme et grâce à lui, Rome ne fut pas envahie par les éléphants d’Hannibal. Elle a pu connaître une expansion phénoménale et contribuer à ce que nous sommes aujourd’hui.

Comme plusieurs autres personnages historiques, la vie de Scipion l’Africain ne peut être retracée que par l’existence d’un conflit majeur et direct entre deux puissances méditerranéennes, que l’on nomma les Guerres Puniques. Son apport dans la victoire romaine fut considérable et sa détermination fit place à une nouvelle génération d’ambitieux, caractérisée par des homme comme Jules César. En même temps, il permit la naissance de la dernière période de l’histoire romaine: l’Empire, qui dura près de 500 ans.

Le passé composé, vol 1, no1 (avril 2000)

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