The World Is a Stage : Shakespeare 

 Martin Tanguay (sciences humaines)

 “ Le théâtre de Shakespeare est un cabinet de curiosités dans lequel l’histoire du monde passe devant nos yeux suspendus au fil du temps [...]  Ce n’est pas de la littérature, on croit se trouver devant les livres formidables du Destin, grands ouverts et dans lesquels souffle l’ouragan de la vie la plus folle...  Nature ! Nature ! tout est nature dans les héros de Shakespeare : il a créé des hommes comme Prométhée, mais de stature colossale. ”

-Goethe

“ Comme Homère, Shakespeare est l’Élément. ”

-Hugo

 De son représentant littéraire le plus célèbre, l’Angleterre ne conserve presque aucune trace.  La vie de Shakespeare est un grand mystère pour tous les spécialistes, à tel point que l’on a longtemps attribué à d’autres l’œuvre shakespearienne.  Ces suppositions farfelues mises de côté, la vie qu’a menée ce dramaturge est pour nous, remplie de grands trous. Tentons de définir le contexte dans lequel il a vécu, la vie qu’il a menée, ainsi que l’héritage qu’il nous a légué.

 Le XVIe siècle anglais est marqué par le règne d’Élizabeth Ière (1558-1603).  L’Angleterre vient d’être bouleversée par la guerre des Deux roses au XVe siècle qui sera une grande source d’inspiration pour Shakespeare.  Depuis 1215, l’Angleterre fonctionne sous un régime monarchique parlementaire et c’est avec Henri VIII, père d’Élizabeth, que le protestantisme (et plus tard l’anglicanisme) s’établit en tant que religion.  De plus en plus, d’autres groupes religieux font pression sur la reine et sèment ainsi de nombreux conflits partout au pays.  Élizabeth parvient à unir son peuple avec de grandes réalisations, comme la victoire sur la grande Armada espagnole, qui était jusqu’alors invincible, ou la création des grandes compagnies maritimes ; ce qui lui permet d’enrichir son pays et de le mener dans une belle période de développement : l’époque élisabéthaine.  Lorsqu’en 1603, Jacques VI d’Écosse devient Jacques Ier d’Angleterre, il hérite d’un royaume qui a été sans doute, jusqu’alors, le plus florissant de toute l’histoire britannique.

 Le 23 avril 1564, naît à Stratford-on-Avon, petite ville campagnarde, William Shakespeare.  Fils de John Shakespeare, marchand et notable respecté de la ville, et de Mary Arden, fille d’une vieille famille de propriétaires terriens, le jeune William fréquentera la Grammar School de Stratford, où il sera initié au grec et au latin.  Il se marie à dix-huit ans avec une femme, Anne Hathaway, qui est de huit ans son aînée et qui lui amène une dot importante.  Six mois après leur mariage, ils ont une première fille, puis en 1585, des jumeaux.  À partir de cette date, jusqu’en 1592, nous ne possédons aucune information sur sa vie.  A-t-il enseigné à la campagne ?  A-t-il fréquenté l’université d’Oxford ?  Ce sont plusieurs possibilités, mais la tradition retient plutôt celle où il aurait pratiqué différents métiers, puis aurait dû fuir à cause d’une histoire de braconnage.

Peu importe, nous le retrouvons en 1592 à Londres, déjà très connu comme acteur, mais surtout comme auteur dans les cours de théâtres, dénoncées par les puritains comme étant lieux de perdition.  C’est cette même année que les puritains, profitant de l’épidémie de peste, feront pression pour fermer les théâtres , et ce pendant deux ans.  À la réouverture, Shakespeare s’associe avec une grande famille de comédiens, les Burbage, et fonde la compagnie Lord Chambellan’s men ; les troupes portant le nom de leur protecteur, celle-ci portera le nom de King’s men à partir de 1603. Shakespeare est un auteur prolifique ; il écrit pour les troupes de trois à quatre textes par année.  Il entretient une relation, que l’on suppose très intime avec le comte Southampton qui favorise l’accession de Shakespeare au titre de gentilhomme et à l’octroi d’un blason en 1596.  La troupe de Shakespeare joue au Rose, un théâtre réputé ; mais en 1599, les membres  fonderont leur propre théâtre : le Globe qui brandira longtemps l’étendard portant la mention “ The World Is a Stage ”.   À partir de 1603, Shakespeare est régulièrement à Stratford, mais continue d’écrire.  Il meurt mystérieusement le 23 avril 1616, le jour de son anniversaire, alors qu’il préparait son testament depuis quelques semaines.

Ce n’est qu’en 1623, lorsque ses amis Henring, Condell et Jonson réuniront toutes les pièces de Shakespeare qu’aura lieu la première publication de ce dramaturge.  À partir de cet in-folio, nous lui attribuons aujourd’hui, une quinzaine de drames, une douzaine de comédies et une dizaine de tragédies, en plus de quelques poèmes.  Nous avons l’habitude de diviser l’oeuvre de Shakespeare en trois périodes : de 1589 à 1603, celle des grands drames historiques (Henri VI, Richard III,...) pour la plupart inspirés de la guerre des Deux roses ; de 1600 à 1609, celle des grandes tragédies (Hamlet, Macbeth,...) ; et de 1609 à 1623, celle de la féerie (La Tempête, Le Conte d’hiver,...) ; toutes ces périodes sont entrecoupées de comédies.  Les drames historiques répondent à la violence théâtrale que demandent le public londonien ; les grandes tragédies sont le reflet des bouleversements socio-politiques de l ‘époque (la mort d’Élizabeth Ière, la famine,...) et les drames féériques correspondent à une période de remise en question pour Shakespeare.  Ce dramaturge a su se servir du théâtre comme miroir de l’Homme dans une œuvre plus grande en variétés et en volume que celle de Corneille ou Molière ; il composa des personnages justes, profonds et vifs.  Ses textes allient en même temps raffinement poétique et efficacité théâtrale.  Il confronte l’Homme au Destin. Shakespeare lie les passions intérieures de ses personnages aux forces extérieures de la Nature.  Shakespeare n’a peut-être fait que recopier ce qu’il observait, puisque “ the world is a stage ”, mais il l’a fait avec brio.

L’œuvre shakespearienne en est une très impressionnante qui n’a encore trouvé aucun écho. Seul  Stanley Kubrick (puisqu’il est à la mode d’en parler...),  par son observation juste et détaillée du genre humain, par la violence des actes et des émotions contenue dans ses films et (pourquoi pas ?) par son origine, pourrait tendre à se rapprocher de l’idole du théâtre anglais. Mais sa mort récente l’a laissé encore loin derrière le génie de William Shakespeare, qui lui, nous a laissé un théâtre complet à tous les points de vue..

Le passé composé, vol 1, no1 (avril 2000)

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