La difficile lutte pour l’indépendance du Timor oriental

 

Marie-Ève Drouin-Gagné (Sciences humaines)

Le vingtième siècle est un siècle que nous pouvons qualifier de violent. Outre les deux guerres mondiales, il a à son actif une série de conflits politiques et territoriaux qui sont souvent l’héritage du colonialisme des siècles passés. Parmi ces conflits, celui du Timor-Oriental est probablement un des plus sanglants et des plus longs, bien qu’on en ait réellement entendu parler que depuis peu de temps. Pour comprendre les événements survenus récemment dans ce qu’on a appelé la vingt-septième province de l’Indonésie, il importe de faire un court historique de sa situation pour ensuite montrer que cela s’inscrit dans une politique d’impérialisme et d’expansionnisme qui caractérise notre siècle.

Une volonté séparatiste, objet de répression

L’île de Timor fait partie des petites îles de la Sonde qui forment l’extrême est de l’Indonésie. Minorité catholique dans ce que l’on pourrait qualifier de  “ mer islamique ”, le Timor-Oriental est animé d’une volonté séparatiste depuis son annexion forcée à l’Indonésie. Sous le régime de Suharto, l’indépendance était hors de question, et les Timorais étaient la cible d’une répression qui prit la forme d’un massacre, presque d’un génocide. En effet, c’est environ 200 000 Timorais qui ont été tués ou déportés dans des camps où les conditions de vies sont inhumaines (torture, famines organisées, exécutions, etc.) en vingt-cinq ans, soit environ le quart de la population. Suite à la chute de Suharto, le nouveau gouvernement semblait plus enclin à discuter du sort du Timor-Oriental, et le trente août 1999, un référendum sur son indépendance fut organisé. Cependant, l’armée indonésienne, entraînée auparavant avec le concours des États-Unis, se tenait prête. Bravant l’armée, la majorité des Timorais se présenta tout de même pour le vote, et l’indépendance fut votée à 80%. Suite au référendum, l’armée déferla dans les villes et villages, brûlant et saccageant tout sur son passage, et faisant environ 10 000 morts. Le 20 septembre 1999, une force multinationale fut envoyée sur l’île par l’ONU, commandée par l’Australie. Tranquillement, les choses se stabilisent, mais c’est un pays dévasté et décimé que ce nouveau Timor-Oriental indépendant, et ce qu’il a de plus proche d’un gouvernement reste toujours l’UNTAET (United Nations Transitional Adminitration for East Timor). Cette ascension difficile vers l’indépendance remonte à des temps plus lointains. 

De la colonisation à l’indépendance

Les Portugais furent les premiers occidentaux à coloniser l’Indonésie au XVIe siècle, convertissant les populations au christianisme. À l’arrivée des Hollandais au XVIIe siècle, les Portugais furent rapidement repliés sur la partie est du Timor, qui resta leur seule colonie en Indonésie, le reste devenant ce que l’on a appelé longtemps les “ Indes néerlandaises ”. Alors que l’Indonésie obtint son indépendance en 1949, le Timor dût attendre jusqu’en 1974, lors de la “ révolution des oeillets ” au Portugal, qui l’amena à démanteler son empire colonial. Mais cette indépendance ne fit pas long feu, car l’Indonésie envahit le territoire en 1975, annexant par la force le Timor-Oriental.  Cette annexion ne fut pas reconnue par les Nations Unies, qui refusèrent de considérer l’est du Timor comme la vingt-septième province de l’Indonésie.

Malgré la non reconnaissance des Nations Unies de la souveraineté de l’Indonésie sur le Timor-Oriental, la plupart des pays occidentaux restèrent indifférents à cette invasion, et aucun moyen ne fut pris pour la contrer.  Non seulement des pays tels que l’Australie, l’Angleterre et la France continuèrent à traiter avec l’Indonésie, mais les États-Unis allèrent même jusqu’à appuyer Suharto. L’Indonésie dépend économiquement des États-Unis, et si Washington n’avait pas donné le feu vert pour l’invasion du Timor-Oriental, Suharto aurait pu se trouver dans une impasse. C’est que le régime de Suharto faisait le lutte aux communistes et aux gauchistes, ce que les Américains, et d’autres pays occidentaux, ne pouvaient qu’appuyer. C’est ainsi que les États-Unis, depuis l’invasion du Timor-Oriental, ont vendu pour plus d’un milliard de dollars américains en équipement militaire à l’Indonésie, et sont allés jusqu’à entraîner en partie l’armée indonésienne. C’est donc à une répression nationale encouragée internationalement qu’ont dû faire face les Timorais indépendantistes. Ces derniers n’ont jamais cessé la lutte, se relayant de génération en génération et modifiant avec le temps leurs moyens de pression.  Finalement, c’est surtout aux mouvements étudiants et à la guérilla qu’ils ont eu recours, avant d’obtenir le référendum.

L’héritage du colonialisme relayé par une politique expansionniste et impérialiste

C’est évidemment depuis la séparation du Timor en deux par les Portugais et les Hollandais que perdure le conflit au Timor. Si les Portugais avaient abandonné leur colonie en garantissant leur indépendance, rien de tout cela ne serait arrivé. Mais on doit parler ici de l’expansionnisme indonésien, qui reflète bien les visées générales des pays du vingtième siècle. L’Indonésie représente le plus grand archipel du monde avec ses quelque 13 000 îles. C’est au prix d’une grande violence que ce pays a pu en arriver là. Annexant de force plusieurs îles depuis son indépendance, l’Indonésie connaît plusieurs conflits internes liés à l’intégration forcée des populations disparates de son territoire. Trois endroits en particulier sont la scène de tensions séparatistes : Aceh, située au nord-ouest de l’île Sumatra, l’Irian Jaya, l’ouest de la Nouvelle-Guinée, et le Timor-Oriental. C’est pour contrôler une plus grande zone maritime et pour avoir accès à plus de richesses, notamment le pétrole, que l’Indonésie a annexé autant d’îles. On peut aussi parler d’ “ impérialisme américain ”, ou plus généralement d’ “ impérialisme occidental ”, lorsqu’on fait référence à l’appui dont a bénéficié Suharto pour sa politique expansionniste.

Engagés dans leur lutte contre le communisme depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, les États-Unis ne voulaient pas d’une présence communiste dans les eaux du Pacifique.  L’Indonésie, suite à sa décolonisation, a vu naître un penchant pour le communisme au sein de sa population. Des groupes armés ont réussi à supprimer ce penchant, mais Suharto semblait le plus enclin à cette répression, et c’est pourquoi on n’a pas bougé lors de son coup d’État, et qu’on l’a même appuyé plus tard. De plus, l’Indonésie est un bon partenaire économique, surtout grâce à son pétrole, et appuyer le Timor-Oriental aurait été pour les États-Unis un désavantage.  D’ailleurs, certains spécialistes du New York Times  rapportent que “ l’Administration Clinton a fait le calcul que les États-Unis doivent faire passer leur relation avec l’Indonésie – une nation de plus de 200 millions de personnes, riche en minerais – avant leur souci pour le sort politique du Timor-Oriental, un minuscule et pauvre territoire de 800 000 personnes qui cherchent leur indépendance ”1. C’est donc grâce à la primauté des intérêts économiques sur les considérations humaines que l’Indonésie a eu le jeu facile en ce qui concerne le Timor-Oriental. C’est cette attitude que l’on peut qualifier d’impérialisme américain, occidental, ou, mieux, capitaliste.

Conclusion

Finalement, il faut souligner que les États-Unis ont tout de même exigé que l’Indonésie mette fin à la violence faite aux Timorais après le référendum de 1999, une intervention qui était la bienvenue, sans doute, mais cependant trop tardive…

La situation vécue par le Timor-Oriental n’est pas unique en son genre.  Elle dépasse de beaucoup les autres conflits du genre par son côté sanglant à l’extrême, mais elle reste somme toute une situation trop souvent vécue au XXe siècle. C’est un excellent exemple de décolonisation tardive et manqué, d’expansionnisme au détriment des peuples minoritaires et d’impérialisme américain teinté par la “ chasse aux sorcières ” qu’a représenté la lutte au communisme pendant ce siècle.

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1 CHOMSKY.  Noam, “ Timor oriental – commentaires à l’occasion du prochain sommet de l’APEC ”, Ao! Espaces de la parole, Vol. 5, no 3 (automne 1999), p.43-45

 Le passé composé, no4 (mars 2001)

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