L'éducation des jeunes femmes à l'époque victorienne visait-elle à leur inculquer leur rôle d'épouse?

Mélanie Gauvreau, Sciences humaines

D’où nous vient donc cette image de la femme au foyer tant contestée par le mouvement d’émancipation de la femme présent à la fin du 20e siècle? Au début de ce siècle, l’image de la femme est particulièrement idéalisée. Les demoiselles de l’ère victorienne sont victimes d’une éducation qui vise uniquement à leur inculquer leur rôle de future épouse.

Tout d’abord, il est indispensable de préciser que l’Angleterre est le principal foyer du victorianisme. Cette époque débute plus spécifiquement avec le règne de la reine Victoria en 1837 et prend fin en 1901. La souveraine britannique est l'héritière présomptive du trône de son oncle Guillaume IV. Le sentiment de patriotisme de la reine met en confiance ses sujets qui vivent sous le déchaînement de la révolution industrielle causé par le chemin de fer. Elle rassure ses sujets par la force de sa modeste personne. Elle est d’abord une mère exemplaire qui se consacre entièrement à l’éducation de ses enfants, ce qui est peu commun de la part d’un membre de l’aristocratie. C’est avec raison que l’on donne son nom à la société victorienne. Plutôt que d’agir vaniteusement comme les nobles en ont l’habitude, elle opte pour une morale « bourgeoise ». Le pays est alors peuplé aux trois quarts par des gens de la ville, dont un bon nombre de bourgeois.

Traçons un portrait de ces individus qui font partie de la classe moyenne, très imposante à cette époque. Le bourgeois est un citadin guidé par le puritanisme qui désire la prospérité financière, un droit sacré. L’argent est son unique intérêt et il affiche avec fierté son succès matériel. Il n’a guère bonne réputation; reconnu pour son hypocrisie, il est austère et ne laisse place à aucun sentiment. Homme d’affaires important, il a besoin d’un soutien moral qui lui sert de moyen d’évasion. C’est dans sa demeure qu’il trouve le calme; c’est pourquoi la notion de « privacy » devient si importante. Le foyer est un refuge où siège la famille, le respect et la purification de l’âme. Mentionnons que c’est à ce moment que voit le jour l’unité familiale constituée par le père, la mère et les enfants. Jamais auparavant on a accordé autant d’importance au milieu familial. La famille devient alors le lieu privilégié où se transforment les valeurs accordées à l’éducation. On passe de l’éducation aristocratique froide et garante de l’autorité à des manières éducatives basées sur l’affection. L’enfant dont, auparavant, le seul contact avec sa mère était le baiser qu'il lui donnait sur la main, se retrouve dans un univers où l’amour déborde. Ainsi, c’est au nom de la tendresse que la mère préfère élever sa fille à la maison.

En effet, on ne peut rêver mieux que le milieu familial pour élever la jeune demoiselle qui, grâce à l’affection de sa mère, pourra développer les qualités de douceur et d’humilité tant recherchées. L’éducation de la jeune fille découle des intentions immuables de Dieu lorsqu’il créa Ève différemment d’Adam. Ainsi, l’essence féminine doit se définir par des qualités propres à sa nature. Tandis que l’on attribue au sexe masculin la vigueur, l’intelligence et l’autorité, on s’attend à ce que la femme soit passive, soumise et dévouée. Spécifions qu’à cette époque, le rôle de la femme est totalement idéalisé. On répand l’image de la femme parfaite dont la vocation est d'apaiser les gens qui l’entourent. Pour parfaire sa personne, on se soucie davantage de son instruction. La demoiselle peut désormais assister à des cours, accompagnée de sa mère, bien entendu. Vers 1800, un instituteur nommé Daniel-Lévis Alvares met sur pied un cours intitulé la « Providence des mères de famille ». On peut alors imaginer que le savoir des jeunes dames consiste principalement à leur apprendre leur futur rôle de mère. C’est ainsi qu’on leur enseigne les arts d’agrément, des exercices de piété et de savoir-vivre. Même les quelques sciences auxquelles la jeune fille se prête sont judicieusement modifiées. Conséquemment, on considère que la botanique lui convient parfaitement et ne lui donne pas prise au ridicule, bien que ses connaissances se limitent à la classification des plantes et au jardinage. Bernardin de Saint-Pierre, un écrivain français inspiré par le romantisme, compare les femmes à des fleurs « dont les enfants sont des fruits » D’ailleurs, l’apprentissage de la confection de tisanes renforce l’image de la femme soignante. Afin de pas dénaturer leur innocence et provoquer la prématurité de certaines idées, on épargne consciencieusement aux demoiselles l’étude du système reproductif des végétaux. On leur enseigne la chimie, qui est modifiée selon qu’elle est une application courante dans la vie. C’est ainsi que le blanchissage, la préparation de confitures et de conserves sont considérées comme des expériences scientifiques. C’est par la cuisson de la viande que la jeune fille observe les phénomènes de l’ébullition et de la coagulation de la matière.

La pratique des arts d’agrément prend une place considérable dans la vie de la demoiselle et c’est avec acharnement qu’on les lui enseigne. Évidemment, ils sont signes d’une bonne éducation; ce qui est ardemment recherché chez la bourgeoisie.  Tout d’abord, la musique lui est totalement imposée, particulièrement le piano, pour la grâce et la bienséance qu'exige la maîtrise de cet instrument.   Par ailleurs, on ne lui permet que des cours d'aquarelle puisque la peinture à l’huile peut nuire à sa santé! Même la broderie est considérée comme étant de la « peinture à l’aiguille »! La jeune demoiselle se doit de contrôler toute sa personne. Ainsi, le maintien et le savoir-vivre sont indispensables à sa civilité. Une règle s’applique à chaque partie de son corps. Son visage doit refléter la bonté, la douceur et la sérénité. Puisque les visites occupent les trois quarts de sa vie, la femme doit maîtriser très jeune l’art de bien se conduire. Elle se doit donc d’être modeste et timide.  On attend également d'elle qu'elle remette constamment en doute sa propre opinion. D'autre part, il est indispensable qu’elle soit une véritable virtuose dans les travaux d’ordre domestique, puisque seule une maison bien tenue gardera son mari à la maison. Ce dernier qui passe la majorité de son temps à l’extérieur, sera insatisfait d’une demeure mal conduite.   D’ailleurs, à cette époque, « l’amour naît de l’estime »; la femme se doit donc d’être exemplaire.

Autrement dit, à l’époque victorienne la femme n’existe que par la famille et pour celle-ci. Les époux se doivent assistance et secours mutuels. Tandis que le mari s’occupe du nécessaire tels que les revenus, la nourriture et le logement, la femme contribue à ses devoirs par le maintien impeccable de sa demeure. Son mérite n’est plus simplement d’élever les enfants, mais de bien administrer sa maison et de rendre son époux heureux en le consolant et en l’encourageant. Elle se doit également de soutenir les gens qui l’entourent en accomplissant de bonnes œuvres et en participant à des comités de charité. On érige ainsi le portrait d’une femme parfaite, d’un être dévoué dont la mission est sacrée. La notion « d’ange au foyer » voit alors le jour.  C'est ainsi que, de génération en génération, nous avons conservé en nos mémoires l’image de la femme  aimante et dévouée, née pour soigner, apaiser les siens  et soulager l’humanité souffrante.

 

Le Passé composé, no 5 (mars 2003)

 

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