Les Filles du Roy étaient-elles des prostituées ?

Olivier Côté (Arts et lettres)

La plupart des Québécois de souche ont déjà entendu la rumeur selon laquelle leurs ancêtres féminines, communément appelées les « Filles du Roy », émigrées de France au XVIIe siècle, étaient pour la majorité des prostituées, des filles de joie.  Pourtant, elles ont bien joué leur rôle dans le peuplement de la colonie, ce qui laisse croire que l'idée de les transporter jusqu'en Nouvelle-France était juste et convenable.  Orphelines, citadines ou paysannes dont le but principal était celui de peupler le Canada, devant pendant certaines années se soumettre à des critères d'émigration, est-ce à tort qu'on les a longtemps désignées comme étant des filles de joie dont la France désirait se débarrasser? Aurait-on raison de douter de leurs qualités morales?

Plus de la moitié de ces « Filles du Roy » étaient des citadines, dont plusieurs étaient originaires de Paris. Plusieurs de ces immigrantes parisiennes étaient hébergées à la Salpêtrière, une section de l'Hôpital général de Paris. La Salpêtrière était occupée en quasi totalité par des femmes que l'on excluait en les y enfermant contre leur gré parce qu'elles étaient des prostituées ou des femmes excessivement pauvres et miséreuses. S'y trouvaient également un certain nombre d'orphelines. Ce sont d'ailleurs en grande partie ces orphelines qui ont été envoyées en Nouvelle-France, un fait qui se confirme de nos jours dans les archives québécoises, où l'on peut constater qu'un nombre élevé de « Filles du Roy » étaient orphelines de père. Elles étaient donc, en France, souvent laissées à elles-mêmes dans la plus extrême pauvreté. Alors, même si les conditions de vie étaient loin d'être idéales en Nouvelle-France, elles y seraient quand même mieux. Quant à la rumeur voulant que ce n'étaient que des filles de joie qu'on envoyait au Canada, elle origine évidemment du fait que les orphelines côtoyaient inévitablement les prostituées enfermées à la Salpêtrière. Mais les citadines faisant partie des « Filles du Roy » n'étaient pas que des orphelines; quelques unes venaient aussi de familles respectables ou de bonne bourgeoisie. Par ailleurs, celles qui venaient des campagnes, la plupart d'entre elles étant filles de paysans, étaient robustes et se prêtaient aisément aux rudes tâches à accomplir dans la colonie.

Les filles habitant la Salpêtrière souffraient d'une grande carence nutritive; les fruits et les légumes ne faisaient pas partie de leur alimentation. En conséquence, le calcium et les vitamines n'étaient consommés qu'en très faibles quantités. Ceci est l'une des causes directes, tout comme les conditions d'hygiène extrêmement médiocres, du développement et de la contagion de plusieurs maladies, telles la gale et le scorbut. Il était donc de mise d'expédier quelques unes de ces filles en Nouvelle-France, elles qui étaient en proie à une malnutrition constante ainsi qu'à la malpropreté.

Le terme « Filles du Roy » devrait s'appliquer surtout aux immigrantes d'après 1663, puisque celles qui ont émigré avant cette date l'ont fait de leur plein gré et de leur propre initiative, sous la Compagnie de la Nouvelle-France. Celles-ci étaient souvent, au début, choisies spécialement parmi des filles les plus « recommandables ». Celles qui sont venues sous l'administration royale, c'est-à-dire entre 1663 et 1673, étaient surtout recrutées, transportées aux frais du roi, lequel leur remettait le jour de leur mariage une somme appelée « la dot du roy ». Par contre, il y en eut encore dans ces années qui vinrent s'installer de leur plein gré. Peu importe l'année de leur arrivée, elles ont quand même, pour la plupart, très bien accompli leur rôle de « peupleuses »,  ce qui n'aurait probablement pas été le cas si elles avaient été des prostituées. Nous savons, en effet, qu'à l'époque, bon nombre de filles de joie étaient rendues infertiles suite aux nombreuses maladies vénériennes contractées.

Après 1655, plusieurs des filles qui émigrent au Canada par elles-mêmes ont été sollicitées par des connaissances ou des membres de leur famille déjà établis dans la colonie. Des documents de l'époque démontrent que les parties étant impliquées dans ces mouvements migratoires étaient particulièrement intéressées par la qualité de l'émigration féminine, désirant peupler le Canada de gens travaillants et de bonne vertu.  Les jeunes émigrantes arrivées entre 1655 et 1662 devaient même, pour être embarquées, faire témoigner leur entourage de leur respectabilité, c'est-à-dire que leurs parents ou amis devaient assurer qu'elles avaient toujours eu un sage comportement ainsi que de bonnes mœurs. Entre 1667 et 1669 arrivent aussi plusieurs demoiselles de bonnes familles spécialement choisies. Il est donc facile de déduire qu'une partie considérable des « Filles du Roy » détenait une haute qualité morale.

Il semble que la raison principale pour laquelle le roi a financé le voyage et accordé une gratification aux émigrantes d'après 1663 soit que celles-ci étaient réellement motivées à trouver un mari, à s'établir au Canada et à le peupler.

Donc, celles dont on disait qu'elles étaient des prostituées et des filles de petite vertu étaient en grande majorité davantage des femmes honnêtes et de bonne foi, robustes fondatrices ayant souvent décidé d'elles-mêmes de tout quitter pour fonder une famille au Canada.   De nombreux ouvrages et documents historiques traitent d'ailleurs de leurs origines et de leur classement social et on n'y trouve aucune preuve d'une immigration massive de filles de joie en Nouvelle-France.

Le Passé composé, no 5 (mars 2003)

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