Le Libertinage

 

 

par Jany Boulanger, Cégep du Vieux Montréal.

 

Songez que la nature est tout ce qui nous mène
Que, malgré la raison, son pouvoir nous entraîne
Que le crime n'est pas si grand qu'on nous le fait
Que tous ces châtiments, dont vous prêchez l'effet
Ne sont bons à prôner qu'à des âmes timides
Que l'on ne doit souffrir rien que ses sens pour guides
Qu'il faut assouvir jusqu'aux moindres désirs
Et n'avoir point d'égard qu'à ses propres plaisirs.

Don Juan (acte III, scène 4)

 

Liberté, la première valeur défendue par la devise de la Révolution française, a toujours été le mot d’ordre des hommes sans foi ni loi des dix-septième et dix-huitième siècles appelés « libertins ». Liberté de penser, d’agir et d’aimer, voilà ce que revendiquent ces individus qui contestent la morale et le dogme judéo-chrétiens pour épouser une philosophie de vie qui deviendra, au fil du temps, synonyme de licence sexuelle.    

 

Venu du latin « libertinus », qui signifie à la fois « affranchi » et « esclave libéré », le mot « libertin » apparaît au XVIe siècle pour désigner tous ceux qui sont jugés hérétiques[1] , c’est-à-dire voués aux cultes de la Nature et du matérialisme[2]. S’il appartient d’abord à la Renaissance de baptiser ces marginaux, ce n’est en fait aucunement un hasard : par ses découvertes, ses Réformes et ses guerres de religion, toute l’époque trace la voie à la crise de conscience qui s’impose à l’« âge d’or » du courant libertin : le XVIIe siècle. En effet, le Grand Siècle connaît des « esprits forts »[3], tels Molière, La Fontaine et Cyrano de Bergerac qui, non seulement remettent en question l’ensemble des certitudes établies, mais contestent l’esprit de système considéré comme une entrave à la libre pensée religieuse, morale, sociale et politique. « Le libertinage n’est pas dans les idées; il est dans les audaces. Il n’est pas dans les réponses; il est dans les questions. », résume habilement l’essayiste Jacques Prévot qui a consacré tout un ouvrage (Libertins du XVIIe siècle, 1998) au courant libertin. Il va sans dire que l’Église, par sa doctrine et ses excès, est sévèrement critiquée par ces sceptiques qui ne croient plus qu’en une nouvelle divinité : Mère Nature. D’ailleurs, grâce à la célébration de cette dernière, les libertins souhaitent voir l’homme se libérer des préjugés et des vérités incontestées du christianisme pour accéder à un nouveau savoir fondé sur la raison et l’observation. Il va sans dire que l’esprit scientifique du XVIIIe siècle est, par eux, appelé à naître. Cependant, comme aiment le rappeler les nombreux ennemis et détracteurs de ces libres penseurs, la Nature comprend aussi ses bas instincts : si l’être humain choisit de suivre le modèle de la Nature et non celui de Dieu, il vivra assurément comme… un animal ! Pour des raisons évidentes et commodes, le libertin est réduit à un simple perverti. Dès lors, qu’il soit déiste ou athée[4], ce philosophe rebelle, adepte d’un épicurisme renouvelé, est l’objet de persécutions de toutes sortes : menace, censure, prison, exécution… On est prêt à tout pour bâillonner la subversion et la révolte. Aussi, à cause du péril de sa situation, cet amant de la liberté abandonne souvent l’écriture — malgré ses ruses pour déjouer les adversaires et être publié (sous-entendus, critiques détournées, déplacements de l’histoire, publications clandestines, renvois, etc.) —, pour lui préférer tout simplement la discussion. Penseur indépendant, curieux et provocateur, il clame partout ses idées de progrès et de bonheur terrestre sans jamais toutefois s’assurer une vie sauve. À titre d’exemple, mentionnons le cas de Giordano Bruno : au début du XVIIe siècle, cet ancien moine devenu philosophe et mathématicien se voit livré au bûcher après avoir eu la langue coupée par les autorités qui craignaient qu’il profère d’autres « paroles affreuses » telles que celles contestant l’univers géocentrique ou encore celles revendiquant la liberté de l’homme de disposer pleinement de sa conscience et de son droit à la différence. Ces nobles idées libertines, vues alors comme hautement dangereuses et révolutionnaires, rappellent pourtant l’Humanisme du siècle précédent tout en annonçant les Lumières du siècle suivant.

 

Aussi, à l’instar des autres courants de pensée, le libertinage veut s’attaquer à plusieurs aspects de la vie des hommes pour les modifier en profondeur. Pour cette raison, il épouse diverses formes.  C’est pourquoi, au cours des siècles, on parlera de :


 


v Libertinage moral : Synonyme de donjuanisme et d’épicurisme, il se résume à la recherche des plaisirs sensuels et sexuels. 
 


v
Libertinage social
 : Il représente tous les libertins qui contesteront l’ordre politique établi et défendront la liberté d’expression de l’individu en élaborant des idéaux politiques fondés avant tout sur la tolérance.
 


v
Libertinage scientifique
 : Ce type de libertinage regroupe les penseurs critiques et sceptiques qui exigent une démarche rigoureuse dans la recherche.
 


v
Libertinage religieux
 : Estimé comme le plus dangereux et le plus grave, le libertinage religieux est celui de tous les « jouisseurs »  qui ne croient pas en Dieu. Pour ces libertins, ancêtres des philosophes des Lumières, l’homme a pris la place de celui-ci.
 

 

Comme on peut le constater, la philosophie libertine est vue tantôt comme une délivrance, tantôt comme une menace. Une chose est certaine, elle lèguera   un héritage inestimable à tous: la défense de l’indépendance et de la pensée individualiste qui, ensemble, peuvent conduire au plein épanouissement de l’homme.

 

Malheureusement, aujourd’hui, les mots « libertin » et « libertinage » ne sont bien souvent réduits qu’à de simples connotations pornographiques, perdant par le fait même toute la pensée révolutionnaire qui les enrichissait. Certains, cependant, continuent de croire au bonheur accessible par l’affranchissement inconditionnel de l’esprit et des mœurs, tels que Louis Aragon, poète surréaliste du XXe siècle, qui définissait le libertinage par l’amour de la vie, des idées et, bien sûr, de la liberté : « Il n'y a pour moi pas une idée que l'amour n'éclipse. Tout ce qui s'oppose à l'amour sera anéanti s'il ne tient qu'à moi. C'est ce que j'exprime grossièrement quand je me prétends anarchiste. C'est ce qui me portera aux pires exaltations, chaque fois que je sentirai l'idée de liberté un seul instant en jeu. » (Le Libertinage, coll. L'Imaginaire, 1977, p. 265)

 

 

Quelques libertins mis à nu

 

*      Au XVIIe siècle, Dom Juan, le plus illustre représentant du libertinage et du théâtre de Molière (1622-1673), n’est pas qu’un homme débauché et irréligieux : il questionne les lois morales et sociales tout en soutenant l’indépendance et l’individualisme de l’homme moderne.   

 

*      Au XVIIIe siècle, Casanova (1725-1798) est tour à tour soldat, courtisan, diplomate, écrivain… et collectionneur de conquêtes amoureuses — féminines et masculines — à tel point que son nom devient à jamais un qualificatif réprobateur (« Tu n’es qu’un Casanova ! »)  Ses écrits, bien souvent négligés par les littéraires, sont pourtant de magnifiques témoignages de son époque, en plus d’être, bien sûr, de précieux récits érotiques.  

 

*      Sade (1740-1814), appelé le « divin marquis », représente sans doute le plus ambigu de tous les libertins : à la fois écrivain, philosophe, historien et théoricien, ce grand penseur pousse jusqu'à ses limites la licence sexuelle en donnant raison aux nombreuses accusations d’immoralité et de corruption portées contre lui par l’Église. Son ouvrage fait de dialogues, intitulé La Philosophie dans le boudoir (1795), constitue un véritable manifeste du libertinage dans lequel il défend ouvertement la débauche : « La véritable sagesse, ose le provocateur, ne consiste pas à réprimer ses vices, parce que les vices constituent presque l'unique bonheur de notre vie, ce serait devenir son bourreau que de les vouloir réprimer ». Il renchérit sur le vice en affirmant: « la Nature n’a créé les hommes que pour qu’ils s’amusent de tout sur la terre […] Tant pis pour les victimes, il en faut ». Il est enfermé pendant trente années pour ses crimes immoraux et cruels et meurt, miséreux, dans un hospice.

 

 

Les Liaisons dangereuses

 

Roman épistolaire — c’est-à-dire composé à partir d’échanges de lettres entre les principaux personnages de l’histoire —, Les Liaisons dangereuses (1782) de Choderlos de Laclos (1741-1803) présente l’histoire d’étranges et perverses conquêtes amoureuses. Valmont, un libertin friand d’intrigues, se fait le complice des caprices cruels de son amie et maîtresse, la marquise de Merteuil. Complots, manigances, manipulations, trahisons, règlements de comptes,… tous les moyens sont bons ici pour assouvir ses penchants sadiques et libidineux. Bien évidemment, ce jeu avec le Mal fera des victimes : Mme de Tourvel, Valmont lui-même, sans compter la petite Volanges qui perdra innocence et vertu ! Manifestement, le libertin Choderlos de Laclos en est un qui ne vénère que les passions : aussi, l’amour, trop gentil et tranquille, est par lui méprisé, voire haï. Bref, son roman est le triomphe de l’orgueil, de la corruption, de la tromperie, autrement dit de tous les vices — ce qui, on s’en doutera, en fera un des récits les plus scandaleux et les plus délicieux du XVIIIe siècle.  

 

 

Giordano Bruno

Giordano Bruno (1548-1600) est considéré par plusieurs comme une des plus grandes influences de la pensée libertine française. Ce penseur italien, qui fut persécuté et brûlé vif pour avoir, entre autres, défendu l’infini de l’Univers et une religion sans Dieu, nous a laissé ce petit poème qui dénonce le sort réservé aux novateurs comme lui.


Nous sommes déjà au ciel

de Giordano Bruno

Au sein de l'infini nous ne serions
ni le centre ni le pouvoir
ni l'oie ni l'œuf

Nous, qui n'avons pas décollé du sol
nous, qui haïssons la vérité
qui la pourchassons comme le diable
qui la lapidons en masse
et l'expatrions

Nous, qui décidons
qui s'adressera à l'opinion publique
et comment sera décrite la "réalité"
pour écouter en retour
— du moins tant que nous sommes en vie —
ce qu'il nous convient d'entendre.

Le Soleil doit tourner
le ciel doit être inaccessible
la Terre, sage.

Celui qui prescrit les commandements divins
saura composer aussi ceux des mortels
les interdits sont la condition sans laquelle on n'accède pas
au Sénat, à l'Autel, au Lit
à la Science et à l'Art
peu importe l'exactitude

L' « Âge d'or » ou l'avenir
en réalité, ne nous intéressent pas
et tout ce qui est prospère,
nous l'entasserons, si nécessaire,
sur un bûcher et nous le brûlerons
 « nous agirons avec douceur et sans verser de sang »
la Place rouge est, de toute façon, rouge de fleurs
la Renaissance est un prétexte pour les hérétiques
mais elle se moule dans l'ordre domestique de l'Inquisition
dans notre diabola permise et officielle
notre perversité et notre goût de l'Anathème

Nous sommes certes petits et mortels
nous tournons sans cesse
autour de nous-mêmes et autour du Soleil
et le monde est un Infinito inconnu

Mais nous avons au moins notre propre enfer
et nous choisissons qui nous allons tuer !

 


[1] Relatif à l’hérésie. Doctrine contestant les dogmes religieux ou les idées reçues considérées comme raisonnables.

[2] Dont la seule croyance est la matière.

[3] Expression désignant les penseurs indépendants, libérés des préjugés et des dogmes religieux.

[4] Qui croit en l’existence d’un Dieu, mais qui conteste les religions révélées et les dogmes.

 

http://www.ac-nancy-metz.fr/Pres-etab/JeanLurcatBruyeres/lyceejeanlurcat/louvre/verrou.html....

http://perso.wanadoo.fr/cite.chamson.levigan/doc_pedagogie/espace_eaf/cours/mvt_litteraires/libertinage.htm

 

 

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