Le beau
Par Michel Robert, du cégep du Vieux Montréal
Il nest pas une journée, semble-t-il, sans que nous ayons à vivre une expérience impliquant un jugement esthétique. Lénoncé "x est beau" est probablement un de ceux les plus utilisés dans notre réalité quotidienne, les objets ainsi désignés, prenant valeur de signes semblent posséder une réalité indépendante des individus. Pourtant si tout jugement combine des signes à des perceptions, la signification de ces jugements, elle, est liée à des personnes et à des événements réels. Cest pourquoi nous pourrions comprendre le beau comme lexpression directe de lidée de valeur accordée à un objet. Cette compréhension toutefois serait une erreur. Pour le démontrer observons le jeu de quelques fonctions à luvre derrière cette expression. Pour ce faire nous proposons de considérer lépoque moderne (notre point de vue étant esthétique plutôt quhistorique nous y intégrons le siècle des Lumières ainsi que le Romantisme Allemand) comme une borne, de transformations significatives, de ces fonctions. Nous pourrons, par la suite, apporter de brèves remarques sur certains aspects de létat présent des lieux concernant ces transformations et reconsidérer le beau dans sa problématique actuelle. (Ci-haut: L'Enfer de Dante, gravure)
1- La question du Beau
Peu de penseurs ont envisagé la question du beau. Toutefois pour la plupart de ceux qui lont tenté, non seulement fallait-il une définition mais, en plus, celle-ci devait permettre lattribution dune valeur normative (sauf chez Hegel - philosophe allemand, 1770-1831 - qui constitue certainement lexception la plus marquante). Pendant la période antique et tributaire des réflexions portant sur la poésie, ce lien, entre définition et attribution de valeur, caractérisait deux attitudes. La première se conformait aux réflexions aristotéliciennes sur la représentation de lart, cest-à-dire, sur la tendance naturelle à limitation. Cest de la qualité du travail, déployé dans laccomplissement de cette tâche représentative, que résultait le beau. Pour cette attitude, les qualités sensibles dune uvre, manifestaient donc un savoir-faire aussi capable dinstruire quune connaissance théorique sans toutefois, nétant considérées quune conséquence, légitimer leur propre existence. Cest par comparaison avec la nature, le modèle imité, que se fondait lontologie du beau (le Beau naturel). La seconde attitude se déployait autour de la pensée platonicienne et visait à manifester le caractère téléologique de ce qui était désigné par ce lien. Était beau ce qui avait pour fin de lêtre. Cette finalité, à son tour, marquait du sceau de lauthenticité les objets recouverts par cette définition car cette finalité représentait laspect (le Beau idéal) que devait posséder la réalité. Lapparence du beau et de lart revêtant un caractère négatif. Une métaphysique de lêtre, dans laquelle le paraître ne manifeste quillusions. Cest dans ce cadre idéaliste que la pensée médiévale et en bonne partie, celle de la renaissance, considéraient la réflexion sur le beau comme une science.
2- Esthétique et affectivité
Une définition permettant de reconnaître un objet se retrouve dans les sciences physiques et en logique. Par contre un jugement esthétique est profondément lié à la complexité de lensemble de nos rapports affectifs. Une des caractéristiques de lépoque moderne sera de questionner la définition du beau comme étant une science et de réhabiliter lapparence, cest-à-dire lobjet sensible, en tant que positivité. Les recherches porteront dorénavant du côté des arts et de leur spécificité. Comme mentionné plus haut, Hegel cherchera à comprendre lart de son temps pour ce quil était dans sa production, le considérant ouvrage de lesprit. Létude dune uvre particulière (une attitude absente de la pratique médiévale) devient donc importante pour dégager ses conditions structurales et pour en saisir lensemble des effets sur le public. Cest dans ce contexte que la nature sera confrontée au processus de la création artistique. Dans linterrogation du fondement même de leffet produit par limitation cest tout le legs du Beau naturel qui sera réévalué. Réévaluation qui prendra deux directions. La première focalisant sur la fantaisie analogique propre aux humains, situera résolument la beauté de la nature à lintérieur dune fiction nécessaire à la production dimages fantastiques. La seconde, privilégiant limagination, considérera la création artistique, signe dans un individu, dune force issue de la nature (interprétant cette puissance en termes doriginalité, de rupture face aux conventions et règles établies) et donnera naissance à une fiction qui aura une longue vie: le génie. Le beau se retrouve ainsi, à partir de lépoque moderne, à la croisée des chemins culturels de lexpression artistique: de la création et de la réception, de lobjet et du sujet. Cet objet appartenant à un genre sa réussite artistique repose sur des règles formelles. Il revient au sujet de mesurer cette adéquation formelle par le biais dune distinction qualitative.
Autre caractéristique de lépoque moderne le domaine de la sensibilité permet de considérer le rapport entre une qualité et une expérience sensible (le goût). Cest dans le vaste champ du rapport au sacré que les penseurs de cette époque trouveront où comparer la sensibilité en tant que siège démotions violentes chez les êtres humains. Notons que cest cette époque qui caractérisera du terme de sublime le trop plein démotions violentes que ne peut contenir une sensibilité. Nous pouvons donc constater à quel point le beau, par ces transformations, se cristallise en une catégorie esthétique dont la fonction revêt un caractère générique pour le sujet réflexif. Cest dans la rencontre dune uvre particulière et dune sensibilité individuelle que se dégage, pour la philosophie moderne, les conditions de structure universelle de lappréhension du beau. Ces conditions, il est vrai, possédant un caractère rationnel pour certains penseurs et intuitifs pour dautres. Ainsi pour Kant (philosophe allemand 1724-1804) la détermination dun jugement esthétique est le produit dun sentiment de plaisir (ou de déplaisir) issu dune perception. Plus précisément un bel objet est le résultat dun acte perceptif de pure réflexion portant sur les relations formelles de cet objet. Sil sagit dune opération de nos facultés cognitives habituelles, celle-ci manifeste néanmoins le caractère spécial que revêt notre capacité de discriminer esthétiquement.
3- Lart et le beau
Enfin, la question du beau comme finalité de lart, (notamment chez Hegel et les Romantiques Allemands, ~1795-~1816) se pose entièrement à partir de la perspective de lintention consciente de lartiste (génial ou non) polarisant la tension entre lutilité sociale des productions artistiques et leur compréhension. Noublions pas quà cette période se développent à lintérieur de certaines formes dart, des attitudes artistiques, envers la production duvres, (la musique de Beethoven, 1770-1827, est à cet égard exemplaire) dont la visée nest ni de plaire ni même de servir de source de divertissement. Limagination étant le lien entre création et réception. Cette tension manifeste à son tour le déplacement effectué pendant lépoque moderne du Beau idéal vers le Beau expressif. Sintroduit ainsi la question du référent de lexpression même si le beau demeure la finalité de lart. La période moderne cependant laissera entièrement irrésolue la signification de ce que désigne lexpression artistique. Chercherait-on du côté de ce que lartiste éprouve et veut exprimer ou bien, du côté de ce que le spectateur éprouve au contact de luvre et pense être ce qui sexprime ainsi dans luvre, que nous nobtiendrions pour toute réponse quune aporie.
Voilà, en quelque sorte, une partie de lhéritage de la question du beau léguée à la réflexion esthétique. Mais avant de problématiser cette question sur son terrain plus contemporain résumons-nous brièvement. La question du beau présente à la réflexion le visage changeant de nos rapports affectifs avec autrui et le monde.
4- La valeur de lobjet
Dans lintroduction nous proposions darticuler cette question et ces rapports autour de lidée de valeur attribuée à un objet pour mieux en saisir certaines fonctions. En resserrant les points que nous avons abordés nous pourrions schématiser ces fonctions comme ceci.
Lorsquau contact dun objet x jémets un énoncé du type "x est beau" il y a :
1) attribution dune valeur normative ;
2) distinction qualitative.
Cet énoncé décrit peut-être une expérience et dans ce cas propose un jugement qui revêt une signification à lintérieur de ma capacité de :
3) désigner dune façon générique cest-à-dire de discriminer esthétiquement parmi les choses du monde qui mentourent et den informer mes semblables.
Rappelons quil ne sagit pas, tant sen faut, de réduire la réflexion esthétique contemporaine, sur la question du beau, à ces trois fonctions. Celles-ci nous servent plutôt de biais par lesquels nous abordons certains aspects actuels de cette question. Nous pourrions caractériser un de ces aspects par sa dimension critique. Comme nous lavons décrit plus haut, le beau devient à lépoque moderne une catégorie esthétique autonome lorsquun sujet, à partir dune expérience, peut lélaborer par sa réflexion et ainsi affirmer sa propre émancipation. Cest dans cet espace réflexif que la philosophie croyait pouvoir légitimer le rapport nécessaire entre le sujet et lobjet. La philosophie était une critique directe de ce qui se passait dans la pensée. Cette position est aujourdhui intenable. Entre autre parce quelle présuppose une forme particulière de subjectivité, celle dun individu autonome, unifié par sa capacité réflexive à son environnement. Comme si le sens de cet environnement, déterminé et univoque pour la pensée, se manifeste dune manière identique dans le langage qui lexprime. La philosophie du XXe siècle marque le passage vers une critique de limmédiateté du rapport entre lenvironnement et le sens que lui attribue lindividu. Une critique du langage donc.
5- Le langage
Autrement dit dans la question du beau, la réflexion focalise maintenant sur le langage qui exprime la signification de cette pensée. Sous limpulsion des réflexions de Wittgenstein, lappréciation esthétique fut considérée en lien (mais ceci sans caractère de nécessité) avec les croyances. La raison pour laquelle lobjet x est beau reposant sur le caractère attributif, plutôt que prédicatif, de "beau" utilisé en tant quadjectif, cette critique nous amène à considérer ce qui est ainsi qualifié, avant de pouvoir déterminer la nature du jugement proposé. La conclusion impliquée dans ce raisonnement étant que cette nature est en large part déterminée par lobjet jugé. Il faut éviter lobjectivisme élémentaire qui naccorde de valeur de vérité à lénoncé "x est beau" que lorsque certaines qualités et relations appartenant à x sont perçues nonobstant les sentiments des individus jugeant de cet objet. Ce point caractérise un autre aspect de la question du beau tel que compris maintenant. Contre cet objectivisme réducteur, une position, dans lesthétique contemporaine, soutient lalternative quil y aurait une similitude entre la doctrine, issue de lépoque moderne et décrite plus haut, qui veut que la valeur dune uvre dart soit en fonction de lexpérience produite par lexpérience de cette uvre et lidée, que le sens dun énoncé, est un processus accompagnant son émission et sa perception. Bien sûr lenjeu formel derrière cette question ne se trouve pas épuisé pour autant car un objectivisme plus élaboré pourrait postuler quun jugement esthétique véritable est fondé, de manière ultime, sur des principes (possiblement inconnaissables) existant indépendamment des sentiments et identiques pour chacun des individus percevant réflexivement les caractéristiques formelles dun objet. Ces complexes propriétés formelles constituant des principes dordre et dintégration pour les éléments quelles structurent, la perception et la connaissance, rencontrent ainsi des entités toujours plus vastes nécessaires à lassignation dune signification.
6- La créativité
À cette position une réponse pourrait signaler quà linstar du système de croyances qui permet lappréciation esthétique, tout ce formalisme entourant la question de la signification, ne revêt aucun caractère de nécessité pour une uvre dart. Puisquil ne sagit pas dentreprendre de débat mais seulement den présenter les contours nous passerons à un dernier aspect soulevé ici. Il sagit à lintérieur de la question du beau du caractère créatif de lentreprise artistique. Nous avons noté que pour lépoque moderne ce caractère sinscrivait dans la question plus vaste des rapports entre le Beau naturel (et le Beau idéal) et le Beau expressif. Par la fiction du génie, le Romantisme Allemand, narticulait ce caractère quà lintention consciente de lartiste. Considérer une uvre belle revenait, dans cette condition, pour le public, à saccorder à luvre par une expérience spécifique en admettant les règles du génie. Nous ninsisterons pas sur la fiction du génie en tant que telle. Ni sur le problème de lintention consciente de lartiste. Dans le cas du caractère génial cest une question trop vaste et dans celui de lintention, les éléments de réponse pertinents, appartenant plutôt aux domaines psychanalytique et psychologique, nous mèneraient hors du sujet de cette leçon. Par contre ce sont deux conséquences, liées entre elles, de cette doctrine que nous envisagerons.
Dabord, à propos du caractère expressif dune uvre dart, lesthétique contemporaine déplace laccent de lintention vers les qualités propres à un type duvre dart. Cette position implique que cest par lanalyse de celles-ci que se manifeste le rapport interne entre le moyen utilisé et les effets expressifs obtenus. Nous voyons que dans cette analyse, solidaire de la critique du langage, lesthétique contemporaine transforme en une appréciation de la matérialité du processus artistique, lidéalisme romantique qui maintenait par la distinction, dans luvre dart, du couple intuition/expression et son extériorisation, lanalogie entre une réalité mentale de luvre, seule vérité, et le moyen utilisé comme simple véhicule de communication de cette vérité. Ainsi la seconde conséquence de lexamen de la doctrine de lexpression a pour effet déliminer, à lintérieur de la relation créateur/spectateur, limagination comme seul lien dexplication, tant de lefficacité de luvre que de sa valeur. En effet lanalyse du matériau artistique manifeste simplement que lattribution dun jugement esthétique semble reposer sur le fait que certains types dart se caractérisent plus aisément par ce quils expriment.
7- Conclusion
Comme nous pouvons le constater, au terme de cette leçon et en guise de conclusion, la réflexion contemporaine porte son attention sur les médiations, tant internes à luvre quexternes à celle-ci, revêtant ou non un caractère nécessaire, impliquées dans lappréciation esthétique. Cest ainsi que les recherches esthétiques actuelles analysent ces médiations en termes relationnels et descriptifs plutôt quévaluatifs (par opposition donc à la compréhension du beau comme lexpression directe de lidée de valeur accordée à un objet). À laide de certaines fonctions, liées à la signification que prend lénoncé dun jugement, dans ce contexte, nous en avons présentées quelques-unes qui en balisent le site et en dessinent la complexité.
© CVM, 1998