L'utilité de la philosophie

par Raymond-Robert Tremblay, du cégep du Vieux Montréal

 

Il arrive souvent qu'un néophyte demande candidement: à quoi sert la philosophie ? Il pose alors une bien meilleure question qu'il ne croit, car poser cette question c'est déjà philosopher! On pourrait tout aussi bien se demander à quoi il sert de jouer ou d'aimer quelqu'un. C'est la question de la signification des actes gratuits qui est alors posée.

Utilité et utilitaire

Il pose alors la question de ce qui est utile et de ce qui ne l'est pas. Mais la notion de l'utile est plus complexe qu'il n'y paraît. Il faut en effet distinguer l'utilité et l'utilitaire. Du point de vue de l'utilité, tout ce qui existe "sert" à quelque chose: nous jouons pour nous amuser, nous aimons pour le plaisir que cela procure, etc. Mais le point de vue de l'utilitaire est plus restrictif: est alors utile ce qui est un moyen en vue d'une fin. En ce sens le plombier est utile s'il répare ma tuyauterie, l'infirmière l'est si elle me soigne correctement. Je ne les considère pas d'abord comme des personnes, mais comme des moyens pour atteindre certains buts. Leur utilité est relative à mon besoin. Si je ne porte pas de souliers, le cordonnier ne me sert à rien. En société, nous distribuons les tâches à accomplir selon les métiers et les professions, et chacun est utile au sens où il remplit une certaine fonction: réparer des maisons, s'occuper de jeunes enfants, enseigner les mathématiques ou coiffer les cheveux! Chacun a besoin de la société prise dans son ensemble et chacun y joue un certain rôle. D'un point de vue fonctionnel, les gens sont interchangeables: peu m'importe que ma dentiste prenne sa retraite, si je peux en trouver une autre tout aussi compétente.

Le luxe de l'esprit

Mais les fonctions sociales ne sont pas toutes utiles du point de vue de l'utilitaire. Nous pouvons survivre sans poésie, sans cinéma et sans musique. Nous pouvons survivre sans jeu et sans amour. Nous pouvons survivre sans philosophie. Mais survivre n'est pas vivre. La vie ne peut pas être rabattue sur l'utilitaire. On ne peut pas se définir simplement à partir de ses fonctions de base: manger, boire, dormir, gagner de l'argent et le dépenser! Si une vie se réduisait à ça, nous voyons qu'elle serait littéralement vide de sens. L'être humain ne peut pas être compris uniquement à partir de ses fonctions biologiques ou sociales. La vie humaine ne peut pas être réduite au seul commerce. Il y a donc des utilités non utilitaires: l'amour, l'art, le jeu et la philosophie en font partie.

L'être humain est certes un animal et une mécanique, mais sa vie n'est pas semblable à celle d'un chien ou d'un robot. Une vie qui se réduirait à une série de fonctions biologiques ou économiques serait véritablement dépourvue de toute signification proprement humaine. Comme l'écrit Marcel Deschoux dans son Initiation à la philosophie:

«Nous nous définissons humainement par ce superflu qui, selon la formule connue, est plus nécessaire que le nécessaire, et qui n'est autre chose que l'esprit. Non que l'on ne puisse vivre sans penser, mais par définition même, une telle vie est, humainement parlant, dénuée de sens. Car c'est l'esprit qui, chez l'homme, donne un sens à la vie. La vie n'a de sens que pour l'homme spirituel qui est en chacun de nous, mais souvent en sommeil. Et la dignité de l'homme consiste en cela seul qu'il peut concevoir qu'une certaine dignité est de son essence. Par quoi l'homme est tout autre chose qu'un animal: il est un animal conscient de transcender l'animalité; il est un animal métaphysique». (p.2)

Les valeurs humaines

L'être humain se définit ainsi des valeurs et cherche à vivre en accord avec celles-ci: il veut donner un sens à son existence. Philosopher consiste d'abord et avant tout à répondre à la question: pourquoi vaut-il de vivre? Toute réponse à cette question définit un sens. Certes, pour vivre il faut manger et répondre à ses besoins physiques, mais que serait une vie sans valeur, ni signification profonde? C'est l'esprit qui cherche ainsi à définir un sens à l'existence. Comme le corps a besoin de nourriture, l'esprit a besoin du sens. C'est le sens qui définit ce qui sera utile à ma vie et non le contraire.

Science et philosophie

L'art, la science pure et la philosophie sont un luxe de l'esprit, car ils ne servent pas directement à la survie de l'être humain, ni à son enrichissement. La philosophie est d'abord une recherche: celle de la vérité de l'existence et du bien. En ce sens, elle n'est pas une science. Elle ne s'applique pas à définir le comment des choses, à les expliquer ou à en rendre compte: elle cherche plutôt leur pourquoi. La science dit le comment des choses, mais elle ne livre pas leur sens ultime. Comme l'écrit Deschoux:

«En science, entre la nature et le savant s'interposent la méthode, la technique scientifique, tout ce que le laboratoire représente de théorie matérialisée en instruments divers. Le philosophe, au contraire, est d'emblée en face de son problème. Mieux, son problème est en lui; il est à lui-même son propre problème. Et de la sorte, si le savant qui fait la science échappe à sa propre science, le philosophe, lui, n'échappe pas, en droit, à sa propre philosophie.» (p.5)

Le philosophe est son propre problème car ce qui est en cause ici c'est la signification de son existence et celle de tous les autres. En ce sens, la philosophie n'est pas une spécialisation mais plutôt une discipline générale: tout ce qui est humain la concerne. Mais en même temps c'est une discipline très personnelle, car toute réponse à la question du sens sera subjective: tes réponses ne sont pas nécessairement les miennes.

Art et philosophie

Ce caractère personnel de la philosophie la rapproche de l'art et l'éloigne de la science. Comme la science, la philosophie se veut logique, mais comme l'art elle est fondamentalement personnelle, puisqu'elle implique un choix de valeurs. Mais, contrairement à l'art, ce n'est pas l'expression de soi qui compte ici: c'est plutôt la recherche de la vérité et son articulation à l'aide de concepts. Or la vérité tend naturellement à l'universalité. Le philosophe n'est donc pas un artiste, ou sinon par accident, et il ne le prétend pas. Il n'est pas non plus un savant. C'est une personne qui cherche à résoudre le problème du sens de la vie humaine.

Philosophie et religion

Ce caractère problématique de la philosophie l'éloigne de l'art et la rapproche de la religion. Comme le religieux, le philosophe recherche une vérité absolue, il est avide de transcendance. Mais, contrairement à lui, il refuse toute révélation, tout dogme, toute affirmation irrationnelle de la foi. Ses affirmations doivent être rationnelles, logiques et conceptuelles: elles doivent pouvoir être débattues et prêter le flanc à l'objection et au doute. Il n'y a rien d'évident en philosophie: tout fait problème. La philosophie est fondamentalement "problématique". Le philosophe fait reposer sa quête seulement sur la liberté de sa réflexion. Il veut résoudre le problème humain, à partir de ses propres données, de ce qu'il peut constater et comprendre. En philosophie, il n'y a ni esprit ni Dieu pour venir régler nos problèmes d'un coup de baguette magique!

Doute et scepticisme

On peut dire qu'en un sens la philosophie est le contraire de la religion: ayant rompu avec le mythe à sa naissance même, elle s'en méfie toujours. Son arme suprême est le doute. Devant la diversité des idéologies religieuses et politiques, devant sa propre diversité, la philosophie semble souvent aboutir au scepticisme. Mais elle ne peut jamais s'y résigner, car un scepticisme radical confinerait à l'absurdité. C'est pourquoi la philosophie cherche toujours à combattre le doute qu'elle fait pourtant naître. Il faut aussi douter du doute, pour en tracer les limites. Pour assumer la condition humaine, il faut un jour choisir des valeurs, même si nous savons qu'elles seront indéfiniment incertaines et fragiles. Il faut aussi agir et faire preuve de volonté, plutôt que de se complaire dans le doute. Aussi le philosophe finit-il toujours par proposer une certaine réponse.

Le sens de la philosophie

C'est un élève qui écrivait justement à Marcel Deschoux: «La philosophie consiste peut-être, avant tout, à nous donner une attitude raisonnée et une en face du destin.» Il y a donc en philosophie une très grande liberté et un très grand sérieux. Sa liberté est celle de la raison et du doute, son sérieux est celui de l'analyse des concepts et de la logique. C'est pourquoi on a raison de dire que la philosophie suppose une attitude raisonnée. Or la raison cherche la cohérence: donc, la philosophie est une recherche d'unité.

Deschoux écrit aussi:

«Il n'y a guère mieux à dire. Tout homme serait philosophe s'il mettait plus de méthode, plus de clairvoyance, finalement plus de volonté, dans son dessein premier et foncièrement sérieux de ne pas manquer sa vie. (...) Alors, nous créerons véritablement, avec le sens de notre vie, notre vie elle-même. Tout le problème se résume en cela: faire le plus profondément, et de la façon la plus exemplaire possible, de notre destin une destinée.» (p.7)

Destin et destinée

La vie est un destin: nous n'avons choisi ni notre sexe, ni l'époque de notre naissance, ni notre culture d'origine, ni nos parents, ni les circonstances de notre venue au monde. Mais nous avons la raison et la liberté de l'esprit pour examiner ce qui est là, et choisir nos valeurs en fonction de notre propre vision des choses. Nous ne pouvons pas choisir les circonstances, mais nous pouvons choisir l'orientation de notre action. Voilà à quoi sert la philosophie: à nous rendre capable de faire des choix réfléchis et ainsi de transformer notre condition en conscience active; bref, la philosophie sert à nous faire devenir ce que nous pouvons être.

© CVM, 1997