LE PROFESSEUR GUILLAUME - 3

Opinion et vérité

par Jean Laberge, du cégep du Vieux Montréal

 

SOPHIE - Moi, il y a une question que je me pose. Lorsque les gens croyaient que la Terre était plate, se trompaient-ils? Je veux dire: étaient-ils dans l'erreur lorsqu'ils croyaient que la Terre était plate?

NANCY - Moi, je pense que c'était vrai pour eux; pour nous, c'est faux.

SHILAN - C'est drôle; je me demande comment quelque chose peut être en même temps vrai et faux? C'est comme si on disait que quelqu'un marche dans une direction et qu'il marche aussi dans une autre. Je ne comprends pas Monsieur!?

NANCY- Quoi?

SHILAN- Écoute. Ce que tu dis est que c'était vrai pour eux de penser que la Terre est plate. OK? Mais nous savons que c'est faux. Moi, je trouve qu'il y a quelque chose de bizarre, qui cloche là-dedans. Pas toi?

NANCY - Peut-être; ça dépend de ta perception des choses...

PHILIPPE - ... à t'entendre, Nancy, on dirait qu'il n'y a jamais rien de faux... Tantôt, tu étais contre la peine de mort, simplement parce que tu es contre. Et les autres, qui, comme moi, ne pense pas comme toi, sont-ils dans l'erreur?

GUILLAUME - Question pertinente! Mais il me semble que Nancy intuitionne quelque chose d'important, qui n'est certainement pas facile à exprimer, mais qui a le mérite de susciter notre réflexion. Je te dirais, Nancy, dans un premier temps, que la logique ne te laisse pas le choix: ou bien ce que nos ancêtres croyaient est vrai, ou bien c'est faux. La logique nous dit qu'on ne peut pas avoir les deux en même temps. C'est, du moins, ce que nous dit le principe logique appelé tiers exclu: il n'y a pas de troisième valeur possible, du genre "pas tout à fait vrai et pas tout à fait faux".

Mais, moi, je suis de ceux qui croient que la logique doit être contextualisée. Ce que je veux dire par là c'est qu'il est parfois légitime de distinguer la " vérité " de "ce qu'il est rationnel de croire". Supposons qu'un pneu de ton auto ne fait que se dégonfler. Tu as beau changer de chambre à air, rien n'y fait; ton pneu se dégonfle toujours. Supposons qu'en proie au désespoir, tu en viens à soupçonner ton voisin de prendre un malin plaisir à dégonfler tes pneus. Cette croyance est-elle rationnellement justifiée? Suppose que ton voisin et toi êtes en bons termes. Dans ces conditions, tu conviendras avec moi que l'idée que ton voisin soit l'auteur de tes malheurs n'est pas rationnellement justifiée. Suppose, pour rendre les choses encore plus grotesques, que tu crois que c'est le diable en personne qui dégonfle ton pneu! Cette croyance est encore plus ridicule que la précédente, n'est-ce pas?

NANCY - Bien sûr! C'est idiot!

GUILLAUME- Suppose maintenant que le garagiste pense que la cause du dégonflement de ton fameux pneu est due à une pointe de fer qui se trouverait dans la jante de la roue. Cette croyance est-elle rationnellement justifiée?

NANCY - Sans doute.

GUILLAUME - Bien sûr, il se peut que ce ne soit pas là la cause; on défait la roue et on ne trouve pas de pointe de fer. Mais tu admets avec moi que l'hypothèse du garagiste est une excellente raison expliquant le dégonflement de ton pneu, même si dans les faits elle ne s'avère pas vraie.

Ainsi, d'une façon générale, lorsqu'on est confronté à des problèmes complexes, dont on ne connaît pas la réponse, par exemple la question de la peine de mort, notre seul recours ce sont les croyances rationnellement justifiées. Quelles bonnes raisons avons-nous de croire à la peine de mort? Quelles sont les mauvaises raisons d'y croire? Mais qu'est-ce qu'une bonne raison? Cette dernière question est propre à la philosophie.

NICOLAS - Je me demande bien ce qui est le plus rationnel de croire entre les opinions de Nancy, d'Édouardo et de Than, tantôt, à propos de la peine de mort?

GUILLAUME - Je vous renvoie la question de Nicolas.

NANCY - C'est bien ça: les philosophes n'aiment pas se "mouiller"!

GUILLAUME - Je ne suis pas ici pour penser à votre place, mais pour vous inciter à penser par vous-mêmes.

PHILIPPE - Moi, je suis en faveur de la peine de mort, et les raisons d'Édouardo sont meilleures que celles de Nancy. Quant à Than, je pense qu'on est responsable de nos actes même si on a vécu des choses difficiles.

LOUIS-ARSÈNE - Je suis d'accord avec toi. Même si on t'a battu quand tu étais jeune, c'est pas une raison pour faire pareil.

GUILLAUME - J'abonde dans le même sens que vous: si le fait d'avoir été battu explique que tu bats aujourd'hui à ton tour tes enfants, cela ne le justifie pas.

Bon, écoutez. Mon but ici n'est pas de trouver la vérité sur la question très controversée de la peine de mort, mais d'apprendre à penser, ou plutôt, puisque vous pensez tous, à mieux penser - ce qui est différent. Apprendre à mieux penser signifie, entre autres choses, évaluer les raisons de croire ce que vous croyez. Les raisons apportées par Édouardo et Than paraissent, de prime abord du moins, également bonnes. On pourrait poursuivre la discussion et on pourrait peut-être en venir à juger, qu'en fin de compte, un point de vue est mieux qu'un autre. Mais on ne poursuivra pas la discussion.

Revenons plutôt à ce que disait Nancy tantôt. Elle disait que c'était vrai pour nos ancêtres de croire que la Terre est plate et que c'est faux pour nous. Ceci a engendré une espèce de crampe mentale chez Shilan qui se demandait comment ce qui est vrai peut être en même temps faux.

Je suis persuadé que la distinction que j'évoquais tantôt entre ce qui est vrai et ce qu'il est rationnel de croire, peut nous être d'un grand secours et soulager Shilan de sa «crampe mentale»... Je m'explique.

Il y a 2 500 ans, il était rationnel de croire que la Terre était plate, compte tenu des connaissances de nos ancêtres à cette époque. En effet, leur expérience sensible à la surface de la Terre ne leur permettait pas de "voir" que la Terre possède une forme sphérique. Il aura fallu aux hommes un long effort de réflexion pour croire le contraire. Les arguments d'Aristote sont pour ainsi dire le point d'aboutissement de réflexions commencées bien avant lui. Si, par ailleurs, c'était rationnel de croire pour nos aïeux que la Terre est plate, ça ne veut pas dire, bien entendu, que c'était vrai. On sait aujourd'hui que c'est faux, grâce en partie à Aristote et au développement de la science expérimentale moderne. Donc, il y a 2 500 ans, les gens avaient de bonnes raisons de croire que la Terre était plate, compte tenu de leurs connaissances, mais ils se trompaient. Il n'y a rien de contradictoire là-dedans. Une croyance peut être rationnelle à un moment donné sans être pour autant être vraie. Certains philosophes ont fait de cette vérité un principe qu'ils ont baptisé du nom de " principe de la relativité historique des croyances rationnellement justifiées" (Pierre Blackburn, Connaissance et argumentation, Montréal, ERPI, 1992, chapitre 8, p. 148-149).

Voici un autre exemple. Les astrophysiciens ont actuellement de sérieuses raisons de croire qu'il existe de la vie ailleurs dans l'univers. Le 7 août dernier, passera sans doute à l'histoire, car la NASA a annoncé la découverte de vie extraterrestre. Un caillou de la taille d'une pomme, provenant de la planète Mars, vieux de 4,5 milliards d'années, révèle, à l'analyse, des fossiles de micro-organismes qui se seraient logés dans la roche, il y a de cela 3,6 milliards d'années. Ce qui laisse croire qu'à cette époque Mars était une planète chaude et humide; avec le temps elle se serait refroidie. Puis, on ne sait trop comment, il y a 16 millions d'années des parcelles du sol de Mars ont été projetées dans l'espace; après un long voyage, la météorite est tombée en Antarctique, il y a 13000 ans.(Québec Science, volume 35, no 2, octobre 1996, p. 7-8). Mais il se peut que cette croyance aujourd'hui rationnellement justifiée s'avère fausse un jour. Est-ce que ceci vous éclaire un peu?

NANCY - Je saisis mieux maintenant: ce que nos grands-parents pensaient était justifié, mais c'était faux.

SOPHIE - Je suis d'accord. Prenez la question de la libération de la femme. D'après ce qu'on sait maintenant, il n'est pas vrai que la femme est inférieure à l'homme; mais c'était justifié de penser cela à l'époque de nos grands-parents.

PATRICE - ...même chose pour les Noirs et les Juifs: personne n'a plus aucune raison de croire que ce sont des races inférieures.

GUILLAUME - Ce sont là de bons exemples qui illustrent le principe de la relativité historique des croyances rationnellement justifiées. Toutes ces anciennes pouvaient être justifiées à la lumière des connaissances de l'époque mais, à la lumière des connaissances actuelles, elles sont fausses. Mais, attention. Ce principe ne dit que toutes les croyances actuelles ou passées sont toutes valables. Il convient donc d'être prudent. En particulier, comme l'écrit très bien cet auteur, qui se réclame du principe en question:

"Il ne faut pas faire découler de ce principe l'idée que l'on ne peut juger les raisonnements ou les croyances des personnes ayant vécu à des époques différentes de la nôtre: lorsqu'elles ont fait des erreurs élémentaires de raisonnement, lorsqu'elles ont été dogmatiques ou qu'elles n'ont pas poussé leur réflexion aussi loin qu'elles l'auraient pu, en raison de préjugés par exemple, nous avons le droit de les critiquer sévèrement" (Pierre Blackburn, Connaissance et argumentation, Montréal, ERPI, 1992, chapitre 8, p. 148-149).

Avant Galilée (1564-1652), par exemple, les gens avaient de bonnes raisons de croire que la Terre ne tournait pas autour du Soleil. Ils suivaient sur ce point les enseignements de l'Église qui, s'appuyant sur la Bible, déclarait que le Soleil se meut et que la Terre reste immobile. Au Moyen-Âge, les disciples d'Aristote abondaient dans le même sens. Mais lorsque Galilée braqua sa lunette astronomique sur Jupiter et révéla que Jupiter avait quatre lunes - ce qui contredisait l'idée que la Terre était le centre de tout mouvement céleste - et que, par ailleurs, les travaux de Nicolas Copernic (1473-1543) furent mieux connus, il n'était plus rationnel de croire que le Soleil tourne autour de la Terre immobile.

LOUIS-ARSÈNE - Moi j'ai lu quelque part que la théorie raciale de Hitler était contestée de son vivant même. Comme quoi on ne peut pas dire que Hitler avait raison de faire ce qu'il a fait en son temps!

© CVM, 1997