Le professeur Guillaume - 6

Les sophismes

par Jean Laberge, du cégep du Vieux Montréal

 

GUILLAUME - Oui. En philosophie, plus précisément en logique (qui est la discipline qui enseigne les règles d'une bonne argumentation), on appelle "sophisme" une argumentation incorrecte même si elle a toute l'apparence d'être correcte. Un sophisme c'est, si vous voulez, une espèce de "mirage mental". De la même manière qu'il y a des mirages dans le désert, il y en a aussi dans la pensée...

Un sophisme, c'est une argumentation défectueuse parce que généralement les arguments (appelés "prémisses") qui composent l'argumentation ne sont pas suffisants pour affirmer la thèse ou la conclusion que l'auteur cherche à défendre. Sans nous en rendre compte, nous en commettons souvent, dans nos conversations avec les autres, comme dans nos réflexions personnelles. Dire par exemple que toutes les opinions se valent, c'est commettre ce qu'on appelle une "généralisation hâtive". Ce sophisme prend la forme générale suivante: "tous les X sont des Y puisque j'ai vu ou constaté un ou deux X qui étaient Y". Voyez-vous que le problème ici c'est celui de la suffisance? Ce n'est pas suffisant pour affirmer que tous les X sont des Y. Beaucoup de préjugés raciaux reposent sur le sophisme de la généralisation hâtive: "tous les Italiens sont passionnels"; "tous les Noirs sont paresseux"; "tous les Français sont prétentieux", etc.

PHILIPPE - ...et une fille qui a eu une mauvaise expérience avec un gars, dit: "tous les hommes sont pareils", généralise rapidement.

GUILLAUME - Exact. Car on sait très bien que toutes les femmes sont pareilles.... Blague à part, l'argumentation de Marco, contre les Juifs, est un bel exemple d'un autre genre de sophisme, celui de la "pente fatale". Accepter, nous disait Marco, l'État d'Israël constitue le premier pas d'une cascade d'événements qui ne peut conduire qu'à une catastrophe. L'exemple apporté par Philippe, celui des milices paramilitaires américaines, est également un autre exemple du même sophisme de la " pente fatale ": si on accepte de faire enregistrer nos revolvers, vous pouvez être sûr qu'on s'en va tout droit vers un état policier! Mais il est pour le moins fort douteux que ceci conduise à cela...

PATRICE - ...et pendant le référendum de l'automne 1996, les partisans du camp du Non faisaient la même chose. Ils disaient qu'il ne fallait pas que le Québec se sépare, car les autochtones voudront se séparer eux aussi, de sorte que le gouvernement du Québec refusera, et emploiera la force pour les retenir. Il y aura alors des blessés et de morts. Le tout mènera à la guerre civile!

BURT - Foutaise!

GUILLAUME - L'argumentation relativiste est un cas assez clair du "sophisme naturaliste". Le sophisme naturaliste consiste à poser un jugement de valeur sur la base d'un fait. Ce sophisme ne fait pas partie des sophismes traditionnellement reconnus. Il a été mis en évidence par le philosophe écossais David Hume (1711-1776). En gros, le sophisme naturaliste consiste à passer d'un jugement de fait à un jugement de valeur sans que cela soit autorisé (à moins de présupposer un autre jugement de valeur servant de prémisse à la conclusion). Hume concluait qu'on ne saurait fonder un système moral sur des faits.

Or rien nous autorise à le faire. Pour le voir, examinons les 4 énoncés suivants.

Puisque les êtres humains aiment tous la vie, on ne doit pas tuer.

Puisque Nicolas a emprunté 100 $ à Patrice, il doit donc les lui rembourser.

Puisque statistiquement de plus en plus de gens prennent l'automobile, on devrait construire d'autres routes.

Puisque je suis le père de cet enfant, je dois en prendre soin.

Vous constatez que ces 5 énoncés ont tous la même forme: puisque telle et telle chose, alors vous devez faire telle et telle chose. Schématiquement:

Puisque A, alors B.

Que constatez-vous ensuite? Qu'ont donc en commun tous les A?

SHILAN - Ce sont des faits?

GUILLAUME - Oui, des jugements de fait. Et les B?

SHILAN - Des jugements de valeur.

GUILLAUME - Excellent. Afin de bien faire ressortir la distinction entre jugement de fait et jugement de valeur, plaçons nos quatre énoncés de la façon suivante:

A) Les êtres humains aiment tous la vie.

B) On ne doit pas tuer.

A)Nicolas a emprunté 100 $ à Patrice.

B) Nicolas doit rembourser 100 $ à Patrice.

A) Statistiquement de plus en plus de gens prennent l'automobile.

B) On doit construire d'autres routes.

A) Je suis le père de cet enfant.

B) Je dois en prendre soin.

Le sophisme naturaliste consiste à passer d'un jugement de fait à un jugement de valeur, alors que le premier n'autorise pas le passage au second. En réalité, ce qui nous permet de passer de l'un à l'autre - du jugement de fait à un jugement de valeur - c'est un autre jugement de valeur qui se trouve la plupart du temps sous-entendu ou non-dit. Vous constatez donc que dans le sophisme naturalisme on tourne en rond.

Prenons le dernier exemple. Du fait que je suis le géniteur d'un enfant (fait), rien ne m'oblige à prendre soin de mon petit (jugement de valeur), à moins de comprendre implicitement, sans que cela soit dit, la règle morale selon laquelle, tout papa doit prendre soin de son enfant. Voyez-vous?

De même avec l'énoncé 3: le simple fait que plus de gens prennent l'auto ne nous autorise pas à conclure que l'on doive construire plus de routes - à moins de comprendre implicitement la règle morale selon laquelle la construction de routes est une bonne chose.

Appelons A', la règle morale implicite qui permet le passage de A à B. Pour nos quatre énoncés, voici les règles morales implicites qui autorisent le passage de A à B:

A') Il est mal de tuer ses semblables.

A') Il faut rembourser nos emprunts.

A') C'est une bonne chose de construire des routes.

A') Un père doit prendre soin de son enfant.

Revenons maintenant à l'argumentation relativiste qui dit: "Puisqu'il n'y a pas de morale universelle, alors toutes les morales sont aussi bonnes les unes que les autres". Décomposons cette phrase en son jugement de fait et en son jugement de valeur, ainsi:

A) Il n'y pas de morale universelle.

B) Les morales sont aussi bonnes les unes que les autres.

Quelle est la règle morale implicite, A', qui permet de passer ici de A à B? La connais-tu, Sophie?

SOPHIE - Toutes les morales sont bonnes?

GUILLAUME - Oui, bravo! A': Toutes les morales, quelles qu'elles soient, sont toujours bonnes.

NICOLAS - Bien, de cette façon l'argumentation des relativistes tournent en rond: c'est une pétition de principe!

GUILLAUME - Belle observation!

NICOLAS - Moi, au début, j'étais d'accord avec les relativistes. Mais, maintenant, je ne suis plus d'accord avec eux. Leur argumentation ne tient pas debout! Je pense qu'on ne peut jamais être certain 100 % quant à ce qui est bien ou bon. D'un autre côté, je ne peux pas croire qu'il y ait une seule morale universelle, valable pour tous.

GUILLAUME - Alors, tu serais plutôt ce qu'on appelle un sceptique en matière de morale.


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