Par delà le bien et le mal (extraits)

par Friedrich Nietzsche

 

Deuxième partie

L’esprit libre

(…)

34. À quelque point de vue philosophique que nous nous placions aujourd’hui, c’est encore le caractère spécieux du monde dans lequel nous croyons vivre qui constitue ce que notre œil peut saisir de plus assuré et de plus ferme; nous trouvons de multiples raisons qui nous induisent à forger des hypothèses sur un principe d’erreur qui se trouverait dans " l’essence des choses ". Mais imputer à notre pensée, donc à " l’esprit ", la fausseté du monde — échappatoire honnête qu’emprunte, inconsciemment ou non, tout advocatus dei, — tenir ce monde, avec son espace, son temps, sa forme et son mouvement, pour une fausse conclusion, ne serait-ce pas une bonne raison d’apprendre enfin à se défier de toute pensée? La pensée ne nous aurait-elle pas, jusqu’ici, joue le pire des tours ? et quelle garantie aurions nous qu’elle ne continuera pas à faire ce qu’elle a toujours fait? Très sincèrement, l’innocence des penseurs a quelque chose de touchant, quelque chose qui inspire le respect; aujourd’hui encore, elle leur permet de se placer devant la conscience en la priant de leur répondre honnêtement: par exemple si elle est " réelle ", pourquoi en somme elle s’écarte si résolument du monde extérieur et autres questions du même genre. La croyance en des " certitudes immédiates " est une naïveté morale, qui nous honore, nous philosophes, mais nous devons cesser désormais d’être des individus " rien que moraux ". La morale mise à part, cette croyance est une sottise qui nous fait peu d’honneur. Si, dans la vie bourgeoise, une méfiance toujours en éveil passe pour la marque d’un " mauvais caractère ", et donc pour un manque de bon sens, qu’est-ce qui nous empêche, nous, au-delà du monde bourgeois, de ses affirmations et de ses négations, de manquer de bon sens et de dire: le philosophe, plus que personne, a droit au " mauvais caractère " parce qu’il a toujours été la plus grande dupe de la terre ? Il a aujourd’hui le devoir de se méfier, de darder sur le monde, du fond de tous les gouffres du soupçon, le regard le plus malintentionné. — Qu’on me pardonne le sarcasme de cette sombre raillerie; moi-même, depuis fort longtemps, j’ai appris à penser et à juger autrement des trompeurs et des trompés, et je garde en réserve quelques nasardes à l’égard des philosophes dont la fureur aveugle s’insurge contre l’idée d’être trompés. Pourquoi pas ? C’est par pur préjugé moral que nous accordons plus de valeur à la vérité qu’à l’apparence; c’est même l’hypothèse la plus mal fondée qui soit. Reconnaissons-le : nulle vie ne peut subsister qu’à la faveur d’estimations et d’apparences inhérentes à sa perspective; et si l’on voulait, avec un certain nombre de philosophes, à grand renfort d’exaltation vertueuse et de niaiserie, supprimer complètement le " monde apparent ", si vous étiez capables d’une telle opération, il ne resterait rien non plus de votre " vérité ". Car enfin, qu’est-ce qui nous force à admettre qu’il existe une antinomie radicale entre le " vrai " et le " faux " ? Ne suffit-il pas de distinguer des degrés dans l’apparence, en quelque sorte des couleurs et des nuances plus ou moins claires, plus ou moins sombres — des " valeurs " diverses, pour employer le langage des peintres ? Pourquoi le monde qui nous concerne ne serait-il pas une fiction ? Et si l’on objecte qu’à toute fiction il faut un auteur, ne doit-on pas carrément répondre: pourquoi ? Cet " il faut " n’appartient-il pas lui aussi à la fiction, peut-être ? Est-il donc interdit d’user de quelque ironie à l’égard du sujet, de l’attribut et de l’objet ? Le philosophe n’aurait-il pas le droit de s’élever au-dessus de la foi qui régit la grammaire ? Tous nos respects aux gouvernantes; mais ne serait-il pas temps pour la philosophie d’abjurer la foi des gouvernantes ? —

35. Ô Voltaire, ô humanitarisme, ô sottise! Il y a à dire sur la " vérité " et la recherche de la vérité, et quand l’homme s’y prend par trop humainement — " il ne cherche le vrai que pour faire le bien ", — je parie qu’il ne trouve rien !

36. Si rien ne nous est " donné " comme réel sauf notre monde d’appétits et de passions, si nous ne pouvons descendre ni monter vers aucune autre réalité que celle de nos instincts — car la pensée n’est que le rapport mutuel de ces instincts, — n’est-il pas permis de nous demander si ce donné ne suffit pas aussi à comprendre, à partir de ce qui lui ressemble, le monde dit mécanique (ou " matériel ") ? Le comprendre, veux-je dire, non pas comme une illusion, une " apparence ", une " représentation " au sens de Berkeley et de Schopenhauer, mais comme une réalité du même ordre que nos passions mêmes, une forme plus primitive du monde des passions, où tout ce qui se diversifie et se structure ensuite dans le monde organique (et aussi, bien entendu, s’affine et s’affaiblit) gît encore au sein d’une vaste unité; comme une sorte de vie instinctive où toutes les fonctions organiques d’autorégulation, d’assimilation, de nutrition, d’élimination, d’échanges sont encore synthétiquement liées; comme une préforme de la vie ? — En définitive, il n’est pas seulement permis de hasarder cette question; l’esprit même de la méthode l’impose. Ne pas admettre différentes espèces de causalités aussi longtemps qu’on n’a pas cherché à se contenter d’une seule en la poussant jusqu’à ses dernières conséquences (jusqu’à l’absurde dirais-je même), voilà une morale de la méthode à laquelle on n’a pas le droit de se soustraire aujourd’hui; elle est donnée " par définition " dirait un mathématicien. En fin de compte la question est de savoir si nous considérons la volonté comme réellement agissante, si nous croyons à la causalité de la volonté. Dans l’affirmative — et au fond notre croyance en celle-ci n’est rien d’autre que notre croyance en la causalité elle-même —nous devons essayer de poser par hypothèse la causalité de la volonté comme la seule qui soit. La " volonté " ne peut évidemment agir que sur une " volonté " et non pas sur une " matière " (sur des " nerfs " par exemple). Bref nous devons supposer que partout où nous reconnaissons des " effets " nous avons affaire à une volonté. agissant sur une volonté, que tout processus mécanique, dans la mesure où il manifeste une énergie, constitue précisément une énergie volontaire, un effet de la volonté. — À supposer enfin qu’une telle hypothèse suffise a expliquer notre vie instinctive tout entière en tant qu’élaboration et ramification d’une seule forme fondamentale de la volonté — à savoir la volonté de puissance, comme c’est ma thèse, — à supposer que nous puissions ramener toutes les fonctions organiques à cette volonté de puissance et trouver en elle, par surcroît, la solution du problème de la génération et de la nutrition — c’est un seul problème, — nous aurions alors le droit de qualifier toute énergie agissante de volonté de puissance. Le monde vu de l’intérieur, le monde défini et résigné par son " caractère intelligible " serait ainsi " volonté de puissance " et rien d’autre. —

42. Une nouvelle race de philosophes montent à l’horizon : je me hasarde à les baptiser d’un nom qui ne va pas sans danger. Tels que je les pressens, tels qu’ils se laissent pressentir — car il appartient à leur nature de vouloir rester des énigmes sur quelques points — ces philosophes de l’avenir voudraient avoir le droit, peut être aussi le tort, d’être appelés des tentateurs. Ce terme même n’est en fin de compte qu’une tentative, ou, si l’on veut, une tentation.

43. Seront-ils de nouveaux amis de la " vérité ", ces philosophes à venir ? Très probablement, car tous les philosophes connus ont aimé leurs vérités. Pourtant ce ne seront certainement pas des dogmatiques. Leur orgueil autant que leur goût s’insurgera à l’idée que leur vérité doive être une vérité pour tous, ce qui, jusqu’ici, fut secrètement le vœu et l’arrière-pensée de toutes les visées dogmatiques. " Mon jugement est mon jugement, et je n’admets pas volontiers qu’un autre y ait droit ", dira peut-être un de ces philosophes futurs. " Il faut se défaire de ce mauvais goût : vouloir s’accorder avec le grand nombre. "Bien" ne signifie plus bien dans la bouche du voisin. Et comment y aurait-il un "bien commun" ? Le mot renferme une contradiction : ce qui peut être commun n’a jamais que peu de valeur. Finalement il en sera comme il en a toujours été :les grandes choses appartiendront aux grands hommes, les profondeurs aux hommes profonds, le raffinement et le frisson aux hommes raffinés et, en un mot, tout ce qui est rare aux hommes rares. " —

44. Ai-je besoin, après cela, de préciser qu’ils seront de libres, très libres esprits, ces philosophes de l’avenir, tout aussi certainement qu’ils ne seront pas seulement des esprits libres, mais quelque chose de plus, de plus élevé, de plus grand, de radicalement autre, qui ne doit être ni méconnu ni confondu ? Mais tandis que je prononce ces mots, je me sens l’obligation, envers eux presque autant qu’envers nous, les esprits libres, leurs hérauts et leurs précurseurs, de dissiper un vieux et sot préjugé, un malentendu qui a trop longtemps rendu la notion " d’esprit libre " aussi opaque qu’un nuage. Dans tous les pays d’Europe et aussi en Amérique, il est maintenant des gens qui abusent de ce mot, une sorte d’esprits très étroits, emmurés, enchaînés qui veulent à peu près le contraire de ce qui est dans nos intentions et nos instincts, — sans compter qu’à l’égard de ces philosophes nouveaux, qui approchent, ils seront plus que jamais des fenêtres closes et des portes verrouillées. Brièvement et brutalement dit, ils appartiennent à l’espèce des niveleurs leurs, ces esprits faussement qualifiés de " libres "; ce sont des esclaves loquaces, des écrivailleurs au service du goût démocratique et de ses " idées modernes ", des êtres dépourvus de solitude, de solitude personnelle, de braves lourdauds, certes courageux et de mœurs respectables, mais sans liberté et risiblement superficiels. Car que dire de leur tendance fondamentale qui consiste à voir dans les formes de la société existante la cause à peu près unique de tout le malheur et l’échec humains, ce qui n’est rien d’autre que de mettre joyeusement la vérité sur la tête et les pieds en l’air ! Ce qu’ils aimeraient réaliser de toutes leurs forces c’est le bonheur du troupeau pour tout le monde, le bonheur du troupeau qui pâture sa prairie, dans la sécurité, le bien-être, l’universel allègement de l’existence; leurs deux comptines et doctrines les plus ressassées sont " l’égalité des droits " et " la pitié pour tous ceux qui souffrent "; la souffrance elle-même, à leurs yeux, est une chose qu’il convient d’abolir. Nous qui pensons exactement le contraire, nous qui avons ouvert nos yeux et nos consciences et qui savons où et comment la plante " homme " a poussé le plus vigoureusement, nous qui croyons que cet épanouissement s’est toujours produit dans des conditions diamétralement opposées, que la précarité de notre situation a dû devenir extrême, notre invention et notre dissimulation (notre "  esprit ") se développer dans le sens de la finesse et de l’audace, notre volonté de vivre s’intensifier jusqu’à devenir volonté de puissance absolue; nous croyons que la dureté, la violence, l’esclavage, le danger dans la rue et dans les cœurs, le secret, le stoïcisme, la tentation et les diableries de toutes sortes, que tout ce qui est mauvais, terrible, tyrannique en l’homme, ce qui tient en lui du fauve et du serpent, sert aussi bien l’élévation de l’espèce " homme " que son contraire. Ce n’est pas encore assez dire; de toute manière, ce que nous disons et taisons sur ce point nous situe à l’autre bout de toute l’idéologie moderne et de ses aspirations grégaires; nous sommes ses antipodes peut-être ? Quoi d’étonnant que nous, les esprits libres, nous ne soyons pas des plus communicatifs ? que nous ne songions pas à trahir en toute occasion de quoi un esprit peut se libérer et vers quoi il se verra peut-être poussé ensuite ? Et quant à la dangereuse formule "  par-delà bien et mal ", elle sert au moins à nous mettre à l’abri des confusions : nous sommes autre chose que des " libres penseurs ", " liberi pensatori ", " Freidenker " ou quel que soit le nom que ces excellents défenseurs des " idées modernes " aiment à se donner. Habitants ou tout au moins hôtes de nombreuses provinces de l’esprit, évadés sans cesse des obscurs et agréables refuges où une prédilection ou une préaversion, la jeunesse, l’origine, le hasard des hommes et des livres, ou même la fatigue de nos pérégrinations semblaient nous cantonner, pleins de méchanceté à l’égard de la dépendance et de ses appâts cachés dans les honneurs, l’argent, les fonctions ou les entraînements des sens, reconnaissants même envers la détresse et les vicissitudes de la maladie parce qu’elles nous affranchirent toujours de quelque règle et de son " préjugé ", reconnaissants envers le dieu, le diable, le mouton et le ver qui nous habitent, curieux jusqu’au vice, chercheurs jusqu’à la cruauté, pourvus de doigts agiles pour saisir l’insaisissable, de dents et d’estomacs pour digérer les viandes les plus indigestes, prêts à toute tâche qui réclame un esprit perçant et des sens aiguisés, prêts à n’importe quel risque grâce à notre surabondance de " libre volonté ", doués d’une âme qui se montre et d’une âme qui se cache et dont personne ne pénètre aisément les ultimes desseins, animés de mobiles qui s’avouent et de mobiles qui se taisent et que personne ne peut scruter jusqu’au bout, clandestins sous des manteaux de lumière, conquérants sous nos airs d’héritiers et de dissipateurs, classificateurs et collectionneurs du matin au soir, avares de nos richesses et de nos tiroirs pleins, ménagers de notre savoir, qu’il s’agisse d’apprendre ou d’oublier, inventeurs de schémas, quelquefois fiers de nos tables de catégories, quelquefois pédants, quelquefois hiboux laborieux en plein jour et même, s’il le faut, épouvantails — et aujourd’hui il le faut, car nous sommes les amis nés, jurés et jaloux de la solitude, de notre propre et profonde solitude du plein midi et du plein minuit —, voilà l’espèce d’hommes que nous sommes, nous, les esprits libres ! Et peut-être n’êtes-vous pas sans nous ressembler un peu, vous qui venez, vous les nouveaux philosophes ? —