Problèmes de philosophie

par Bertrand Russell (1912)

 

Chapitre 2. L’EXISTENCE DE LA MATIÈRE

21) Dans le présent chapitre nous aurons à nous demander si, en quelque sens que ce soit, la matière existe vraiment. Existe-t-il une table qui possède des caractéristiques intrinsèques bien définies et qui existe toujours, même lorsque je ne la vois pas ? ou bien la table est-elle purement un produit de mon imagination, comme le serait une table de rêve dans un songe qui durerait ? Cette question est de la plus haute importance. En effet, si nous ne pouvons être certains de l’existence indépendante des objets, nous ne pouvons pas davantage être certains de l’existence indépendante des autres êtres humains et encore moins de celle de l’esprit de ces êtres, puisque nous n’avons pas d’autres raisons de croire à leur esprit que celles tirées de l’observation de leur corps. Ainsi, si nous ne pouvons avoir de certitude quant à l’existence indépendante des objets, nous sommes comme abandonnés dans un désert, et il se peut alors que tout le monde extérieur ne soit que le produit de notre imagination, comme l’est un rêve, et que nous soyons seuls à exister. C’est là une hypothèse désagréable; à vrai dire, bien qu’il ne puisse être absolument prouvé qu’elle est fausse, il n’y a pas non plus de raison valable pour qu’elle soit vraie. Dans le présent chapitre, nous devons examiner pourquoi il en est ainsi.

22) Avant de nous embarquer dans des considérations hypothétiques, essayons de trouver un point de départ quelque peu solide et fixe. Bien que nous doutions de l’existence matérielle de la table, nous ne doutons pas de la réalité des témoignages sensoriels qui nous ont incité à penser qu’il y avait bel et bien une table; nous ne doutons pas du fait que nos regards nous font voir une certaine forme d’une certaine couleur, ni du fait que, en touchant cet objet, nous éprouvons une sensation de dureté. Ce n’est rien de tout cela, qui est d’ordre psychologique, que nous remettons en cause ici. Quelles que soient les autres choses dont on peut douter, tout au moins une grande partie de ce que nous révèle notre expérience immédiate semble indiscutable.

23) Descartes (1596-1650), le fondateur de la philosophie moderne, inventa une méthode de raisonnement que nous pouvons toujours utiliser avec profit, c’est celle du doute méthodique. Il décida qu’il ne croirait rien qui ne se présente si clairement et si distinctement à son esprit qu’il n’ait aucune raison de le mettre en doute. Tout ce qui lui semblerait sans fondement certain le ferait douter jusqu’au moment où il trouverait une raison valable d’abandonner son doute. En appliquant cette méthode de raisonnement, il fut peu à peu convaincu d’un fait: la seule existence dont il pouvait se dire absolument sûr, c’était la sienne. Il imagina un esprit trompeur qui, comme dans une perpétuelle fantasmagorie, présentait à ses sens des choses sans réalité; l’existence de cet esprit trompeur pouvait être improbable mais elle était tout de même possible; en conséquence, ii était permis d’entretenir un doute au sujet des choses que les sens perçoivent.

24) En tout cas, il n’était pas possible de douter de sa propre existence, car s’il n’existait pas, aucun esprit trompeur ne pouvait le leurrer, s’il doutait, c’est bien qu’il existait; s’il pouvait faire l’expérience de quoi que ce soit, c’est bien qu’il existait. Son expérience personnelle était donc pour lui une certitude absolue. "Je pense donc je suis", affirma Descartes (cogito, ergo sum ), et sur la base de cette certitude, il se mit à l’œuvre pour reconstruire l’univers de la connaissance que son doute méthodique avait détruit. En inventant cette méthode du doute raisonné, et en déterminant que les choses les plus certaines en sont des subjectives, Descartes a rendu un grand service à la philosophie, à tel point que ses enseignements peuvent encore aujourd’hui guider les philosophes modernes.

25) Cependant, il faut être circonspect en utilisant la méthode cartésienne: "Je pense, donc je suis" ne se limite pas à affirmer ce qui est certain au sens strict, mais affirme davantage. Il peut nous paraître absolument certain que nous sommes aujourd’hui la même personne qu’hier, ce qui est vrai en un sens. Mais le vrai Moi est aussi difficile à déterminer que l’existence de la table, et ne paraît pas posséder la certitude, absolue et convaincante, qui appartient a une certaine expérience particulière. Lorsque je regarde ma table et que je la vois d’une couleur brune, ce qui est immédiatement certain, ce n’est pas: "Je vois une couleur brune", mais: "une couleur brune s’offre à ma vue". Bien entendu, cette assertion suppose qu’il y a bien quelqu’un ou quelque chose qui voit la couleur brune, mais cela, à soi seul, n’implique pas l’existence plus ou moins permanente de l’être que nous appelons "Je" . En ce qui concerne une certitude immédiate, il se pourrait que l’être qui voit la couleur brune de la table fût tout à fait momentané et qu’il fût différent de celui qui, au moment d’après, éprouve une expérience différente.

26) Ainsi, ce sont nos pensées et nos sensations particulières qui présentent une certitude fondamentale, et il en est des rêves et des hallucinations comme des perceptions normales; lorsque nous rêvons ou que nous voyons un fantôme, nous éprouvons véritablement ce que nous croyons éprouver, mais, pour diverses raisons, il est admis que dans ce cas aucun objet physique ne correspond à ces sensations. Ainsi nous n’avons pas à considérer comme limitée de quelque manière la certitude de la connaissance que nous avons de notre propre vécu sensible sous prétexte de tenir compte de cas exceptionnels. Nous avons donc là, quoi qu’il en soit, une base solide d’où nous partirons pour la recherche de la connaissance véritable.

27) Voici le problème que nous avons à traiter: étant donné notre certitude quant à nos propres témoignages sensoriels, avons-nous une raison quelconque de les considérer comme des signes de l’existence d’une entité que nous nommerons "les objets physiques"? Après avoir énuméré tous les témoignages sensoriels que nous pouvons à juste titre considérer comme se rattachant à la table, avons-nous bien dit tout ce qu’il y avait à dire au sujet de cette table? Ou bien n’y a-t-il pas encore autre chose qui ne soit pas un témoignage sensoriel et qui subsiste même en notre absence ? Le sens commun répond sans hésitation qu’en effet il y a bien autre chose. Une table qui peut être achetée et vendue, poussée ici ou là, recouverte d’un tapis, etc., ne peut pas être seulement une accumulation de témoignages sensoriels. Si le tapis dissimule la table complètement, il empêche toute réaction sensorielle de notre part; et alors si la table n’était que témoignages sensoriels, elle aurait alors cessé d’exister, et le tapis serait suspendu en l’air, demeurant miraculeusement posé à l’endroit où la table se trouvait antérieurement. Cela semble carrément absurde; mais un philosophe doit apprendre à ne pas se laisser effrayer par les absurdités.

28)    Une importante raison qui nous incite à postuler l’existence d’un objet physique en plus des témoignages sensoriels est que nous voulons qu’il y ait un même objet pour différentes personnes. Quand dix personnes sont assises autour d’une table pour dîner, il paraît absurde de soutenir qu’elles ne voient pas la même nappe, les mêmes couverts, les mêmes verres. Toutefois, chaque personne a son témoignage sensoriel particulier: ce qui apparaît immédiatement aux yeux de l’un n’est pas immédiatement perçu par l’autre; chacun voit les objets sous un angle un peu différent et par conséquent les voit de façons variées. S’il doit donc exister des objets qui soient les mêmes pour tous, qui puissent en un certain sens être connus de personnes diverses et nombreuses, il doit bien y avoir quelque chose dont l’existence est indépendante des témoignages sensoriels particuliers qui apparaissent aux diverses personnes. Quelle raison avons-nous alors de croire en l’existence de tels objets ?

29) La première réponse qui vient naturellement à l’esprit est la suivante: bien que les diverses personnes présentes voient la table de façon légèrement différente, elles voient quand même des choses plus ou moins pareilles, et les variations qui peuvent exister dans leur façons de voir obéissent aux lois de la perspective et de la réflexion de la lumière, si bien qu’il est facile de déterminer l’objet qui cause les diverses réactions sensorielles des diverses personnes présentes. J’ai acheté ma table au précédent locataire de ma chambre; il n’était pas en mon pouvoir d’acheter aussi les témoignages sensoriels de mon prédécesseur qui s’évanouirent à son départ, mais j’ai pu acheter (et je l’ai fait) la perspective à peu près certaine de réactions sensorielles plus ou moins pareilles aux siennes. Des individus différents éprouvent donc des sensations semblables, et un individu donné en un endroit donné, mais à des moments variés recueille les mêmes témoignages sensoriels; ce sont ces faits qui nous font supposer qu’au delà des témoignages de nos sens se trouve un objet physique, le même pour tous et permanent, qui cause les réactions sensorielles d’individus différents, à des moments différents.

30) Or, les considérations énoncées ci-dessus supposent a priori qu’il existe d’autres individus que nous-mêmes et, dans cette mesure, elles présupposent ce qu’il s’agit de démontrer. Les autres personnes me sont représentées par certains témoignages de mes sens tels que leur apparence ou le son de leur voix, et si je n’avais aucune raison de croire qu’il existe des objets physiques indépendamment de mes propres témoignages sensoriels, je n’aurais pas non plus de raison de croire que les autres personnes existent autrement qu’en faisant partie de mes rêves. En conséquence, lorsque nous essayons de démontrer qu’il y a forcément des objets indépendants de nos propres témoignages sensoriels, nous ne pouvons faire appel au témoignage des autres personnes, puisque ce témoignage consiste aussi en témoignages sensoriels, et qu’il ne révèle rien de ce qu’éprouvent les autres, à moins que nos propres témoignages sensoriels ne soient des signes de choses qui existent indépendamment de nous. Il nous faut, en conséquence, s’il est possible, découvrir dans notre vécu sensible purement personnel des caractéristiques qui montrent, ou qui tendent à montrer, qu’il existe dans l’univers des entités autres que nous-mêmes et autres que notre vécu sensible personnel.

31) En un sens, il faut bien admettre que nous ne pourrons jamais prouver la réalité individuelle de ce qui est distinct de notre moi et de son expérience. Il n’y a aucune absurdité, au point de vue de la logique, à supposer que le monde ne contient que nous-mêmes avec nos pensées, nos sentiments, nos sensations et que toute autre chose n’est qu’illusion. Nos rêves nous montrent un univers fort compliqué, et cependant, au réveil, nous découvrons que tout n’était qu’illusion, c’est-à-dire que les témoignages sensoriels qui étaient les nôtres au cours de notre rêve, ne semblent pas avoir correspondu aux objets physiques que nous pourrions normalement associer à ces témoignages sensoriels. (Certes, lorsque nous prenons le monde matériel pour acquis, il est possible évidemment de trouver des causes physiques aux témoignages sensoriels que nous avons dans les rêves; par exemple, une porte qui bat peut faire naître le rêve d’une bataille navale. Dans ce cas, cependant, s’il y a bien une cause physique à notre réaction sensorielle, il n’y a pas d’objet physique qui corresponde à nos témoignages sensoriels comme le ferait une bataille navale véritable.) Il n’y a pas d’impossibilité, du point de vue de la logique, à supposer que l’existence entière n’est qu’un rêve au cours duquel nous créons nous-mêmes tous les objets qui se présentent à nous. Néanmoins, si cette hypothèse n’est pas logiquement impossible, il n’y a aucune raison de penser qu’il en est ainsi réellement; de plus, c’est là une hypothèse moins simple, pour expliquer les faits de notre existence, que la supposition fondée sur le bon sens et voulant qu’il y ait réellement des objets existant indépendamment de nous, et dont l’action sur nous provoque nos sensations.

32) La simplicité de cette dernière supposition peut s’illustrer de la façon suivante: si un chat est aperçu à un moment donné, en un endroit donné, puis à un autre moment en un autre endroit, nous en concluons naturellement que ce chat s’est transporté d’un endroit à l’autre, occupant une série de positions intermédiaires. Mais si le chat n’est qu’un ensemble de témoignages sensoriels il ne peut avoir occupé aucun des endroits où je ne l’ai pas vu; ainsi, nous devons supposer qu’il n’existait pas au moment où nous ne le voyions pas, et qu’il a pris subitement corps à chaque endroit où nous l’avons vu. Si le chat existe, que nous le voyions ou non, nous pouvons comprendre, d’après notre propre expérience vécue, qu’il devienne affamé d’un repas à l’autre, même s’il n’est pas devant nous; mais si le chat n’existe pas en dehors de notre présence, il nous paraîtra anormal que son appétit s’accroisse pendant le temps où il n’a pas d’existence, tout autant que s’il existait de façon permanente. Et si le chat ne consiste qu’en témoignages sensoriels, il ne peut avoir faim, puisque seule la faim que je ressens moi-même doit provoquer en moi une réaction. Ainsi, le comportement des témoignages sensoriels qui me représentent le chat, bien qu’il paraisse tout à fait normal lorsqu’on le considère comme expression de la faim, devient tout à fait inexplicable si l’on n’y voit que les seules transformations et mouvements de taches de couleur, lesquelles sont tout aussi incapables de ressentir la faim qu’un triangle de jouer au football.

33) Or, la difficulté que présente la réalité du chat n’est rien en comparaison de celle qui nous arrête si l’on considère les êtres humains. Quand un être humain parle, c’est-à-dire quand nous entendons des sons que nous associons à des idées et que nous voyons simultanément certains mouvements des lèvres et certains changements d’expression dans la physionomie, il est très difficile de supposer que les sons perçus ne sont pas l’expression de la pensée car nous savons qu’il en serait ainsi pour nous si nous émettions ces mêmes sons. Bien entendu, des faits analogues se produisent au cours des rêves et nous avons alors l’illusion d’avoir devant nous des interlocuteurs qui sont en réalité inexistants. Mais les rêves sont souvent engendrés par les circonstances de notre vie à l’état de veille, et ils sont plus ou moins explicables, d’après des principes scientifiques, à la condition d’admettre qu’il existe bien un monde physique. Ainsi, le principe de simplicité sous ses diverses formes nous pousse à adopter l’idée normale qu’il existe réellement, distinctes de nous et de nos témoignages sensoriels, des entités qui ne dépendent pas de nos perceptions.

34) Bien entendu, ce n’est pas par des raisonnements que nous en venons initialement à croire en un monde extérieur à nous. Nous trouvons cette croyance toute prête au fond de nous-mêmes, dès que nous commençons à réfléchir; c’est ce qu’on peut appeler une croyance innée ; or, nous n’aurions jamais été amenés à mettre en doute le bien-fondé d’une telle croyance s’il ne nous semblait pas, particulièrement en ce qui concerne le sens de la vue, que le témoignage sensoriel même était instinctivement assimilé par nous à l’objet extérieur à nous, alors que le raisonnement nous montre qu’une entité distincte de nous ne peut se confondre avec notre témoignage sensoriel. Toutefois, cette découverte (qui n’est nullement paradoxale en ce qui concerne le goût, l’odorat et l’ouïe et qui ne l’est que très peu dans le cas du toucher) laisse intacte une croyance instinctive qui nous persuade de l’existence réelle des objets correspondant à nos témoignages sensoriels. Puisque notre croyance à ce sujet n’entraîne pas de difficultés particulières, mais puisqu’au contraire, elle tend à simplifier et à systématiser le bilan de notre expérience, il ne paraît pas y avoir de raison valable pour la rejeter. Il nous est donc permis d’admettre ( avec cependant un léger doute né de notre connaissance des rêves) que le monde extérieur existe réellement et qu’il ne dépend pas entièrement, pour son existence, du fait que nous continuions à le percevoir.

35) L’argumentation qui nous conduit à cette conclusion a une base certes moins forte que nous le souhaiterions, mais elle ressemble à de nombreux raisonnements philosophiques, et elle mérite donc d’être étudiée brièvement dans son ensemble et au point de vue de sa validité. Toute connaissance, nous nous en rendons compte, se fonde obligatoirement sur des croyances innées, et si nous rejetons celles-ci, il ne reste rien. Or, parmi nos croyances innées, certaines sont d’un plus grand poids que d’autres; nombreuses sont celles, encore, qui grâce à l’habitude et à l’association, se sont mêlées à d’autres croyances qui ne sont pas réellement innées, mais qui sont faussement considérées comme telles.

36) Le rôle de la philosophie consiste à nous fixer la hiérarchie qui régit nos croyances innées, en commençant par celles qui sont le plus fortement ancrées en nous, en isolant chacune, autant que nous pouvons, pour la libérer le mieux possible de toute adjonction étrangère. La philosophie doit s’efforcer de montrer que, sous leur forme définitive, nos croyances innées n’entrent pas en conflit, mais que, bien au contraire, elles forment un tout harmonieux. Il ne peut jamais y avoir aucun motif de rejeter une telle croyance, sauf si elle est en désaccord avec une autre; si nos croyances sont en harmonie, leur ensemble forme un système digne d’être accepté.

37) Il est bien entendu possible que la totalité de nos croyances innées, ou que l’une d’elles soit fausse, et en conséquence toutes doivent être considérées avec une certaine suspicion; mais nous ne pouvons dès l’abord avoir une raison d’éliminer une croyance, si ce n’est en nous basant sur une autre croyance. Classons donc nos croyances innées et leurs conséquences, demandons-nous laquelle d’entre elles est la plus susceptible d’être, en cas de nécessité, modifiée ou abandonnée; nous pouvons ainsi arriver, en prenant pour règle de n’accepter comme uniques données que les croyances innées, à une mise en ordre systématique de nos connaissances, mise en ordre dans laquelle, même si la possibilité d’une erreur demeure, sa probabilité est réduite par l’interdépendance des diverses croyances, ainsi que par l’analyse critique qui a précédé notre acquiescement à ces croyances.

38) C’est là au moins un des rôles que la philosophie peut remplir. La plupart des philosophes, à tort ou à raison, sont persuadés que la philosophie est en mesure d’avoir une action encore plus importante, c’est-à-dire qu’elle peut nous faire acquérir une connaissance de l’univers dans son ensemble et celle de l’ultime réalité, connaissance impossible à atteindre sans vues philosophiques. Qu’il en soit ainsi ou non, la fonction la plus modeste à laquelle nous venons de faire allusion peut certainement être remplie par la philosophie, et suffit bien, pour ceux qui ont commencé à douter de la valeur du sens commun, à justifier le dur et pénible labeur qu’entraîne l’étude des problèmes philosophiques. (Fin du chapitre 2.)