La République, Livre V, (extrait)

par Platon

 

GLAUCON (G.) - Quels sont, selon toi, les vrais philosophes?

SOCRATE (S.) - Ceux qui aiment le spectacle de la vérité.

G. - Tu as certainement raison; mais qu'entends-tu par là?

S. - Ce ne serait point facile à expliquer à un autre; mais je crois que tu m'accorderas ceci.

G. - Quoi?

S. - Puisque le beau est l'opposé du laid ce sont deux choses distinctes.

G. - Comment non?

S. - Mais puisque ce sont deux choses distinctes, chacune d'elles est une?

G. - Oui.

S. - Il en est de même du juste et de l'injuste, du bon et du mauvais et de toutes les autres Idées: chacune d'elles, prise en soi, est une; mais du fait qu'elles entrent en communauté avec des actions, des corps, et entre elles, elles apparaissent partout, et chacune semble multiple.

G. - Tu as raison.

S. - C'est en ce sens que je distingue d'une part ceux qui aiment les spectacles, les arts, et sont des hommes pratiques, et d'autre part ceux dont il s'agit dans notre conversation, les seuls qu'on puisse à bon droit appeler philosophes.

G. - En quel sens?

S. - Les premiers dont la curiosité est toute dans les yeux et dans les oreilles, aiment les belles voix, les belles couleurs, les belles figures et tous les ouvrages où il entre quelque chose de semblable, mais leur intelligence est incapable de voir et d'aimer la nature du beau lui-même.

G. - Oui, il en est ainsi.

S. - Mais ceux qui sont capables de s'élever jusqu'au beau lui-même, et de le voir dans son essence, ne sont-ils pas rares?

G. - Très rares.

S. - Celui donc qui connaît les belles choses, mais ne connaît pas la beauté elle-même et ne pourrait pas suivre le guide qui le voudrait mener à cette connaissance, te semble-t-il vivre en rêve ou éveillé? Examine: rêver n'est-ce pas, qu'on dorme ou qu'on veille, c'est prendre la ressemblance d'une chose non pour une ressemblance, mais pour la chose elle-même?

G. - Assurément, c'est la rêver.

S. - Mais celui qui croit, au contraire, que le beau existe en soi, qui peut le contempler dans son essence et dans les objets qui y participent, qui ne prend jamais les choses belles pour le beau, ni le beau pour les choses belles, celui-là te semble-t-il vivre éveillé ou en rêve?

G. - Éveillé, certes.

S. - Donc, ne dirions-nous pas avec raison que sa pensée est connaissance, puisqu'il connaît, tandis que celle de l'autre est opinion, puisque cet autre juge sur des apparences?

G. - Sans doute