Un
examen pyrrhonien du Criton
par
Jean Laberge
« Afin,
disent-ils, que nos auditeurs
soient menés par la raison
plutôt que par l’autorité. »
Cicéron,
Académiques II, 60
1.
Introduction
Bien que la question de la désobéissance
civile soit un sujet typique des démocraties libérales
modernes, il n’est pas abusif d’aborder le Criton
de Platon sous cet angle. La désobéissance civile
a au moins l’avantage de soulever l’intérêt
des étudiants lesquels, par ailleurs, se montrent réfractaires
à endosser la thèse autoritariste de l’État
défendue dans le Criton. Mais la philosophie politique
du Criton est-elle bien celle de l’autoritarisme?
C’est du moins l’interprétation reçue.
Toutefois, cette interprétation fait toujours l’objet
de débats(1). Quoi qu’il en soit, il est difficile
de lire le Criton sans résister à l’impression
de l’autoritarisme, car le respect des lois et l’ordre
social laissent peu de place, sinon aucune, à la dissidence.
Les citoyens seraient des esclaves de l’État; en
tout cas, ils lui doivent obéissance tout comme les enfants
obéissent à leur parent. Et, tout comme Socrate
devait subir sa peine, même si tout le monde s’entend
pour dire qu’elle fut injuste, les citoyens doivent se soumettre
aux dictats de l’État, que ces ordres soient justes
ou non.
Dans les pages qui suivent, mon intention n’est
pas de proposer une lecture « libérale » du
Criton qui soit plus acceptable à nos yeux de
libéraux modernes (et, donc qui le soit aussi aux yeux
aussi des étudiants). Je voudrais plutôt proposer
ici une lecture « sceptique » -- pyrrhonienne, pour
mieux dire – du Criton. Qu’est-ce à
dire? Si le « pyrrhonisme »(2) consiste à opposer
des arguments de force égale sur une thèse donnée
et, ensuite, à reconnaître que l’on est dans
l’impossibilité de prendre position, mon but consistera
donc à opposer des arguments contraires à ceux présentés
dans le Criton, afin de montrer que Socrate aurait du
suspendre son jugement quant au fait de savoir, en guise de réponse
à Criton qui le presse de s’évader, s’il
devait ou non s’évader.
Mon entreprise apparaît un peu saugrenu.
Mon objectif est à la fois philosophique et pédagogique.
Philosophique, en ce que je souhaite explorer la portée
du pyrrhonisme. L’objection systématique qu’on
lui adresse, c’est que si l’on devait abolir toutes
nos croyances, vivre serait tout simplement impossible. Mais,
d’abord -- et nous y reviendrons --, il ne s’agit
pas d’abolir toute croyance, mais uniquement celles
qui prétendent affirmer quelque chose quant à la
‘nature des choses’. Socrate – du moins, le
Socrate que nous peint Platon – est convaincu que la justice
existe. Socrate fait valoir qu’il vaut mieux bien vivre
(c’est-à-dire, vivre selon ce qui est juste)
que de vivre, point à la ligne. Et il parvient à
convaincre Criton qu’il doit préférer la mort
à la vie car c’est cela qui est juste. Mais
que ferait un pyrrhonien sollicité comme Socrate par Criton
à s’enfuir? Pour un pyrrhonien, s’enfuir n’aurait
pas été plus injuste que juste. Il y aurait autant
de bonnes raisons de croire que la fuite est juste et autant d’autres
pour croire qu’elle n’est pas juste. C’est ce
que je veux montrer dans ce qui va suivre. Et encore, un pyrrhonien
n’est même pas assuré qu'il ne puisse pas un
jour trouver, éventuellement, de meilleures raisons soit
pour ou contre. (Le pyrrhonien examine, et continue d’examiner.
C’est d’ailleurs-là le sens originel de «
skeptikos » : celui ou celle qui examine et continue de
chercher. Les pyrrhoniens étaient souvent désignés
comme étant des zététiques, des
chercheurs.) Pour ma part, devant le choix auquel
Socrate était confronté, soit rester en prison ou
s’enfuir, je crois qu’une position pyrrhonienne aurait
consisté à choisir de rester en prison. En matière
de moralité, en effet, le pyrrhonien s’en remet à
la loi et à la coutume. Mais, c’est selon. D’autres
positions sont possibles, selon ce qui apparaît le plus
plausible à chacun.
Sur le plan pédagogique, maintenant,
mon entreprise voudrait montrer l’intérêt que
représente la méthode sceptique consistant à
produire, pour toute opinion sur un sujet donné, des arguments
convaincants de force égale. Lorsque les étudiants
prennent connaissance des arguments de Platon dans le Criton,
ils sont généralement subjugués par ces arguments,
bien qu’ils sont, dans la très grande majorité,
(viscéralement) contre la thèse de Platon. C’est
pour secouer cette adhésion rampante -- ainsi que le «
dogmatisme » platonicien – que la méthode sceptique
d’opposition d’arguments à force égale
m’apparaît opportune et saine. Enfin, je crois que
le scepticisme fait partie de nos mentalités, et les élèves
y adhèrent, me semble-t-il, implicitement, sans toutefois
que cette adhésion soit articulée. À ces
étudiants sans parole, j’aimerais donner des mots.
2.
Socrate était-il sceptique?
Avant tout, il serait bon de se demander au
départ, si Platon et Socrate étaient sceptiques.
La question peu paraître saugrenue, du moins pour ce qui
a trait à Platon, car, si la question se pose pour Socrate,
elle paraît ridicule dans le cas de Platon. Quoi qu’il
en soit, certains des successeurs éminents de Platon à
la tête de l’Académie, en particulier les scholarques
Arcélisas (vers 318-243 avant notre ère) et Carnéade
(219-129 avant notre ère), furent les fondateurs de ce
qu’on a appelle la « Nouvelle Académie ».
Or ces académiciens nouvelles vagues veulent revenir, par-delà
de Platon, à Socrate. Ils veulent, en d’autres mots,
renouer avec le maître de Platon qui pratiquait l’examen
critique (l’élenchos) permettant de révéler
l’incohérence des opinions et qui, dans la plupart
des cas, était aporétique. Ces successeurs de Platon
ne cherchaient pas à établir une doctrine positive
comme le fit Platon. Tout comme Socrate, Arcélisas et Carnéade
n’écriront rien. Ils vont surtout s’opposer
au « dogmatisme » des Stoïciens. Or le type d’enseignement
socratique qu’ils préconisaient ressemble fort à
celui des sceptiques, à tel enseigne que, dans le cas au
moins d’Arcélias, Sextus Empiricus, environ quatre
siècles plus tard, n’hésite pas dire, qu’il
suit la voie sceptique.(3)
Il y a donc une tradition « sceptique »
que l’on fait remonter, bien avant Pyrrhon, à Socrate.
La question dès lors se pose, Socrate était-il sceptique?
Évidemment, pour répondre à cette question
plutôt épineuse, il convient de clarifier ce qu’on
doit entendre par « scepticisme ». « Si, répond
Victor Brochard, on prend le mot scepticisme dans son sens précis
et historique, il n’y a pas eu de scepticisme avant Pyrrhon.
»(4) Donc, Socrate n’est pas sceptique. Reste que
Socrate a toujours professé qu’il n’a jamais
su ce qu’est la vertu, et donc qu’elle ne peut s’enseigner,
comme le prétendait au contraire les sophiste. Par ailleurs,
Socrate affirmait que la seule chose qu’il saivait c’est
qu’il ne savait rien.(5) N’est-ce pas là l’aveu
d’une forme de scepticisme?
Quand Victor Brochard, le grand spécialiste
francophone du scepticisme ancien, déclare qu’au
‘au sens précis et historique, il n’y a pas
eu de scepticisme avant Pyrrhon’, on doit entendre qu’à
partir de Pyrrhon, le sceptique (ou le pyrrhonien) souscrit à
moins trois choses : 1) quiconque veut être heureux doit
reconnaître que les choses sont indéterminées
dans leur nature; 2) pour cette raison, nous ne devons pas nous
fier à nos sensations et, plus généralement,
à nos opinions; enfin, 3) il faut être imperturbable
et indifférent et dire à propos de quoi que ce soit
« pas plus qu’elle n’est ou qu’elle n’est
pas, ou à la fois qu’elle est et n’est pas,
ou que ni elle est ni elle n’est pas »(6) . À
cela, il faut ajouter des éléments qui ne sont sans
doute pas de la main propre de Pyrrhon mais le fait de «néo-pyrrhonistes»
du 1er siècle avant notre ère (Énésidème
et Agrippa, entre autres) : 4) la méthode de l’opposition
des arguments de force égale (isostheneia), 5) la fameuse
doctrine de la suspension du jugement (epochè), et 6) la
quiétude de l’esprit (ataraxia). D’après
donc ce « sens précis et historique du scepticisme
», Socrate n’est évidemment pas un sceptique
car il n’aurait souscrit à aucun des six éléments
mentionnés.
Peut-être la meilleure façon de
clarifier la question du soi-disant scepticisme de Socrate, c’est
d’emprunter à R.J. Hankinson, auteur d’une
étude remarquablement rigoureuse du scepticisme ancien
(7), une série de distinctions permettant de reconnaître
les différents types de scepticisme que l’on est
susceptible de rencontrer.(8)
Au sens courant du terme, quelqu’un de
« sceptique », par exemple à l’égard
de l’existence des Ovnis, signifie que cette personne n’est
pas du tout prête à croire ce qu’on lui raconte
à ce sujet. Être sceptique, en ce sens, c’est
pour ainsi dire une forme polie pour dire que ce qu’on rapporte
est de la pure invention. Quoi qu’il en soit, la personne
sceptique en ce sens refuse d’admettre l’existence
de certaines choses, ou la vérité à propos
de ce type de choses. Or cette attitude, sur le plan philosophique,
peut être désignée de Scepticisme Ontologique
ou, pour faire court, Scepticisme-O. Par ailleurs, ce
type de scepticisme, peut être qualifié de Dogmatisme-Ontologique-Négatif,
ou Dogmatisme-O-Négatif, en ce sens que le Sceptisme-O
est une forme de dogmatisme qui nie que telles et telles choses
puisse exister.
Ce Scepticisme-O est par ailleurs différent
et distinct du Scepticisme-Épistémologique,
Scepticisme-E. Ce dernier type de scepticisme affirme qu’il
nous impossible de savoir ou de connaître ce que sont telles
et telles choses. Ce scepticisme est également une forme
de dogmatisme, un dogmatisme à l’égard de
nos capacités cognitives suivant lequel celles-ci sont
impuissantes à appréhender ou saisir certains objets.
Évidemment, on peut être Dogmatisme-Ontologique tout
en étant un Sceptique-E. C’est précisément
le cas de Socrate. Socrate affirme l’existence du juste,
du bien et du vrai. Mais il dit qu’il n’est pas en
mesure de les connaître. C’est là en quoi consiste
toute sa sagesse. Par ailleurs, puisque Socrate affirme qu’il
sait qu’il ne sait rien, son Scepticisme-E est, en réalité,
un Dogmatisme-E-Négatif.
Un pyrrhonien n’est en aucun sens du terme
un « dogmatique » : il est Sceptique-O, mais pas Dogmatisme-O-Négatif
en ce qu’il n’affirme jamais que telles et telles
choses n’existent pas. Il est Sceptique-E, mais pas Dogmatisme-E-Négatif,
en ce qu’il ne nie pas qu’un jour, après tout,
nous puissions connaître les choses telles qu’elles
sont. Contrairement au dogmatisme O et E, le pyrrhonien n’est
pas fermé au plan ontologique et épistémologique.
Il ne fait que rapporter ce qui, somme toute, n’est peut-être
qu’un état temporaire et passager.(9)
3.
Carnéade et la méthode d’oppositions des arguments
de force égale (isostheneia)
«
Carnéade nous a rendu un service d’Hercule
en arrachant de nos âmes une sorte de monstre,
l’assentiment trop rapide,
c’est-à-dire la témérité et
la crédulité. »
Cicéron,
Académiques II, 34
Nous allons tantôt opposer des arguments
de force égale à ceux que le Socrate de Platon présente
dans le Criton. Comme je l’ai dit, cette méthode
d’argumentation isosthénique est typiquement pyrrhonienne
(ou sceptique). Mais origine-t-elle de Pyrrhon lui-même?
La question fait objet de débats. Ceux en faveur de la
thèse que la méthode isosthénique est de
Pyrrhon lui-même citent le texte suivant de Diogène
Laërce : « Énésidème de son côté
( Discours sur Pyrrhon, livre I) dit que Pyrrhon ne définit
rien d’une façon dogmatique, parce que tout peut
se contredire, mais qu’il suit ce qui apparaît. »(10)
Or c’est oublier, d’une part, que Diogène Laërce
compose son texte à partir de pyrrhoniens tardifs, en l’occurrence
ici, Énésidème (1er siècle avant notre
ère). D’autre part, la tradition nous assure que
Pyrrhon, à la différence de Socrate, fuyait les
foules et les dialecticiens. À mon avis, ce n’est
pas chez Pyrrhon (ni chez son fidèle disciple, Timon) qu’il
faut chercher l’origine de la méthode isosthénique,
mais dans le néo-pyrrhonisme, sous l’influence d’Énésidème
et Agrippa. D’après la division de l’histoire
du scepticisme que proposait Victor Brochard, ce qu’on appelle
le ‘néo-pyrrhonisme’, c’est-à-dire
le renouveau du pyrrrhonisme vers le 1er siècle avant notre
ère, constituerait à la deuxième époque
du scepticisme, que Brochard désigne sous le nom de
scepticisme dialectique. L’époque dialectique
ferait suite à l’époque du scepticisme
moral ou pratique marquée par les figures
initiales de Pyrrhon et de Timon. Or, il faut rappeler qu’Énésidème,
le plus illustre représentant avec Pyrrhon du scepticisme,
est un ex-académicien qui est passé dans
le camp sceptique considérant que l’Académie
était devenue qu’une simple succursale du stoïcisme.
On le voit, l’histoire du scepticisme est
inextricablement liée à celle de la Nouvelle Académie.
Or, les deux représentants principaux des nouveaux académiciens,
Arcélisas et Carnéade, sont de véritables
champions de la technique d’opposition des arguments à
force égale. À cet égard, la conférence
que prononça Carnéade à Rome en 145 est digne
de mention. En tout cas, elle semble avoir provoqué tout
un émoi chez les Romains. Carnéade, scholarque de
la Nouvelle Académie, Critolaüs, scholarque de l’école
Péripatéticienne, et Diogène de Babylonie,
scholarque de l’école Stoïcienne, furent délégués
par Athènes afin de se faire exempter d’une amende
infligée à la suite du sac d’Orope. La conférence
de Carnéade sur la justice se déroula sur deux jours.
Le premier jour, Carnéade exposa la thèse en faveur
de la justice, en rappelant les arguments de Platon, d’Aristote,
de Zénon et de Chrysippe. Le second jour, il fit valoir
point par point des contre-arguments renversant la thèse
défendue la veille. Des critiques sirupeuses répandirent
par la suite la rumeur suivant laquelle c’est depuis le
discours de Carnéade que commença la corruption
des Romains. Caton le Censeur, gardien de la moralité publique,
et redoutant l’effet que pourrait avoir sur la jeunesse
romaine le discours de Carnéade, fit voter par le Sénat
un décret d’expulsion contre les trois envoyés
athéniens. La réputation sur le plan moral de Carnéade
était fixée.(11) En ne tranchant pas entre les deux
thèses, Carnéade s’était déshonoré.
Est-ce un déshonneur, écrit Brochard, d’être
sceptique?(12) Caton le Censeur, veillant à la moralité
publique, ne comprenant rien au scepticisme, et il considéra
Carnéade comme un Dogmatiste-Négatif en matière
de moralité.(13) Mais, tout l’art dialectique de
Carnéade « au contraire, écrit encore Brochard,
était de tenir la balance égale entre les thèses
opposées, de faire en sorte que l’auditeur, sollicité
en sens contraire par des raisons tout à fait égales,
fût dans l’impossibilité de se prononcer. »(14)
La méthode qu’avait utilisé
Carnéade dans son discours à Rome était celle
qu’il suivait sans cesse.(15) Or, il va de soi que Carnéade
connaissait très bien les œuvres de Platon, dont le
Criton, lui, le maître de l’Académie
pendant plus de vingt ans, de 160 à 137. Il aurait été
intéressant de l’entendre « dialectiser
» sur le Criton. Mais tout comme Socrate, Carnéade
n’a rien écrit. Il nous reste donc à exécuter
nous-même cette tâche, sans prétendre que notre
travail arrive à la cheville de ce grand maître de
la dialectique.
4.
Les arguments contre l’évasion de Socrate
Que Socrate ne doit pas s’évader
de sa prison, c’est évidemment ce dont Socrate veut
convaincre Criton dans le dialogue portant le même nom.
Mais le sujet qui est abordé dans le Criton,
est beaucoup général que la simple évasion
de Socrate, car il de savoir ce qu’il est juste
de faire. (C’est la raison pour laquelle les éditeurs
anciens des œuvres de Platon ont indiqué, comme sous-titre
au Criton, « Sur ce qu’il faut faire » (ou «
Du devoir »)).
« Socrate :- Mon cher Criton, as-tu raison?
Est-ce bien notre devoir? … Nous devons examiner s'il faut
vraiment que je m’évade. J'ai établi comme
principe, depuis bien longtemps, de n'adopter que la meilleure
raison après un examen critique. (46b)
(…)
C’est donc à partir de ces principes ?de justice?,
sur lesquels nous sommes tombés d’accord, qu’il
faut déterminer s'il est juste que je m'évade sans
l’autorisation des Athéniens. Si nous établissons
cela comme juste, je le ferai; sinon, je resterai.
… Pour nous, la seule question à examiner est maintenant
connue: est-il juste de payer des gens pour me faire sortir d'ici
et de leur en être, de plus, reconnaissants? Ou, à
vrai dire, n'est-ce pas se conduire injustement en agissant de
la sorte? Et si nous voyons que ce serait injuste d’agir
ainsi, nous n’avons pas à nous demander s’il
nous faut mourir en restant ici sans bouger ou subir toute autre
peine, plutôt que de commettre une injustice. » (48b-48d)
Et ce sujet détermine à son tour
une problématique philosophique générale:
est-il juste ou non de désobéir aux lois d’un
État? Cela étant posé, Socrate établit
à l’aide d’une argumentation qu’il serait
injuste de désobéir aux lois de l’État
athénien.
Quelle est cette argumentation? Pour éviter
d’entrer dans des détails inutiles, et être
en mesure d’apprécier la structure formelle de l’argumentation
de Socrate, je serai schématique.
D’abord, Socrate rappel un certain nombre
de principes généraux aux quels il a toujours souscrit.
PG 1 : Il faut adopter la meilleure décision (ou raison)
seulement après avoir précédé à
un examen critique et scrupuleux de la question (46b)
PG2 : En matière de moralité,
on ne doit jamais tenir compte de l’opinion du grand nombre,
mais uniquement de celui qui s’y connaît. (48a)
PG3 : L’essentiel n’est pas de
vivre, mais de bien vivre. (48b)
PG4 : Bien vivre, c’est vivre suivant
les principes de justices. (48b)
Les deux derniers de ces principes général (PG 3
et 4) sont au coeur de la démarche philosophique de Socrate
: ce qui importe, ce n’est pas tant de vivre, mais de vivre
d’après ce qui est juste, et même si cela entraîne
ma propre mort. Évidemment, dès lors, toute la question
est de savoir ce qui est juste. Et c’est que Socrate s’attache
ensuite à rappeler à Criton. Socrate énonce
en gros cinq principes de justice :
PJ1 : On ne doit jamais commettre d’injustice (49b)
PJ2 : Faire du mal ou du tort et être
injuste, c’est la même chose (49c)
PJ3 : On ne doit pas répondre à
l’injustice par l’injustice, ni faire du mal à
quiconque nous en fait.(49b)
PJ4 :Si on s’entend avec quelqu’un
sur une chose juste, il faut respecter notre engagement (49e)
PJ5 : L’injustice constitue un mal pour celui qui la commet.
(49b)
Ces principes de justice ainsi que les principes généraux
qui précèdent constituent les prémisses de
base sous-jacentes à l’argumentation des «
Lois athéniennes ». Ces prémisses permettent
d’établir les principes sur lesquels les arguments
des Lois vont convaincre Socrate et, indirectement Criton, que
l’évasion de Socrate serait injuste.
Quels sont donc ces arguments? J’ai utilisé
délibérément le pluriel, car les Lois font
valoir plusieurs arguments, et pas un seul et unique argument.
À mon avis, les Lois font appel à quatre arguments,
dont le premier est l’argument le plus important, sur lequel
les Lois insistent davantage.
1. L’argument du « contrat » (50d-53a). En s’évadant,
Socrate briserait injustement une entente juste contractée
entre lui et l’État athénien. Socrate serait
l’enfant de l’État et il aurait accepté
cette relation juste en ne quittant jamais Athènes. En
s’enfuyait, Socrate irait à l’encontre du quatrième
principe de justice (PJ4). Or il ne faut jamais commettre d’injustice
(PJ1), autrement c’est mal vivre (PG4).
2. L’argument de la « viabilité
» du système légal (50b): Si Socrate ne purge
pas sa peine, il met en péril le pouvoir judiciaire d’un
État, et affaiblit donc l’État. Cela irait
à l’encontre du deuxième principe de justice.
Or ne doit pas commettre d’injustice (PJ1).
3. L’argument du « tort causé
à soi-même » (53b, 54c): en s’évadant
Socrate se fait du tort, non seulement à lui-même,
mais aussi aux autres. Cela irait en effet contre le cinquième
principe de justice.
4. L’argument de la « vengeance » (54c):
en s’évadant Socrate répond à une
injustice par une injustice. Or on ne doit pas commettre d’injustice…
5. Dix arguments
en faveur de l’évasion de Socrate
Je ne prétends pas présenter une réfutation
pour par point des arguments précédents extraits
du Criton. Je souhaite seulement opposer un certain nombre d’arguments
-- dix en fait – montrant qu’il aurait été
au contraire juste que Socrate s’évade. Cette opposition
devrait nous conduire, à mon avis, à suspendre notre
jugement quant à ce que Socrate devait véritablement
faire.
1.- Socrate est incohérent avec
lui-même touchant la justice. En effet, les principes
de justices contredisent ce que Socrate a toujours professé
à ce sujet, à savoir qu’il ne savait rien,
en particulier rien concernant la vertu et, donc, a fortiori,
qu’il ne sait rien quant à la véritable nature
de la justice. En énonçant les principes de justice,
comme il le fait dans le Criton, Socrate admet qu’il sait
au contraire très bien ce qu’est la justice. Socrate
est donc incohérent.
2.- Le quatrième principe de
justice n’est pas juste. Rappelons d’abord
que c’est sur ce principe de justice que se fonde l’argument
principal des Lois, celui du respect du « contrat ».
Or ce principe n’est pas (toujours) juste. Certes, il faut
toujours ces promesses, mais pas quand c’est injuste. Prenons
l’exemple suivant. Après une dure journée
de labeur, vous convenez, vous et compagnon de travail, de vous
partager une pizza en partageant son coût, moitié-moitié.
Cela vous paraît juste. Mais, une fois, la pizza arrivée,
votre compagnon décide qu’il a trop faim pour la
partager avec vous. De plus, il vous demande de respecter votre
entente en payant la moitié du prix, telle que convenue.
Est-ce juste ? – Non, pas du tout. Vous n’avez pas
à payer votre part quand on vous prive du bien pour lequel
vous payer. Pourtant, c’est ce à quoi vous enjoint
le quatrième principe de justice. Donc, même en supposant
qu’il y ait eu bel et bien une espèce de «
contrat » entre Socrate et les Lois athéniennes (ce
qu’on peut contester, voir ci-dessous), en étant
condamné injustement par le tribunal athénien, Socrate
subit une injustice car le tribunal ne remplit pas la partie de
son « contrat », à savoir rendre des sentences
justes. Signerait-on un contrat où on pourrait y perdre
la vie ?
3.- Il n’y a pas, en réalité,
de « contrat » entre Socrate et l’État
athénien. À aucun moment, Socrate n’a
« signé » de contrat avec l’État
athénien. Bien sûr, Socrate est resté à
Athènes pendant toute sa vie. Mais de ce fait on ne peut
conclure que, puisqu’un citoyen, demeure à endroit
donné pendant toute sa vie, il s’engage implicitement
ou tacitement, par contrat à respecter les lois l’État.
La grande majorité des gens ne sont pas, en effet, en mesure,
matériellement et économiquement, de quitter le
lieu où ils habitent. Ils n’ont rien ou pas grand
chose. Par ailleurs, il n’y a pas de « contrat »
en bonne et dû forme puisqu’il n’y a pas de
loi qui en assure la prévalence et qui prévoit des
peines lorsque le contrat n’est pas respecté. Or
il n’y avait pas à Athènes une telle loi assurant
le « contrat social » entre les citoyens et les lois.
C’est ce qui explique que Criton, citoyen athénien
comme Socrate, s’étonne de ce que Socrate, victime
d’une injustice, subisse sa peine. Criton dit en somme à
Socrate qu’aucune loi athénienne n’oblige un
citoyen à subir une peine injuste, en particulier si celle-ci
consiste en la peine de mort. Il n’est pas stipulé
dans le soi-disant « contrat » que si une sentence
injuste est prononcée contre vous, vous devez la subir.
4.- La relation qu’entretient un citoyen à
l’État n’est en rien comparable à la
relation d’un enfant à ses parents. L’argument
du Criton à ce propos repose sur une analogie boiteuse,
un sophisme de la fausse-analogie. L’État n’est
en aucune façon comparable à un bon père
de famille auquel les enfants-citoyens devraient obéissance.
Le Socrate de Platon se fait une conception ‘paternaliste’
de l’État. La conception moderne et libérale
de l’État considère plutôt l’État
comme une création de ses membres qui, antérieurement
à lui, sont réputés libres et autonomes.
Selon la conception moderne et libérale, l’État
sert les fins des membres, et non l’inverse.
5.- L’image de la nature des
lois que nous propose Platon est une image trompeuse, voire dangereuse.
L’image qui se dégage des lois athéniennes
dans le Criton est celle d’entités abstraites, éternelles,
et bonnes. On y reconnaît bien là le réalisme
métaphysique de Platon. Si une injustice est commise, comme
dans le cas de Socrate, ce ne sont pas les lois qui doivent être
mises en cause, dit le Criton (54b), mais les hommes qui, eux,
sont imparfaits et soumis à la mouvance de l’opinion.
Or les lois sont des inventions humaines, tout comme les sentences
rendus par les juges. À ce titre les lois sont imparfaites.
Il est facile d’imposer des lois injustes parce qu’elles
seraient soi-disant bonnes de toute éternité. Comme
dirait Wittgenstein , une image ensorcelle ici notre pensée.
6.- L’argument de la ‘viabilité’
de système judiciaire ne tient pas. Il est ridicule
de croire que si Socrate s’évade, le système
judiciaire athénien va s’écrouler. Évidemment,
l’argument a plus de poids s’il est généralisé
: si tous les citoyens condamnés devaient ne pas purger
leur peine, effectivement le système judiciaire s’écroulerait.
Même à ce compte, l’argument ne tient pas.
Car si un citoyen est condamné injustement, il est juste
qu’il ne purge pas sa peine, car il est innocent. Tant pis
si cela affecte le système pénal, car la justice
doit triompher. Assez étrangement, par rapport à
l’argument du « contrat », l’argument
de la viabilité est plutôt de nature «conséquentialiste»
: les conséquences néfastes qui causent du tort
à autrui et qui découleront d’une action proscrivent
d’elles-mêmes l’accomplissement de l’action.
Mais qu’est-ce qu’on doit considérer ici comme
une conséquence néfaste ou un tort ? Par rapport
à qui ou quoi ? Si les condamnés sont tous condamnés
injustement, n’est-il pas juste qu’ils cherchent à
causer un tort au système pénal en s’évadant
? Ne serait-ce pas leur devoir (car c’est ce qui est juste)
de chercher à renverser le dit système ?
7.- Les lois commettent une injustice
en laissant faire une injustice. En reconnaissant explicitement
que Socrate a été victime d’une injustice
(« En nous quittant condamné injustement, non par
les Lois, mais par les hommes, tu es une victime. Au contraire,
si tu t'évades, en répondant à l'injuste
par l'injuste… » 54b-c), et en ne faisant rien pour
réparer l’injustice qui entraîne la mort de
Socrate, les lois commettent un tort envers Socrate et, donc,
une injustice. Les Lois ne sont donc pas justes. De plus, en commettant
une injustice, les lois ne réalisent pas qu’elles
se font plus de mal à elles-mêmes qu’il n’en
est fait à Socrate, du moins, si l’on en juge d’après
le cinquième principe de justice. En fait, les Athéniens
– qui sont les seuls auteurs de leurs lois – vont
regretter d’avoir envoyé à la mort Socrate.
Ils vont par la suite modifier leurs lois.
8. En s’enfuyant, Socrate ne
répond pas à une injustice par une injustice. Puisque
les lois sont injustes en ne faisant rien pour rétablir
l’injustice, il est juste de les dénoncer et, par
son évasion, Socrate aurait pu plaider pour la réforme
des lois et des institutions civiles athéniennes. Mais
Socrate ne semble pas avoir eu ce courage.
9.- Socrate est incohérent en
ce qu’il ne pratique pas ce qu’il prêche par
ailleurs. Socrate convainc Criton que lorsqu’on
se demande ce qu’il faut faire, il ne faut pas tenir compte
de l’opinion du grand nombre, seul comptant «ce que
dira celui qui s’y connaît à propos de ce qui
est juste et injuste. » (48a) Qui est donc cet expert en
justice ? Socrate ? Il faut en douter, puisque Socrate ne prétend
pas connaître la justice. Les Lois ? On peut le penser dans
le contexte. Or les lois précisent que s’il s’enfuit
et s’exile en Thessalie, la population de cette cité
le jugera et insinuera des choses perfides à son égard
(53e). Or personne en Thessalie ne saura exactement les tenants
et les aboutissants de l’injuste condamnation de Socrate,
ainsi que tout de la question de savoir s’il était
juste ou non de s’évader. En d’autres termes,
Socrate aurait dû ne pas tenir compte de l’argumentation
des Lois sur ce point, car cette argumentation fait appel à
l’opinion de la population de Thessalie et elle ne connaît
rien de qui est juste ou injuste. Ici, Socrate prend en compte
le « qu’en dira-t-on », ce qu’il avait
condamné un peu plus tôt.
10.- Socrate est incohérent
en ce qu’il clame, d’une part, que les lois sont justes
et, d’autre part, que la divinité est supérieure
en justice aux lois. En effet, si les juges avaient acquitté
Socrate, à la condition qu’il ne philosophe plus,
Socrate avoue aux juges qu’il aurait malgré tout
continué à philosopher car il croit qu’il
juste d’obéir à la divinité davantage
qu’aux lois (voir Apologie de Socrate, 29d). En fait, peu
importe les arguments avancés par les Lois, si le démon
de Socrate lui avait dicté de s’enfuir, Socrate se
serait enfui. Faut-il penser par ailleurs que, puisque son démon
soit demeuré muet, il était juste que Socrate reste
en prison ? Mis à part la possibilité que le fameux
démon de Socrate soit une pure illusion, il reste que,
comme nous l’avons établi précédemment,
les Lois paraissent avoir été injustes. Il s’ensuit
que, si les lois sont injustes, et que si le démon est
juste, ce dernier aurait dû inciter Socrate à s’enfuir.
Mais il ne l’a pas fait. La conclusion est que, puisque
les Lois sont injustes, le démon de Socrate est lui aussi
injuste ou ignorait la justice.
6.
Conclusion : il n’y a en pas
Que conclure de ce qui précède ? Rien, sauf peut
être qu’il ne faut pas tirer de conclusion quant à
la position qui serait la plus valable. Les arguments de part
et d’autre se valent. Les arguments du Socrate de Platon
ne sont pas plus convaincants que les arguments de la position
adverse. Il est toujours possible de formuler de part ou d’autre
d’autres arguments qui, pour un temps, apparaîtront
plus plausibles que ceux de l’autre camp. Peut-être
un jour aboutirons-nous à une véritable conclusion,
à parvenir à trancher une fois pour toute la question.
Peut-être. Qui sait ? Cela reste une possibilité
que le sceptique ne doit jamais pas exclure. Pour l’instant,
il demeure indifférent quant à ce que devait
réellement et véritablement faire Socrate.
Il reste « sceptique », c’est-à-dire,
non pas qu’il doute qu’on le sache vraiment un jour,
mais il continue à examiner la question en évitant
tout dogmatisme.
*
NOTES
(1)
Voir par exemple l’excellent ouvrage de Richard Kraut, Socrates
and the State (Princeton, 1984), qui tente de renverser l’interprétation
autoritariste usuelle.
(2) Je définis ce terme plus loin.
(3) Sextus Empiricus, Esquisses pyrrhoniennes, Seuil,
1997, p. 189 : « Sans doute Arcélisas, dont nous
avons dit qu’il fut le chef et le fondateur de la moyenne
(Nouvelle) Académie, me semble-t-il tout à fait
partager des doctrines avec les pyrrhoniens, des sorte que sa
voie et la nôtre n’en font presque qu’une. »
Voir également Cicéron, De finibus II,
2.
(4) Victor Brochard, Les Sceptiques grecs, Le livre de
poche, 2002, p. 45.
(5) Voir Platon,
Apologie de Socrate, 21d.
(6) La fameuse formule pyrrhonienne est empruntée à
Aristoclès de Messine, cité par Eusèbe de
Césarée dans sa Préparation évangélique.
Voir Long et Sedley, Les philosophes hellénistiques,
Tome 1, Paris, Garnier-Flammarion, 2001, p. 40-41. Remarquez qu’il
s’agit ici d’un rapport de quatrième main,
celle d’Eusèbe, un apologiste chrétien (début
du IVe siècle), évêque de Césarée,
citant Aristoclès (un philosophe péripatéticien
du 1er siècle), lequel cite Timon de Phliunte (vers 315
à 215 avant notre ère), un disciple de Pyrrhon,
lequel rapporte les idées de Pyrrhon… Le moins que
l’on puisse dire c’est que nos sources du pyrrhonisme
sont minces et fragiles.
(7) R.J. Hankinson, The Sceptics, Londres, Routlege &
Kegan Paul, 1995, p. 14 et suiv.
(8) Hankinson écrit avec justesse : « ‘Scepticism’
is an umbrella-term; and a wide variety of methods and attitudes
can be found sheltering under it», ibid. p. 13.
(9) Dans les toute premières lignes des Equisses pyrrhoniennes,
(I,4) Sextus écrit : « …de rien de ce qui sera
dit nous n’assurons qu’il est complètement
comme nous le disons, mais pour chaque chose nous faisons en historien
un rapport conformément à ce qui nous apparaît
sur le moment. »
(10) Diogène Laërce, Vie, doctrines et sentences
des philosophes illustres, Tome II, Garnier-Flammarion, 1965,
p.207.
(11) Charles Appuhn note : « D’après le De
Oratore, II, 37 (de Cicéron), les Romains cultivés
du temps, Scipion, Lélius et Philus lui-même, furent
charmés, au contraire, et se plurent à écouter
les envoyés des Grecs, qui ne venaient pas seulement à
Rome pour y traiter une affaire publique, mais y représentaient
la philosophie grecque. » (Notes 133 de De la République
de Cicéron, Garnier-Flammarion, 1965, p. 219.)
(12) Victor Brochard, op. cit., p. 179.
(13) Voir Hankinson, op. cit., p. 95.
(14) Victor Brochard, op. cit., p. 178.
(15) Ibid.
(16) Voir Platon, Ménon, 71b : « (Socrate
parle:) En cette matière (la connaissance de vertu), je
partage la misère de mes concitoyens, et je me blâme
moi-même de ne rien savoir, rien du tout, de la vertu; or
si je ne sais pas ce qu’est la vertu, comment pourrais-je
savoir quoi que ce soit d’elle? » (trad. Monique Canto-Sperber,
Garnier-Flammarion, 1991, p. 126.)
(17) Ludwig Wittgenstein, Investigations philosophiques
#109.
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