Socrate et la recherche de la vie heureuse : l’eudémonisme versus l’hédonisme


Vous devez choisir

Celui ou celle qui connaît la philosophie antique connaît cette légende du Choix d’Héraclès (l’Hercule des Romains), légende qu’on attribue au sophiste Prodicos (né vers 460 avant notre ère). Prodicos était originaire de l’île de Céos dans les Cyclades. Il était toujours vivant semble-t-il lorsque Socrate mourut par la ciguë en 399 à Athènes. Comme les autres sophistes d’importance, Prodicos prononçait des discours et donnait des cours privés d’éloquence, gagnait beaucoup d’argent et allait de cité en cité. Un disciple de Socrate, Xénophon (vers 430 à 355), fut tellement impressionné par l’un de ces discours, le Choix d’Héraclès, qu’il proposa un résumé en le mettant dans la bouche de Socrate(1).

SOCRATE A-T-IL EXISTÉ?

Socrate a bel et bien existé. Il est né à Athènes en 468 avant notre ère. Son père s’appelait Sophronisque, un tailleur de pierres; sa mère, Phénarète, qui était une sage-femme. Ils étaient du dème d’Alopèce. Tout ce qu'on sait de Socrate provient en grande partie des écrits de Platon. Socrate, lui, n’a rien écrit. Il s’est marié à une femme du nom de Xanthippe, et il eut deux enfants. Socrate exerça le métier de son père pendant quelque temps. Il vivait modestement d’une petite ferme qui lui fournissait le strict nécessaire. Il a pris part à la guerre contre Sparte. Il était « hoplite », c’est-à-dire fantassin. En 430, à la bataille de Potidée, il sauva la vie d’Alcibiade, et en 414, à la bataille de Délium, il sauve cette fois-ci la vie de son ami Xénophon. Nous le savons grâce à l’un des premiers historiens grecs, Thucydide (vers 460 à 395) qui rédigea L’histoire de la guerre du Péloponnèse. On a d’autres témoignages que ceux de Thycidide et Platon attestant l’existence Socrate à Athènes au Ve siècle avant notre ère. Par exemple, il y a les écrits d'un contemporain de Platon, Xénophon (430-355). Lui aussi est né à Athènes. Lui aussi admirait Socrate. Xénophon rédigea deux ouvrages : les Mémorables et une Apologie de Socrate, qui racontent la vie de Socrate. Or plusieurs des faits et des paroles rapportés par Xénophon concordent sur des points essentiels avec ceux de Platon. Par conséquent, on peut généralement faire confiance aux témoignages de Platon. Enfin, il y a Aristophane (450-386), un auteur comique célèbre, qui rédigea une comédie intitulée Les Nuées, dans lequel il met en scène Socrate. Cette comédie fut représentée à Athènes en 425. Aristophane prend pour acquis que les Athéniens connaissent bien Socrate.

 

QUI ÉTAIT SOCRATE?

Socrate était comme une sorte de gourou. Socrate exercice un charisme fou. Les jeunes en particulier l’admiraient. Sa tenue négligée, sa laideur légendaire, son allure original, exerçaient un charme certain. Pour les jeunes athéniens, il représentait la critique contre les autorités. Et puis, surtout, Socrate défendait la liberté de pensée et la justice, ce qu’on appelait à l’époque, la vertu. Plusieurs jeunes le suivaient en cela. Platon était de ce nombre. Platon était alors dans la vingtaine. Il voulait devenir écrivain et écrire de grandes tragédies comme Eschyle, Sophocle et Euripide, deux grands tragédiens grecs. Mais il y eut un événement dramatique qui allait tout faire basculer pour Platon: la condamnation à mort de Socrate, en 399, par l’État Athénien, sous l’inculpation d’impiété. Finies les tergiversations! La carrière de Platon était désormais toute tracée: il allait immortaliser son maître Socrate dans de nombreux chefs-d’œuvre! En effet, révolté par la mort injuste de son ami, Platon se met à la rédaction des dialogues philosophiques mettant en scène Socrate comme personnage principal. Il rédige coup sur coup L'Apologie de Socrate, Criton, Charmide, Lysis, Euthyphron, Second Alcibiade, Gorgias, Protagoras, Hippias Mineur, Premier Alcibiade, Hippias Majeur, Lachès, Euthydème, Ion. Ces petits dialogues furent de petits chefs-d'oeuvre à l'époque et le sont toujours aujourd'hui. Ils nous montrent Socrate discutant avec différentes interlocuteurs. Socrate aimait discuter dans les rues ou sur la place du marché d'Athènes ou encore dans les banquets. Voir Socrate mettre en boîte des personnalités de renom à Athènes faisait le délice des jeunes.

 

QUI ÉTAIT PLATON?

Platon naît en 427 à Athènes. Socrate était alors âgé de quarante-deux ans. En 427, Athènes commençait à décliner après avoir été au sommet de sa gloire. Sous la gouverne du grand homme d’État que fut Périclès (495-429 avant notre ère), Athènes avait pu unifier les diverses cités-États grecs grâce à une alliance afin de lutter contre l’envahisseur perse. Deux ans avant la mort de Périclès, soit en 431, l’alliance s’effrite, et une guerre fratricide s’engage alors entre les deux grandes puissances grecques, Athènes et Sparte. Les historiens appellent cette guerre, « la guerre du Péloponnèse », que relate l’historien Thucydide. Platon naît donc à un moment tragique de l’histoire d’Athènes. Ce fut une longue guerre – vingt-sept ans! Platon a donc vécu son enfance et sa vie de jeune adulte dans un climat de guerre perpétuelle. À quel moment Platon fit-il la rencontre de Socrate, on n’en sait rien. Chose certaine: cette rencontre fut déterminante pour Platon. Contrairement à Socrate, Platon était issu de l’aristocratie athénienne. Le père de Platon, Ariston, prétendait même descendre du dernier roi d’Athènes! Malgré ces différences, Platon se sentit en affinité profonde avec Socrate : tous les deux rejetaient à la fois les régimes oligarchiques et démocratiques.

 

Comme à son habitude, Socrate discute avec un ami du nom d’Aristippe qui croit lui que l’on doit faire ce que l’on veut quand cela nous chante et qu’on ne doit pas se refuser les plaisirs quand ils se présentent. Aritippe est à l’image d’un grand nombre d’entre nous. Nous aimons les plaisirs, et nous les recherchons sans relâche. Socrate fait valoir que ce mode de vie peut présenter de sérieux dangers, car les désirs sont parfois incontrôlables et, par ailleurs, certains peuvent profiter de notre vulnérabilité et se rendre maître de notre vie. Aristippe n’en croit pas un mot. D’après lui, on peut vivre une vie consacrée à la recherche des plaisirs tout en évitant de tomber sous l’emprise d’autrui. Voilà donc, selon Aristippe, la voie menant vers le bonheur.

Socrate n’est pas d’accord. La point important, selon lui, n’est pas tant qu’il faille éviter que les autres prennent le contrôle de notre vie, mais la manière dont nous devons vivre : la recherche des plaisirs et leur satisfaction n’est pas la bonne façon de vivre. Pour faire valoir sa position, Socrate raconte la légende de Prodicos au sujet du demi-dieu Héraclès. Au milieu de sa vie, Héraclès se trouva à un moment donné à un carrefour. Deux femmes l’accueillirent à ce carrefour, et chacune le pria instamment de prendre la direction opposée indiquée par l’autre. La première des femmes étaient la plus audacieuse, vêtue à la mode du jour et bien maquillée. Elle se précipita sur Héraclès pour le convaincre de choisir la voie menant à la satisfaction de ses désirs et de vivre une vie fait de plaisirs ne demandant que peu d’effort. « Ami, dit-elle, appelle moi Bonheur, même si mes ennemis m’appelle Vice (ou Plaisir). » L’autre femme, sobre et humble, exerçait un charme non en raison de son apparence mais grâce à ses paroles. Elle priait Héraclès de le suivre, elle, la Vertu, même si la voie qu’elle lui indiquait était âpre et douloureuse. « Ce que j’ai à t’offrir, dit-elle, en vaut le prix même si cela exige de toi effort et abnégation. Certes, le plaisir paraît être une voie agréable menant au bonheur ; mais le charme initial disparaît rapidement, je te l’assure, et te laissera un goût amer. La vertu, elle, te comblera et d’apportera le bonheur. » Quel choix faire?

On pourrait se demander pourquoi cette légende était si prisée dans l’Antiquité. Tout le monde est pour la vertu, dit-on. Et si l’on nous demandait de choisir entre la vertu et le vice, nous choisirions à peu près tous la vertu. Par ailleurs, certains pourraient déceler dans cette histoire un soupçon de sexisme en ce que le Vice ou le Plaisir est représenté par une femme lascive... Cela est sans doute vrai, le choix des symboles trahissant des traits de culture qui ne sont plus les nôtres (ou qui ne devrait plus l’être). Quoi qu’il en soit, confronter au Vice et à la Vertu, il paraît facile de choisir la vertu. Mais ce choix est fort exigeant en ce qu’il faut savoir ce qu’est la vertu et l’exercer.

Le Vice et la Vertu offrent donc des voies différentes vers le bonheur. Prodicos est le premier à mettre en évidence quelque chose de fort important : qui que nous soyons, nous voulons tous le bonheur. Socrate, lui aussi, insiste sur ce point banal mais important : tout le monde veut être heureux, et personne ne souhaite être malheureux ; pourtant, bon nombre sont malheureux. Pourquoi ? – La réponse de Socrate est que les gens préfèrent, malgré tout, le Vice ou le Plaisir à la Vertu. Prodicos met également autre chose en évidence. Nous désirons tous être heureux, mais, au mi-temps de notre vie, nous devons faire un choix. La vie nous confronte: on doit choisir. Et on ne peut pas à la fois sauver le chèvre et le chou, comme on dit, puisqu’on ne peut pas vivre en cherchant à satisfaire ses moindres désirs tout en désirant vivre une vie digne de ce nom qui soit source d’épanouissement véritable. Le fait de réaliser que notre but dans la vie est d’être heureux, implique que nous devons réfléchir à la façon d’organiser notre vie d’une certaine manière et pas d’une autre.

Le bonheur et le plaisir

Il peut paraître étrange que le plaisir soit distinct du bonheur. Mais il faut comprendre que, pour la pensée antique, le bonheur n’a rien à voir avec le fait d’éprouver quelque chose de plaisant ou d’agréable. En d’autres termes, le bonheur n’est pas identique à une sensation ou à une émotion. C’est notre vie dans son ensemble qui est susceptible de bonheur ou de malheur, de sorte que la question de savoir si nous sommes heureux ou pas dépend du fait de savoir si nous menons une vie digne de ce nom. Pour nous, le bonheur est associé à des moments privilégiés où nous ressentons une grande joie mais qui est éphémère. Pour les philosophes anciens, au contraire, le bonheur n’a rien à voir avec ces moments agréables, jouissifs, mais fugitifs de notre existence.

Parfois, il nous arrive de sortir de notre routine quotidienne et de réfléchir à notre existence dans son ensemble. On peut peut-être vivre une crise personnelle profonde. On peut être au tournant d’une étape cruciale de notre vie, par exemple lors du passage de l’adolescence à l’âge adulte – comme c’était le cas pour Héraclès. Pour les anciens philosophes, une réflexion de type philosophique peut alors s’amorcer. On réalise qu’il faut faire des choix importants, et qu’il faut mettre de côté certains choix que nous avions fait jusqu’ici. On cherche un sens à notre vie considérée dans son ensemble. Où vais-je ainsi, se demande-t-on? Quel est le but de mon existence ? Pourquoi j’existe ? Nos valeurs sont alors réévaluées en liaison avec ce but, de cette fin -- du telos, pour parler comme les anciens grecs – que nous donnerons désormais à notre existence. Mais quelle fin, quel but donné à notre existence ? Et c’est là que commence véritablement la réflexion philosophique. Il s’agit d’unifier en un tout cohérent – rationnel – nos valeurs d’après la fin que nous nous fixons. Or comme Socrate le dit, le but que nous poursuivons tous, c’est le bonheur, c’est-à-dire être heureux. Et comme le lui fait dire Platon dans un dialogue intitulé Euthydème, Socrate demande à un jeune homme, du nom de Clinias, avec qui il discute : « Est-il vrai que nous autres, hommes, nous voulons tous être heureux? Cela est stupide, sans doute, de poser des questions pareilles; car qui ne veut pas être heureux ? »

L’Euthydème est un des nombreux dialogues rédigés par Platon alors que le souvenir de Socrate était toujours frais à sa mémoire. Socrate est le personnage principal et il interroge son interlocuteur, en l’occurrence ici, Clinias.

Extrait de l'Euthydème

1

SOCRATE (S) - Est-il vrai que nous autres, hommes, nous voulons tous être heureux ? Cela est stupide, sans doute, de poser des questions pareilles; car qui ne veut pas être heureux ?
CLINIAS (C) - Personne.

2

S - Bien, alors poursuivons. Puisque nous souhaitons être heureux, comment pourrions-nous l’être ? Quand nous possédons beaucoup de biens ? N’est-ce pas une question aussi stupide que la première ? Car il est bien clair qu’il en est ainsi.
C - Oui.

3

S - Quelles sont donc les choses qui se trouvent être des biens pour nous? Ce n’est pas difficile à dire, et il ne faut pas être bien profond pour connaître la réponse. Car tout le monde sait qu’être riche, c’est un bien. N’est-ce pas?
C - Oui, bien sûr.
S - Être en bonne santé, beau, et tous les autres avantages corporels, comme la force, l’agilité, la souplesse, etc.
C - Oui.
S - Par ailleurs, être bien né, de bonne famille, le pouvoir et la réputation sont clairement des biens réels.
C - C’est sûr.
S. Alors quel autre bien nous reste-t-il encore ? Que penses-tu d’être sage, courageux? Pour l’amour de Dieu, Clinias, comment évalues-tu ces choses? Si nous disons que ce sont des biens, notre hypothèse sera-t-elle correcte ? Car on nous le contesrait peut-être. Mais toi, dis, qu’en penses-tu?
C - Ce sont des biens Socrate.
S - Bon, maintenant, le savoir ? Est-ce un bien ? Qu’en dis-tu ?
C - C’est un bien.
S - Réfléchis donc, afin que nous n’oublions pas un bien qui vaille d’être mentionné.
C - Mais j’ai l’impression que nous n’en avons omis aucun.
S - Bon Dieu ! Nous avons omis le plus grand des biens !
C - Qu’est-ce que c’est ?

4

S - La RÉUSSITE, mon cher Clinias. Tous les hommes, les plus défavorisés surtout, affirment qu’il est le plus grand des biens.
C - C’est vrai Socrate.
S - Mais nous sommes ridicules, Clinias.
C - Comment ça, Socrate?
S - Parce que la réussite, nous l’avons déjà rangée parmi les biens que nous avons mentionnés.
C - Que veux-tu dire?
S - C’est que, sans doute, on prête à rire quand on dit deux fois la même chose!
C - Explique-moi plus clairement, s’il-te-plaît!
S - Le savoir c’est sans aucun doute la réussite - un enfant le saurait!
C - Comment ?(…)
S - Si tu étais malade, avec qui aimerais-tu mieux te trouver ? avec un médecin qui connaît la médecine, ou avec un qui n’y connaît rien ?
C - Avec un médecin qui la connaît.
S - Donc, ne penses-tu pas agir avec de meilleures chances de réussite quand tu agis avec un homme qui sait, plutôt qu’avec un homme qui est ignorant?
C - Ça va de soi !
S - Le savoir, mon cher Clinias, est donc partout ce qui fait que les hommes réussissent. La présence du savoir, là où il est présent, fait qu’on a pas besoin en plus de la réussite. Quand on sait, on réussit. Maintenant. Tantôt, nous étions d’accord pour dire, Clinias, que si beaucoup de biens étaient présents, nous pourrions avoir le bonheur.
C - Oui, nous le disions.

5

S - Mais pourrions-nous être heureux grâce au seul fait que nous possédons ces biens, même si ces biens ne nous étaient utiles en rien? Ou bien s’ils nous étaient utiles?
C - S’ils nous étaient utiles.
S - Or en quoi nous seraient-ils utiles si nous ne faisions que les posséder, sans nous en servir? Nous aurions par exemple beaucoup de choses à manger, mais nous ne les mangerions pas; ou bien des choses à boire, mais nous les boirions pas. Est-ce que cela nous serait utile?
C - Non !(…)
S - Donc, si l’on doit être heureux, il faut, semble-t-il, non seulement posséder de pareils biens, mais aussi s’en servir, car il n’y a rien d’utile à les posséder.
C - C’est vrai.
S - Alors, Clinias, suffit-il pour qu’un homme soit heureux qu’il possède ces biens et qu’il s’en serve ?
C - Il semble que oui.

6

S - S’il s’en sert bien, ou s’il s’en sert mal?
C - S’il s’en sert bien.
S - Tu as raison. Je pense en effet qu’il est sans doute encore plus mauvais, si on se sert d’une chose et qu’on en fait un mauvais usage, que de ne pas s’en servir. Car dans le premier cas, c’est un mal; mais dans l’autre, ce n’est ni un bien ni un mal. Es-tu d’accord ?
C - Oui.(…)
S - En est-il donc de même dans l’usage de ces biens que nous avons mentionnés d’abord - richesse, santé, beauté -, pour faire un usage correct de pareils biens, est-ce l’effet d’un savoir, qui guide l’action et la rend correcte, ou est-ce dû à autre chose ?
C - Ce doit être l’effet d’un savoir.

7

S - Quelle utilité, bon Dieu, y a-t-il à posséder tous ces biens, si l’on n’a ni la raison ni le savoir ? Un homme qui posséderait beaucoup, et agirait beaucoup, mais sans avoir la sagesse, quel profit en aurait-il ? N’aurait-il pas mieux valu qu’il eût peu tout en ayant la sagesse? (...) En somme, Clinias, la question n’est pas de savoir ce que sont ces biens - richesse, santé et beauté -, parce que pris en eux-mêmes, ils n’ont pas de valeur. Mais, s’ils sont utilisés avec sagesse, ce sont des biens fort grands.

8

S - Quelle conséquence devons-nous tirer de tout ceci ? Parmi toutes les choses qu’on peut posséder, y en a-t-il une qui soit un bien ou un mal, sinon ces deux-ci qui le sont réellement : la sagesse qui est le bien, l’ignorance qui est le mal ?
C - Je suis d’accord avec toi.
S - Puisque nous aspirons tous à être heureux, et puisqu’il nous est apparu qu’on le devient en se servant des choses et en s’en servant bien, et puisque la réussite, c’est la sagesse qui le procure, tout homme doit donc, semble-t-il, par tous les moyens, se mettre en mesure de devenir le plus sage possible, n’est-ce pas ?
C - Oui.
S - C’est ce bien-là qu’il faut recevoir bien davantage que des richesses. Qu’en penses-tu ?
C - Je suis de ton avis


Une fois admis que le bonheur est le but ultime que tout être humain poursuit dans tout ce qu’il fait et entreprend, il faut admettre avec Socrate -- du moins d’après l’extrait du dialogue qui précède -- que la recherche de la sagesse doit être notre seul et unique but dans la vie. Or, pour Socrate, connaître en quoi consiste la sagesse -- qui est, somme toute, la Vertu par excellence – c’est le but ultime de l’existence, car c’est la seule façon d’être heureux. Et, d’après Socrate, cette recherche de la sagesse, qui serait le véritable moyen d’être heureux, comporte une dimension sacrée, voire religieuse. Sur ce point capital, Socrate s’en explique de long en large dans L’Apologie de Socrate, le premier ouvrage que rédigea Platon peu après la mort Socrate.

Dans sa soixante dixième année (en 399), trois Athéniens, Mélètos, Anythos et Lycon accusèrent Socrate de trois choses : de faire preuve d’impiété, d’introduire de nouveaux dieux à Athènes et de corrompre la jeunesse. C’est toutefois Mélétos qui, officiellement, déposa l’accusation contre Socrate devant le tribunal athénien. Le libellé de l'acte d'accusation se lisait ainsi: “J'accuse par serment, moi Mélètos, fils de Mélètos, du dème de Pitthée, Socrate, fils de Sophronisque, du dème d'Alopèce. Socrate est coupable de nier les dieux que reconnaît l'État et de vouloir introduire des divinités nouvelles, coupable de corrompre la jeunesse. Châtiment demandé: la mort.”(2) L’Apologie de Socrate présente le plaidoyer que Socrate exposa devant quelques 500 juges athéniens pour se disculper des accusations qui pesaient contre lui. Platon était présent lors de ce « méga-procès » en 399 avant notre ère.

Extrait de l’Apologie de Socrate

«Supposons que vous m’acquittiez: ’Socrate, nous ne suivrons pas aujourd'hui l'avis d'Anytos. Nous allons au contraire t'acquitter, mais à cette condition que tu cesses de passer ton temps à soumettre les gens à cet examen auquel tu les soumets, c'est-à-dire que tu acceptes de ne plus philosopher. Et, si on t'y reprend, tu mourras.’

Si c'était là les conditions de mon acquittement, je vous répondrais: ‘Citoyens, j'ai pour vous la considération et l'affection les plus grandes, mais j'obéirai au dieu(3) plutôt qu'à vous ; jusqu'à mon dernier souffle et tant que j'en serai capable, je continuerai de philosopher, c'est-à-dire de vous adresser des recommandations et de faire la leçon à celui d'entre vous que, en toute occasion, je rencontrerai, en lui tenant les propos que j'ai coutume de tenir: ‘Ô le meilleur des hommes, toi qui es Athénien, un citoyen de la cité la plus importante et la plus renommée dans les domaines de la sagesse et de la puissance, n'as-tu pas honte de te soucier de la façon d'augmenter le plus possible richesses, réputation et honneurs, alors que tu n'as aucun souci de la pensée, de la vérité et de l'amélioration de ton âme, et que tu n'y songes même pas?’

Et si, parmi vous, il en est un pour contester cette affirmation et pour prétendre qu'il se soucie de l'amélioration de son âme, je ne vais ni partir ni le laisser partir; bien au contraire je vais lui poser des questions, je vais le soumettre à examen et je vais chercher à montrer qu'il a tort et, s'il ne me semble pas posséder la vertu, alors qu'il le prétend, je lui dirai qu'il devrait avoir honte d'attribuer la valeur la plus haute à ce qui en a le moins et de donner moins d'importance à ce qui en a plus. Avec un jeune homme ou avec un plus vieux, quel que soit celui sur lequel je tomberai, avec quelqu'un d'ailleurs ou avec un habitant d'Athènes, mais surtout avec vous, mes concitoyens étant donné que par le sang vous m'êtes plus proches, voilà comment je me comporterai. C'est cela, sachez-le bien, que m'ordonne de faire le dieu, et, de mon côté, je pense que jamais dans cette cité vous n'avez connu rien de plus avantageux que ma soumission au service du dieu.

Ma seule occupation est d'aller et de venir pour vous persuader, jeunes et vieux, de n'avoir point pour votre corps et pour votre fortune de souci supérieur ou égal à celui que vous devez avoir concernant la façon de rendre votre âme la meilleure possible, et de vous dire : ‘Ce n'est pas des richesses que vient la vertu, mais c'est de la vertu que viennent les richesses et tous les autres biens, pour les particuliers comme pour l'État.»


Revenons notre sujet : le bonheur, et les deux voies pour y parvenir : le Vice et la Vertu. Tout le monde veut être heureux, mais tous ne choisissent pas comme Socrate la voie ardue de la Vertu. Pour Socrate, on ne peut être heureux sans la Vertu – la sagesse en particulier. Les philosophes qui sont d’avis, avec Socrate, que le bonheur est le bien ultime et que ce bien ultime n’est pas identique au plaisir, ont reçu le nom de philosophes EUDÉMONISTES (du grec eudemonia = bonheur), et sont partisans de l’EUDÉMONISME : le but suprême de l’existence, c’est le bonheur, et ce bien suprême vaut pour lui-même, c’est-à-dire que les autres biens -- le sport, la santé, le travail, les études, etc., -- sont dépendants de ce bien suprême puisque ces biens n’ont de valeur que relativement au bien suprême qu’est le bonheur. Par ailleurs, bien des philosophes, hier comme aujourd’hui, croient au contraire que le bonheur n’est possible que dans le Plaisir, et non dans la Vertu. Aristippe, par exemple, l’interlocuteur de Socrate dans le dialogue de Xénophon, était de cet avis. Deux philosophes antiques célèbres, Aristippe de Cyrène (vers 435-355 avant notre ère) et Épicure d’Athènes (340- 270 avant notre ère), ont défendu cette position que l’on a baptisée par la suite du nom d’HÉDONISME (du grec hédonè = plaisir).

Pour résumer les choses, l’EUDÉMONISME est la doctrine philosophique qui dit que le bonheur est le but ultime et suprême de l’existence et que ce but ultime n’est accessible que grâce à la Vertu. Pour l’HÉDONISME, le bonheur est également le but ultime de l’existence, mais ce but n’est accessible que par le Plaisir.

Aristippe de Cyrène (435-355)
Épicure d’Athènes (340-270)

Aristippe de Cyrène (Afrique du Nord) vint à s Athènes et devint le disciple de Socrate. Les faits entourant son existence sont incertains, en particulier les anecdotes qui le dépeignent comme une personnage fort coloré à la recherche constante de la satisfaction de ses désirs sans tenir compte de ceux d’autrui. Il pris soin toutefois de sa fille Arété (qui signifie Vertu) à qui il enseigna sa doctrine, laquelle la transmis à son fils, Aristippe le jeune, qui semble être à la source de la doctrine élaborée dans l’école dite « cynéraïque ».

Vers 307, Épicure fonda une école philosophique à Athènes. À la différence des autres écoles de philosophie, on n’enseignait pas l’argumentation. L’école d’Épicure s’appelait le Jardin et on enseignait les doctrines d’Épicure ainsi que celles d’autres membres influents de l’école. La contribution principale d’Épicure est sa philosophie morale hédoniste. Il développa également une philosophie de la nature qui doit beaucoup aux idées de l’atomisme de Démocrite. D’après Épicure, il n’y a pas de but dans l’univers, et les dieux, qui existent, ne s’intéressent en aucune façon au sort des humains.

En français, on peut lire : Épicure, Lettres, Maximes, Sentences, Livre de Poche #4628, 1994. On consultera également avec intérêt : A. A. Long et D. N. Sedley, Les philosophes hellénistiques I : Pyrrhon et L’Épicurisme. G-F Flammarion, 2001.

Qu’entendait donc au juste Aristippe de Cyrène par le « plaisir »? Difficile à dire puisque, comme Socrate, il n’a rien écrit. Néanmoins, on peut dire que le plaisir c’est une sensation agréable. Un plaisir ne diffère pas d’un autre, c’est-à-dire qu’un plaisir n’est pas plus plaisant ou agréable qu’un autre. Tous les plaisirs sont donc identiques. D’autre part, d’après Aristippe, le plaisir est strictement personnel, car nous ne pouvons connaître que notre propre plaisir. Par ailleurs, nous ne pouvons ressentir que les plaisirs présents. Nous devons donc nous concentrer sur les plaisirs présents, les plaisirs passés étant passés, les plaisirs futurs n’étant pas encore là.

Pour Épicure, une vie heureuse est une vie plaisante, c’est-à-dire une vie sans douleur et paisible. Remarquez qu’Épicure dit que c’est la vie dans son ensemble qui doit être plaisante ou agréable. Contrairement à Aristippe, la réflexion sur notre propre vie dans son ensemble n’est pas qu’un simple moyen pour intensifier le plaisir présent. La réflexion est un moyen pour prolonger le plaisir. Il ne faut donc pas rechercher les plaisirs à court terme, mais les plaisirs à long terme qui vont faire de notre existence une existence paisible et tranquille, sans être agitée par le plaisir passager ou la souffrance. Par ailleurs, Épicure distingue deux types de plaisirs, les plaisirs instables (comme manger, boire, le sexe, les drogues, etc.) et les plaisirs stables (comme la philosophie, les arts, par exemple). Seuls ces derniers plaisirs doivent êtres recherchés, car ils conduisent à une vie heureuse (plaisante). En somme, les plaisirs stables sont ceux qui sont sans douleur et qui assurent la tranquillité. Loin d’être une vie fait de plaisirs faciles, la vie heureuse est faite de plaisirs qui assurent la paix et la tranquillité de l’âme. Pour y parvenir, il faut réfléchir sur les meilleurs plaisirs à long terme permettant d’assurer une vie heureuse. Cela peut impliquer parfois la souffrance.
Si tout ce qui compte, c’est le plaisir présent, alors la vie heureuse doit être abandonnée, car la vie heureuse implique que l’on prenne en considération les plaisirs passés et avenirs. L’hédonisme d’Aristippe rejette toutefois cette possibilité, car une réflexion d’ensemble sur notre vie permet d’intensifier le plaisir présent.
L’une des objections que l’on fait à l’hédonisme d’Épicure c’est qu’il devient difficile de dissocier nettement le plaisir de la peine ou de la douleur : les plaisirs à long terme exigent parfois des sacrifices douloureux, de sorte que finalement, il n’y a pas une grande différence entre cet hédonisme et l’eudémonisme.
 

Extrait de la lettre d’Épicure à Ménécée

« Quand nous disons que le plaisir est la fin, nous ne parlons pas des plaisirs des gens dissolus et de ceux qui se vautrent dans la jouissance, comme certains le supposent par ignorance de notre doctrine, parce qu’ils ne sont pas d’accord avec elle, ou qu’ils la comprennent mal; mais nous parlons pour le corps de l’absence de souffrance et pour l’âme de l’absence de trouble. Car ce qui produit la vie agréable, ce ne sont pas les beuveries, les banquets, le sexe avec les garçons et les femmes, les poissons et autres mets d’une table coûteuse, mais la réflexion sobre qui cherche les causes de tout choix et de tout refus, et qui bannit les opinions dont les âmes reçoivent le plus grand trouble. »

 

Bien qu’Aristippe fut l’élève de Socrate, Aristippe n’a pas appris l’hédonisme de son maître. Bien au contraire! Socrate est anti-hédoniste. De nombreux passages des dialogues de Platon nous montrent Socrate comme un adversaire acharné de l’hédonisme. Par exemple, il y a un passage très clair sur ce point du Gorgias. Dans ce dialogue, Socrate discute de la position hédoniste avec un dénommé Calliclès. Calliclès est d’avis que bien vivre consiste à satisfaire ses désirs.

« Veux-tu savoir, Socrate, ce que sont le beau et le juste selon la nature ? Hé bien, je vais te le dire franchement ! C’est que, pour bien vivre, on doit laisser aller ses propres désirs, si grands soient-ils, et ne pas les réprimer. Il faut être capable de mettre son courage et son intelligence au service de ses désirs afin de les assouvir à mesure qu’ils naissent. »
(Gorgias, 491e – 492a)

Selon Calliclès, le monde se divise en deux : il y a les forts et les faibles. Seuls les forts peuvent prétendre au bonheur, car ils possèdent à la fois la force et tout ce qu’il faut, contrairement aux faibles, pour satisfaire leurs désirs. La morale (la justice) n’est qu’une convention instituée par les faibles afin de contraindre les plus forts. « C’est pour empêcher, dit Calliclès, que ces hommes ne leur soient supérieurs, que les faibles disent qu’il est mal, qu’il est injuste, d’avoir plus que les autres et que l’injustice consiste justement à vouloir plus. Car, ce qui plaît aux faibles, c’est d’avoir l’air d’être égaux à de tels hommes, alors qu’ils leur sont inférieurs. » (482c) Au contraire, poursuit Calliclès, la nature proclame partout, chez les hommes comme chez les animaux, que c’est au plus fort à commander au plus faible.

Qu’entends-tu par « les plus forts » ? demande Socrate à Calliclès. Sont-ce les meilleurs et le plus puissants ? Dans la société athénienne, c’est la majorité ou le plus grand nombre qui fait les lois ; c’est donc lui, le peuple, le plus puissant? Calliclès définit alors les plus forts par les meilleurs, puis les plus sages, et enfin les hommes qui s’entendent aux affaires publiques et qui sont courageux. Eux seuls, dit Calliclès, doivent commander et avoir la plus grosse part. Socrate demande alors: ne doivent-ils pas se commander eux-mêmes, être tempérants et, somme toute, sages? Non, répond Calliclès : pour être heureux, il faut assouvir ses désirs. Les forts peuvent le faire, pas les faibles.

L’hédonisme que défend Calliclès présente de sérieuses difficultés que Socrate met en évidence en examinant de manière critique l’opinion de Calliclès. Socrate montre que la position hédoniste de Calliclès est foncièrement incohérente et, donc, erronée. Calliclès admet au départ que l’homme bon est différent de l’homme mauvais. Mais si le bien devait consister dans le plaisir, et le mal dans la peine ou la souffrance, alors il nous serait impossible de distinguer l’homme bien de l’homme mauvais, par exemple l’homme courageux du lâche, car tous les deux ressentent du plaisir et de la peine à peu près à part égale. Calliclès admet par exemple qu’à la guerre, quand l’ennemi recule, le lâche éprouve tout autant de plaisir que l’homme brave (la différence sur ce plan étant insignifiante). Il s’ensuit que, si Calliclès a raison, c’est-à-dire si le bien ou le bon était constituer par le plaisir, le brave comme le lâche seraient des hommes de bien parce qu’ils éprouveraient à peu près le même plaisir. Pourtant, Calliclès, comme nous tous, reconnaissons que l’homme brave est différent du lâche. L’hédonisme de Calliclès est donc incohérent. C’est du moins ce qui ressort du passe suivant tiré du Gorgias de Platon.

Extrait du Gorgias

SOCRATE : ... comment les plaisirs pourraient-ils être identiques aux biens et les peines aux maux? Si tu veux, tu peux prendre le problème comme ceci -- car, je crois que là non plus les faits ne sont pas d'accord avec toi. Réfléchis : quand tu déclares qu'un homme est bon, n'est-ce pas à cause des bonnes choses qui sont présentes en lui ?...
CALLICLÈS : Oui, en effet.
S : Mais alors les hommes que tu appelles bons, sont-ils fous et lâches? Parce que tout à l'heure tu soutenais que non; au contraire, tu disais que les hommes courageux et raisonnables sont bons. Sont-ce bien ceux-là que tu appelles bons?C : Oui, absolument.
S : Or, n'as-tu pas déjà vu un enfant, n'ayant pas encore l'âge de raison, mais qui éprouve du plaisir?C : Oui, je l'ai vu.
S : Et n'as-tu pas déjà vu un homme fou qui prenait du plaisir?
C : Si, je pense.
S : Et un homme, doté de toute sa raison, qui éprouvait de la peine et du plaisir?
C : Oui.
S : Mais qui sont ceux qui ressentent le plus fortement le plaisir et la peine? Les hommes raisonnables ou ceux qui ne le sont pas?
C : Je ne crois pas que cela fasse une grande différence.
S : Bon. Cette réponse me suffit. N'as-tu jamais vu un lâche à la guerre?
C : Évidemment, oui!
S : Alors, dis-moi, quand l'ennemi se met à reculer, qui a l'air de ressentir le plus grand plaisir? Le lâche ou l'homme courageux?
C : Les deux, l'un comme l'autre en éprouvent le plus grand plaisir. Sinon, pour l'un comme pour l'autre, c'est pareil à peu de chose près.
S : Peu importe! Donc, les lâches ressentent également du plaisir.
C : Oui, absolument.
S : Les hommes déraisonnables aussi, semble-t-il?
C : Oui.
S : Mais quand l'ennemi s'avance, les lâches sont-ils le seuls à éprouver de la souffrance, ou bien les courageux en ressentent-ils aussi?
C : Ils en éprouvent, les uns comme les autres.
S : Mais l'éprouvent-ils pareillement?
C : Les lâches en éprouvent plus, peut-être.
S : Et quand l'ennemi recule, n'en ont-ils pas plus de plaisir?
C : Oui, sans doute.
S : Donc, les hommes raisonnables autant que ceux qui ne le sont pas, les lâches comme les courageux, ressentent de la peine et du plaisir. Pour les uns comme pour les autres, « c'est pareil à peu de chose près » -- comme tu dis --, mais les lâches n'éprouvent-ils pas davantage de peine et de plaisir que les hommes courageux?
C : Oui, en effet.
S : Mais pourtant, ce sont bien les hommes raisonnables, les hommes courageux qui sont bons, tandis que les êtres lâches et déraisonnables sont mauvais!
C : Oui.
S : Les êtres bons, comme les mauvais, ressentent donc, « à peu de chose près », la même peine et le même plaisir!
C : Oui, en effet.
S : Les bons et les mauvais sont donc, « à peu de chose près », aussi bons les uns que les autres -- et les mauvais sont même un peu meilleurs que les bons!
C : Mais par Zeus, je ne sais pas de quoi tu parles!
S : Ah, tu ne sais pas que tu affirmes que les bons sont bons grâce aux bonnes choses qui sont présentes en eux, et que les mauvais sont tels à cause des maux qui se trouvent chez eux! Tu ne sais pas que tu as dit que ces bonnes choses sont les plaisirs et que ces maux sont les peines!


Ce court extrait du Gorgias mérite qu’on l’examine de près, car l’argumentation de Socrate visant à montrer que l’hédonisme de Calliclès est incohérent est plutôt complexe. Afin donc d’y voir plus clair, le mieux c’est de mettre cette argumentation dialoguée sous forme de prémisses numérotées et de conclusions, la conclusion finale (C3) indiquant que le position hédoniste est fausse ou erronée. Dans la partie gauche du tableau ci-dessous, les prémisses sont commentées.

Thèse hédoniste de Calliclès

(1) Le bien ou le bon, c’est le plaisir que nous ressentons ; le mal, c’est ressentir de la souffrance ou de la peine.

De (1)

(2) Il s’ensuit que les hommes bons, ressentent du plaisir ; les mauvais, ressentent de la peine ou de la souffrance.

Calliclès l’a admis précédemment

(3) Calliclès est d’accord que les hommes raisonnables ainsi que les hommes courageux sont bons.

2 contre-exemples à (3)

(4) Or les enfants qui ressentent du plaisir n’ont pas encore l’âge de raison ; de plus, il y a des hommes déraisonnables (fous) qui éprouvent aussi du plaisir.

C’est un fait et Calliclès l’admet

(5) Par ailleurs, les hommes raisonnables (sain d’esprit) peuvent éprouver du plaisir tout autant que de la peine.

Découle de (3), (4) et (5)

(6) Il s’ensuit donc que les hommes raisonnables tout autant que les hommes déraisonnables peuvent ressentir autant du plaisir que de la peine.

Calliclès en convient

(7) Il en va de même pour le lâche et le courageux qui, à la guerre, que l’ennemi avance ou recule, tous les deux éprouvent autant de plaisir que de peine.

Calliclès l’admet, mais cela contredit (7)

(8) Mais le lâche semblerait éprouver plus de plaisir que de peine que le courageux (quand l’ennemi s’enfuit par exemple).

Rappel de (3)

(9) Or les hommes raisonnables et les hommes courageux sont bons ; les hommes déraisonnables et les lâches sont mauvais.

De (6) et de (9)

(C1) Par conséquent, les hommes mauvais ressentent tout autant la peine que le plaisir.

De (9), (C1) et (8)

(C2) Par conséquent, les bons et les mauvais sont aussi bons les uns que les autres. De plus, les mauvais sont un peu meilleurs que les bons.

De (1) et de (C2)

(C3) Puisque les conséquences logiques découlant de la thèse de Calliclès sont incohérentes, la thèse de Calliclès est certainement fausse.

*

NOTES

(1) Voir Xénophon, Mémorables, II, 1.

(2) Voir Diogène Laërce, Vie, doctrines et sentences des philosophes illustres I, Paris, Flammarion, 1965, p. 116.

(3) Socrate disait qu’une voix intérieure le conseillait en tout temps. Il l’appelait parfois le ‘dieu’ (daimonion).

 

 

Questions

1. La légende du Choix d’Héraclès met en évidence deux vérités importantes concernant tout homme et toute femme. Quelles sont ces deux vérités ?

2. Questions sur l’extrait de l’Euthydème de Platon. (Chacune des questions suivantes renvoie au numéro correspondant dans l’extrait.)

1. Est-il vrai, selon Socrate et Clinias, que tous les hommes veulent être heureux?
2. Est-il vrai, selon Socrate et Clinias, que tous les hommes veulent posséder beaucoup de biens?
3. Nommez les biens qui nous rendent heureux.
4. Expliquez comment le bien qu’est la réussite implique cet autre bien qu’est le savoir.
5. Pourquoi le simple fait de posséder des biens (richesse, santé, beauté, etc.) est-il en lui-même inutile?
6. Pourquoi ne suffit-il pas pour qu’un homme soit heureux qu’il possède des biens et qu’il s’en serve ?
7. Que faut-il avoir pour faire un usage correct des biens (richesse, santé, beauté, réussite)?
8. Sur quelle conclusion Socrate et Clinias tombent-ils à la fin d’accord?

3. Qu’est-ce que l’« eudémonisme » ?

4. Qu’est-ce que l’« hédonisme » ?

5. Formulez une critique contre l’hédonisme d’Aristippe de Cyrène et une autre contre celui d’Épicure.

6. Énoncez la position de Calliclès.

7. Quelle objection Socrate adresse à la position de Calliclès?