
Joseph Bochenski , logicien et historien remarquable a bien tracé les traits communs des différentes philosophies existentialistes.
"Le caractère commun fondamental des diverses philosophies de l'existence de notre époque réside en ce qu'elles procèdent toutes d'une expérience vécue appelée « existentielle » qu'il est difficile de définir de plus près et qui varie chez chacun des philosophes. Ainsi, elle semble Consister chez Jaspers dans une perception de la fragilité de l'être, chez Martin Heidegger dans l'expérience de la "marche à la mort", chez Jean-Paul Sartre dans celle de la nausée. Les existentialistes ne cachent aucunement que leur philosophie naît d'une expérience vécue de cet ordre. De là provient que la philosophie existentielle porte dans l'ensemble - même chez Heidegger - l'empreinte d'une expérience personnelle.
Le principal objet de recherche est, pour les existentialistes, ce qu'on appelle l'existence. Le sens qu'ils donnent à ce mot est très difficile à définir. Il s'agit, en tout cas, de la manière proprement humaine d'être. L'homme (rarement ainsi nommé, mais désigné plutôt par « Dasein », "existence", « moi », « être-pour-soi » seul possède l'existence. Plus précisément, il ne possède pas, il est son existence. S'il a une essence, cette essence est son existence ou résulte de son existence.
L'existence est conçue d'une manière absolument actualiste. Elle n'est jamais, mais elle se crée soi-même dans la liberté, elle devient. Elle est en ébauche, elle est pro-jet. A chaque instant elle est plus (ou moins) qu'elle n'est. Les existentialistes renforcent encore cette thèse en affirmant que l'existence coïncide avec la temporalité.
La différence entre cet actualisme et celui de la philosophie de la vie consiste en ce que les existentialistes considèrent l'homme comme une subjectivité pure et non comme une manifestation d'un courant vital plus vaste (cosmique), tel que le voit Bergson par exemple. De plus, la subjectivité est comprise dans un sens créateur l'homme se crée librement lui-même, il est sa liberté.
Et il serait cependant inexact d'en conclure que, pour les existentialistes, l'homme est enfermé en lui-même. Au contraire, réalité imparfaite et ouverte, il est, par essence, très étroitement lié au monde, et en particulier aux autres hommes. Tous les représentants de l'existentialisme admettent cette double dépendance. Et cela de la manière suivante d'une part, l'existence humaine leur semble insérée dans le monde, en sorte que l'homme a toujours une situation déterminée, plus encore, est sa situation, et, d'autre part, ils voient une liaison entre les hommes, liaison qui constitue, comme la situation, l'être propre de l'existence. Tel est le sens du « Mitsein » d'Heidegger, de la « Kommunikation » de Karl Jasper et du " toi " de Gabriel Marcel .
Tous les existentialistes rejettent la distinction entre sujet et objet et déprécient ainsi la connaissance intellectuelle dans le domaine de la philosophie. D'après eux, la vraie connaissance ne s'acquiert pas par la raison, il faut plutôt éprouver la réalité. Cette épreuve a lieu surtout dans l'angoisse, par quoi l'homme saisit sa finitude et la fragilité de sa position dans le monde, ce monde où il est jeté, destiné à la mort (Heidegger).
Mais, nonobstant ces traits fondamentaux communs à l'existentialisme, auxquels on pourrait encore en ajouter d'autres, il existe aussi de profondes différences entre ses représentants pris isolément. Ainsi, par exemple, Marcel comme Sören Kierkegaard est un théiste avoué, alors que Jaspers admet une transcendance dont on ne sait s'il faut la concevoir comme un théisme, un panthéisme ou un athéisme, rejetés tous trois par Jaspers. La philosophie d'Heidegger semble athée, et, pourtant, selon la déclaration formelle, sans doute d'une portée limitée, de l'auteur, elle ne doit pas l'être. Sartre, enfin, tente d'élaborer un athéisme déclaré et conséquent.
Le but et la méthode varient aussi entre les diverses philosophies de l'existence. Heidegger prétend donner une ontologie au sens aristotélicien et applique une méthode rigoureuse, comme le fait Sartre, après lui. Jaspers rejette toute ontologie dans le domaine de la démonstration de l'existence, mais il pratique aussi une métaphysique et emploie une méthode assez libre."
Cf Bochenski La Philosophie Contemporaine en Europe, pp 132-3
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Collin 99
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