
Présentation
Dans ce chapitre, nous abordons d'un point de
vue philosophique deux questions
importantes:
a) celle des rapports entre la loi et le droit
b) et celle des fondements du droit
Sources
Battifol Henri, "La Philosophie du droit", P.U.F
Meynard Léon, " La connaissance et l'action " Belin, Paris
Foulquié Paul, "L'action", Editions de l'Ecole, Par
A-
Rapports entre loi et droit
Loi et droits positifs
D'un point de vue juridique, comme nous l'avons déjà constaté, la loi écrite,
i.e. édictée par le législateur, constitue l'une des sources du droit, de même
que les lois non écrites comme la coutume, ensemble de règles non écrites,
admises comme obligatoires. C'est ce que nous appelons le droit positif par
opposition à un droit qui serait antérieur au droit précisé par le législateur.
Le droit positif est constitué par l'ensemble de ces règles. Mais on peut se
demander sur quoi se fonde la loi qui émane du pouvoir législatif.
Le législateur n'agit certes pas par caprice, mais plutôt selon certaines
exigences qu'il est conscient d'être obligé de satisfaire. Il existe donc un
double plan du domaine législatif ou juridique:d'une part, ce que nous nommons droit positif qui
repose sur les lois positives écrites ou non écrites;d'autre part, il faut bien trouver un fondement à ces lois et à ces droits dits
positifs: nous parlerons alors de loi et de droit naturels.
On entend par le terme "naturel" ce qui est indépendant de l'homme, ce qui n'est
pas le produit de l'esprit. Par exemple, il existe des forces naturelles comme
le vent ou l'eau, et d'autres forces comme l'énergie nucléaire, l'électricité,
etc. qui sont l'oeuvre de l'homme. Comme l'écrit P. Foulquié:
"Nous pouvons donc caractériser la loi naturelle et le droit naturel comme
antérieurs à l'activité législatrice de l'homme et indépendants d'elle. Ils
découlent de la nature même des choses: étant donné ce que sont les choses, ils
ne peuvent être autrement. Ils s'imposeraient à tout esprit comprenant bien
cette nature; mais comme elle reste mystérieuse et sujette à discussion, les
lois naturelles manquent de la positivité des lois positives; ce ne sont pas des
données de fait, mais des conceptions de l'esprit."
En théorie on pourrait bien dire qu'une loi positive contraire à la nature des
choses ( v. g. au bien commun) serait injuste, contraire au droit non positif
mais à un droit supérieur et antérieur à toute loi humaine, i.e. au droit
naturel.Dans la pratique juridique, on voit bien la part de contingence
et d'arbitraire inévitable en ce qui concerne les détails
des règlements et des procédures dans la construction et l'application de la
loi.Il est naturel que tout groupement humain soit sous l'autorité
d'un chef ayant les pouvoirs nécessaires pour décider des
mesures utiles au bien commun.En ce sens Montesquieu écrivait:
"Les lois, dans la signification la plus étendue, sont
les rapports nécessaires qui dérivent de la nature des
choses."
Au fond, ceux qui ont le pouvoir cherchent toujours à justifier le bien fondé de
leurs décisions législatives en faisant appel à la raison et aux exigences d'un
droit supérieur. En ce sens aussi, une charte des droits ne fait qu'expliciter
ce que l'on considère comme des droits naturels préexistants. Cela s'entend bien
quand on songe que:
"la loi naturelle ou le droit naturel se réduisent à quelques principes généraux
comme: il doit y avoir de l'ordre dans la société humaine, le mode
d'appropriation des biens matériels doit favoriser le bien commun ... C'est à la
législation positive de déterminer la manière de répondre à ces exigences
naturelles." Foulquié
B- Le fondement du droit
Si nous cherchons à répondre à la question de l'origine du droit non pas au sens
historique, mais au sens de source, il y a
trois réponses possibles:
a) le droit se fonde sur la force;
b) le droit se fonde sur l'utilité;
c) le droit se fonde sur l'idéal de justice.
1) La théorie dite réaliste
Plusieurs philosophes depuis les sophistes de l'époque de Socrate jusqu'à,
Nietzsche en passant par Machiavel ont cru que le droit avait sa source dans la
force. Il existe une loi du plus fort et un droit du plus fort. Les
représentants les plus reconnus de cette position sont Hobbes et Hegel.
Hobbes pense que les hommes à l'état de nature se croient le droit de tout
faire; ils luttent ainsi les uns
Thomas Hobbes
(1588-1679)
contre les autres dans une guerre sans merci et
sans fin. Dans ces conditions le seul moyen de réaliser la paix consiste à se
mettre au service du plus fort qui lui, peut imposer sa paix. Ainsi les hommes,
abdiquent ils en faveur du plus fort leurs droits individuels pour recevoir en
retour sa protection. Voilà l'origine et le fondement du pouvoir politique. Le
maître fait la loi. Est bon ce qu'il déclare être bon et mauvais ce qu'il juge
être mauvais.
Hobbes se fait ainsi le théoricien du despotisme et l'absolutisme: la force crée
le droit. Ce qui fait la justice c'est la loi positive.
Cette théorie est partagée par Hegel. Voici comment L Meynard la résume:
Friedrich Hegel (1770-1831)
"D'après sa philosophie de l'histoire, le devenir de l'humanité est la
réalisation progressive de son essence, de l'idée qui lui est immanente. Cette
idée s'incarne à chaque grande époque dans une nation privilégiée qui a pour
mission de la manifester. Or la puissance est le signe même de cette élection.
Au lieu d'être le contraire du droit, la force en est une expression évidente.
Une nation appelée à dominer le monde n'a pas à légitimer son impérialisme, les
autres peuples n'ont aucun droit à revendiquer en face d'elle. Ce serait enrayer
le mouvement par lequel le peuple le plus fort réalise, en vertu de sa force,
une étape de la dialectique historique, du progrès de l'esprit dans le monde.
Ainsi le triomphe de la force est fondé en droit, la force est sacrée et c'est
elle qui fait le droit ou la justice.
2) L'utilitarisme
Peut on fonder le droit sur les exigences et les nécessités de la vie sociale?
C'est l'opinion des philosophes Stuart Mill et Herbert Spencer. Selon ce
principe: est bon ce qui est utile; ce qui signifie que c'est l'intérêt social
qui est la source droit. Les hommes renoncent à l'exercice anarchique de 1eur
liberté pour régler leurs rapports de sorte qu'ils puissent bénéficier de
l'ordre et de la sécurité sociale.
John Stuart Mill (1806-1873)
On pourrait rapprocher de cet utilitarisme la position de Rousseau pour qui la
société repose sur un contrat libre, réfléchi et réciproque des hommes qui la
composent. Cependant, pour Rousseau, ce contrat social est plutôt considéré
comme une garantie des droits mais ceux ci, on le sait déjà, reposent sur la
nature régie par la raison.
Notons aussi que la théorie de Durkheim sur l'origine du droit diffère aussi de
l'utilitarisme de Mill et
Herbert Spencer
(1820-1903)
Spencer. En effet, pour Durkheim, c'est la société qui est la source de la
morale, des valeurs, de l'idéal qui ne se réduit pas à l'utilitarisme et à
l'intérêt collectif
3) La théorie humaniste
Cette théorie considère qu'il y a dans l'essence humaine une nature inférieure
gouvernée par les instincts et une nature supérieure gouvernée par la raison et
les inclinations idéales. En ce sens, on parle de droit idéal inspiré par un
Idéal de justice et de dignité humaine. Ainsi par exemple, Platon range la
justice en soi (comme un modèle) au rang des essences éternelles; le droit
positif n'en est alors que la copie changeante et multiple; ce droit positif
subit les fluctuations du devenir historique et s'actualise diversement selon
les conditions sociales et culturelles. Rappelons ici la position de Montesquieu
pour qui les rapports d'équité préexistent aux lois positives.
"Avant qu'il y eut des lois faites il y avait des rapports de justice possibles.
Dire qu'il n'y a rien de juste ni d'injuste que ce qu'ordonnent ou défendent les
lois positives, c'est dire qu'avant qu'on eut tracé le cercle, tous les rayons
n'étaient pas égaux."
On peut donc dire avec Meynard: " du droit naturel ou idéal au droit positif, la
différence est celle du rationnel à l'empirique, de l'intelligible au sensible,
de l'éternel au temporel, de l'absolu au relatif."
Ajoutons que naturel signifie ici le contraire de conventionnel, d'arbitraire,
d'artificiel. S'il est vrai, par exemple,que Rousseau considère que les
conventions constituent la base de l'autorité légitime parmi les hommes, encore
faut il que ces conventions soient établies en fonction des lois fondamentales
de la nature humaine" l'état de nature étant chez l'homme non pas la forme
primitive sous laquelle l'humanité se manifeste à l'origine des temps, mais
l'ensemble des caractères spécifiques attachés à l'essence humaine ".
" Retrouver le droit naturel, c'est déterminer e qui est juste et raisonnable
pour l'homme considéré dans son essence même et c'est du même coup s'appuyer sur
les sentiments les plus profonds et les plus puissants du cœur humain. "
Il
s'agit, on s'en rend compte, d'une théorie métaphysique que l'on retrouve chez
tous les auteurs humanistes : Grotius,Montesquieu,Kant,Rousseau. De plus, on la
retrouve exprimée dans toutes les chartes des droits de l'homme de 1776 à 1948.
Copyright Claude
Collin 99
Mise à jour
11 févr. 2006
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