Le problème de la relation du corps et de l’esprit

Première partie : la philosophie de l'esprit ?

par Jean Laberge, du cégep du Vieux Montréal

 

Qui suis-je? Un corps? Un esprit? Suis-je les deux? Comment l'esprit est-il relié au corps, au cerveau en particulier? Ou uniquement de la matière? Tout n'est-il en définitive que matière? Mais d'abord qu'est-ce que l'esprit?

Ai-je une conscience qui me distinguerait des tables, des roches et des animaux, des légumes, comme les tomates et les concombres? Mais qu'est-ce donc que la conscience? Et qu'en est-il de l'inconscient?

Quelle est la différence (s'il y en a une) entre l'esprit, l'âme , la conscience, la pensée, et le moi?

Les autres ont-ils un esprit comme moi? Qu'est-ce qui me permet de le savoir avec certitude?

Et les animaux ont-ils des croyances (des "états mentaux")? Mon chat croit-il que l'écureuil qu'il poursuit est monté dans un arbre pour se sauver de lui et croit-il que le même écureuil est monté dans l’érable le plus élevé du voisinage? Comment savoir avec certitude qu'il a bel et bien ces croyances-là dans sa tête ?

Les ordinateurs peuvent-ils penser? La pensée ne serait-elle qu'un programme informatique complexe?

Qu'est-ce que les neurosciences peuvent nous apprendre sur la question de l’esprit, de la conscience humaine? La philosophie doit-elle tenir compte de ces informations?

Enfin, que m'est-il permis d'espérer à ma mort? Si l'esprit se réduit au cerveau, comme le prétendent bon nombre de scientifiques, partisans du matérialisme, la vie après la mort est illusoire. Qu'ont dit les philosophes sur ces questions troublantes?

Ouf ! Voilà,le genre de questions sur lesquelles se penchent les philosophes d’aujoud’hui comme d’hier. Des questions fort intriguantes qui préoccupent les hommes depuis la nuit des temps et sur lesquelles, il va sans dire, les philosophes, comme à l’habitude, ont des réponses et des questions importantes à proposer. Toutes ces questions et tous ces problèmes appartiennent au domaine de la philosophie appelé "philosophie de l’esprit ".

La philosophie de l'esprit

Bien que les philosophes, depuis les anciens philosophes grecs, se sont toujours intéressés à cet ensemble de problèmes touchant l’être humain, le courant de la philosophie de l’esprit est presque exclusivement une spécialité anglo-saxonne, qui a connu son plus grand développement depuis 1975, et surtout depuis les années 80, aux États-Unis et en Grande-Bretagne. C’est donc une discipline philosophique très actuelle.

L’expression " philosophie de l’esprit " est la traduction de l’anglais philosophy of mind. Le mot mind prend ici un sens plus intellectuel que spirituel : l’esprit c’est l’activité mentale. En raison de connotations religieuses, les philosophes évitent d'employer les mots chargés comme "esprit" et "âme", préférant parler plutôt d'"états mentaux", du "mental" ou de la "conscience". Ensuite, quand ils parlent de "philosophie de l'esprit", ce n’est pas une doctrine " spirituelle " plus ou moins ésotérique qui consisterait en des " révélations " faites à propos de "l'esprit" considéré comme une entité ou une force désincarnée... Bref, la "philosophie de l'esprit" n'est pas une doctrine ou un enseignement "spiritualiste" d'une secte quelconque.

La philosophie de l’esprit s’inscrit dans le courant de la tradition de la philosophie analytique anglo-saxonne du langage. "Analytique" veut dire que l’on examine des notions complexes en les articulant en notions ou composantes élémentaires afin de les comprendre de la façon la plus claire et la plus rigoureuse qui soit. C’est en analysant le langage que les philosophes analytiques de l’esprit espèrent comprendre la pensée car celle-ci est étroitement liée au langage puisqu’une pensée sans langage paraît difficilement concevable. Pour d’autres philosophes analytiques de l’esprit, il convient plutôt de partir des résultats des sciences, en particulier des neurosciences (les sciences biologiques du cerveau), pour en tirer des conséquences plus générales (des théories philosophiques) sur ce que sont les activités de l’esprit.

Le problème de la relation du corps et de l’esprit

La question centrale, sous sa forme classique, de la philosophie de l’esprit est celle du rapport ou de la relation entre le corps et l’esprit, entre le cerveau et la pensée. La question est loin d'être résolue - et les débats sont âpres. Les théories sont nombreuses tout autant qu'originales. Ces débats sont conduits avec rigueur, guidés par un souci scrupuleux de clarté, comme cela est caractéristique de la philosophie anglo-saxonne dans son ensemble. Elle fait appel à la philosophie du langage, à la logique, et aux diverses sciences cognitives et neurobiologiques. Le vocabulaire se veut précis et une théorie est réfutée ou confirmée sur la base de ses arguments. L'argumentation est sa principale caractéristique.

La solution classique, proposée par René Descartes (1596-1650), consiste à concevoir le corps comme une machine purement matérielle et l’âme comme une entité immatérielle, donc, radicalement distincte de la machine corporelle, mais agissant sur elle. Cette conception a reçu le nom de "dualisme". Mais cette conception de la relation corps-esprit pose un problème délicat et, pour certains, il lui est fatal : comment concevoir que des entités si différentes coexistent dans un monde physique et interagissent l’une sur l’autre ? Comment des entités radicalement différentes - l’âme ou l’esprit, d’une part, et le corps de l’autre - peuvent-elles interagir causalement entre elles ?

Traditionnellement, il y a en philosophie de l’esprit deux courants de pensée : (1) Le courant dualiste et (2) le courant moniste. (1) Les dualistes, avec Descartes à leur tête, défendent l’idée qu’il y a deux substances ultimes dans le monde auxquelles tous les phénomènes sont réductibles : la matière et l’esprit. À l’intérieur du dualisme, on distingue en fait deux types de dualisme : (1.1) le dualisme de la substance - que nous venons de décrire -, (1.2) et le dualisme des attributs ou des propriétés. Ce dernier type de dualisme dit qu’à côté des propriétés corporelles ou physiques que possèdent le corps humain, il y en a d’autres d’une espèce différente et originale qui appartiennent au cerveau et au système nerveux central, et qu’on retrouve peut-être chez d’autres espèces animales évoluées. (2) L’autre courant, le monisme, affirme de son côté que tous les phénomènes sont constitués d’une seule et unique substance, partout pareille (moniste = du grec monos, un seul). Les monistes se subdivisent en trois positions. D’abord, (2.1) il y a ceux qui croient que la seule chose ou substance qui existe est l’esprit; pour eux, toute chose est en dernière analyse de nature mentale ou spirituelle. C’est le courant connu en philosophie sous le nom d’"idéalisme". Le philosophes anglais George Berkeley (1685-1753) et allemand Georg Wilhelm Friedrich Hegel (1770-1831), sont les plus illustres représentants de cette position. (2.2) Parmi les monistes, il y a également ceux qui, à l’instar de Baruch Spinoza (1632-1677), affirment que les termes "mental" et "physique" désignent deux aspects d’une même substance. C’est la position connue sous le nom de "théorie du double-aspect". (2.3) Enfin, il y a ceux qui croient que toute chose est en dernière analyse faite de matière : ce sont les matérialistes. C’est le courant qui domine actuellement la philosophie de l’esprit. Pour le matérialisme, l’esprit ne peut exister sans corps et la pensée est identique au fonctionnement du cerveau ou n’est rien d’autre que les processus neurophysiologiques qui s’y déroulent.

Le dualisme a très mauvaise réputation actuellement, mais il n’est pas mort, loin de là! L’éminent neurophysiologique britannique, Sir John Eccles, soutient ce point de vue depuis longtemps (voyez son ouvrage disponible en traduction française: Évolution du cerveau et création de la conscience, Paris, Flammarion, 1994.). Un philosophe professant à l’Université Oxford, John Foster, a défendu le dualisme, (voyez The Immaterial Self, 1991). Thomas Nagel, dans Le point de vue de nulle part (1993), défend de son côté le dualisme des propriétés. Quant à l'idéalisme, personne, à ma connaissance, ne le soutient aujourd’hui. La théorie du double-aspect fut par défendu Bertrand Russell (1870-1972), qui développa la thèse du "monisme neutre", en particulier dans son ouvrage, Analyse de l’esprit (1921). Peter F. Strawson (1919- ) dans Les Individus (1973) également défend une variante de cette théorie; et aussi Colin McGinn dans The Problem of Consciousness (1991). Le philosophe américain John R. Searle (La redécouverte de l’esprit, 1995) rejette quant à lui autant le dualisme que le monisme. Plusieurs, toutefois, n’y voient qu’un dualisme des propriétés. Sa philosophie de l’esprit, fort originale, est parfois qualifiée d’"émergentiste". Searle cherche à concilier les propriétés de la conscience (dont l’intentionnalité ) avec la conception scientifique du monde (voir son ouvrage Du cerveau au savoir, Conférences Reith de la BBC, Hermann, 1985). Tous les autres - et ils sont légion - défendent sous une forme ou une autre une position matérialiste.

Le matérialisme : un point de vue dominant mais diversifié

Les gens ordinaires, comme vous et moi, épousons une forme de dualisme. Selon la "psychologie populaire" ou "psychologie du sens commun", nous croyons que nous possédons à la fois un esprit et un corps, et nous avons une conception implicite de notre propre vie mentale et de celle des autres. Si je désire manger une pomme, et si je crois que cette pomme est bonne, je vais la manger à moins que j’aie d’autres croyances (par exemple, qu’elle est pourrie) qui contrecarre mon action. Ainsi, nous admettons sans difficulté que les humains possèdent ce que les philosophes appellent des "états mentaux", c’est-à-dire des désirs, des croyances, des intentions, etc., qui causent des comportements, des actions. La plupart d’entre nous croyons que ces états mentaux sont d’une nature différente de celle corps et de ses activités: les états mentaux sont conscients alors que le corps et ses activités ne le sont pas.

Mais ce point de vue "ordinaire" ou du "sens commun" n’est pas, aussi étonnant que cela puisse paraître, généralement admis parmi les spécialistes sur la question. Comme nous le disions, c’est le point de vue matérialiste qui est accrédité parmi les spécialistes qui oeuvrent en psychologie, en intelligence artificielle, dans les sciences cognitives, en neurobiologie, etc. La plupart d’entre eux acceptent une version ou une autre du matérialisme. On aurait raison d’affirmer que l'histoire de la philosophie contemporaine de l'esprit est dans une large mesure l'histoire de la recherche d'une forme acceptable de matérialisme, puisque les philosophes se sont ingéniés jusqu’ici à donner diverses formulations matérialistes de la nature de l’esprit.

© CVM, 1997